AUTORITÉ ET AUTONOMIE
Le conflit des méthodes aboutit à l’antinomie entre l’autorité de la tradition et autonomie de l'esprit. Ce sont là deux grandes puissances historiques et sociales qui, pour être le plus souvent opposées l’une à l’autre, n’en sont pas moins liées entre elles et corrélatives. Dans le progrès moral de l'humanité et dans l’atquisition de nos connaissances, on peut dire qu’elles jouent un rôle égal et également nécessaire. Il importe done avant d’aller plus loin de nous rendre compte de leurs rapports.
Ces rapports se ramènent aussitôt à eeux de l'individu avec son espèce. L'autorité e’est le droit de l’espèce sur limdividu ; l'autonomie, c’est le droit de Findividu à légard de lespèce.
En métaphysique, il n’est pas de problème plus important que celui du rapport du particulier au général, de l'être individuel à l’être universel. Il s’agit, au fond, de savoir s’il faut subordonner l'esprit à l'être, ou l'être à l'esprit, si dans le phénomène de conscience qui est nécessairement individuel, nous devons voir, ou bien un accident sans portée, ou la manifestation de l’être véritable. Dans le premier cas, toute individualité, floraison éphémère, sombre dans un panthéisme matérialiste; elle a juste le degré de réalité et la destinée de la vague qui s’élève et retombe sans cesse sur la face de l’océan obscur. Dans le cas contraire, l'individualisation, c'est-à-dire la produetion persévérante d’individualités toujours plus accusées, plus fermes et plus distinctement conscientes, devient la
loi même de l’évolution universelle. La conscience apparalt comme la cause finaleset, par suite, comme la raison ‘profonde des choses, et lorsqu'elle revêtira un caractère moral, elle se couronnera d'une majesté imviolable et sacrée, au regard de l’univers.entier,
Ce m'est là toutelois qu'une moitié, de vérité. En tendant à l’individualité, le monde ne tend ni à l'anarchie, ni au désordre. L'individualisme n’épuise pas le phénomène de conscience. Dans toute conscience, il y à un principe nouveau d’unification, le germe d’un ordre plus grand et plus beau que l’ordre matériel maintenu par les lois physiques. À côté des énergies individuelles qui sans doute divisent et séparent, n’y a-t-il pas dans l’intelligence elle-même, un principe de raison qui généralise, et dans le cœur, un principe de sympathie, une loi d’amour fraternel pour ramener les volontés particulières à la concorde et à l’unité? La solidarité, qui est un fait brutal dans la nature, devient un idéal moral, une obligation sainte dans le monde de l'esprit. Ne serait-ce pas la tâche propre de l'humanité qui sort de la nature et monte à la vie de l’esprit, de réaliser et de faire apparaître au-dessus de l'univers physique, cet univers moral qui en reproduirait, à un degré supérieur et dans une gloire ineffable, toutes les richesses et toute l’harmonie”?
D'autre part, la conscience n'apparaît pas au début de l'évolution, ni même, à aucun moment, elle n’éclôt d’un seul coup toute lumineuse et parfaite. Elle émerge lentement et laborieusement des ténèbres de la nature. Elle ne peut s'affirmer sans subordonner les lois physiques à ses propres lois; de 1à, contradictions et conflits répétés. Il y a donc toujours un double rapport de la nature à l’esprit : la nature reste pour la conscience un support nécessaire qu'elle n’a pas le droit de mépriser, et en même
( pui elle doit dis Dans un. sens s positif, Ja mn nv nn. de ne c'est sa raison no
é principes, les rapports de le et de l'individu von nt aisément se définir. +2 Toute vie individuelle se trouve dès l’abord tro ue née par la vie collective dont elle émane. L'homme ne naît pas adulte ou indépendant. Il se dégage peu à pe Mau He comme ee sort de Ja matrice dans Le
7 ee à ma race, à ma famille par mon orge | nisme. not le fait de ma naissance su par avance, “a
À thés qui a fait de moi un blanc, non un nègre, . es __ Européen, un Français du dix-neuvième siècle, au lieu dun sauvage ou d’un barbare. De mon berceau ne dépendent pas seulement ma santé et mes instincts de race, mais encore mes facultés intellectuelles et mes inclinations morales; de la société au sein de laquelle le grandis, je Donne mon éducation et tout es
haut e re un Hd qui le baigne et le red … Hérédité qui m'impose le poids irrésistible de la vie de mes ancêtres, ordre politique qui m'enferme dans ses règlements, coutume qui me devient avec le temps une seconde nature, tradition historique et témoignage de mes semblables qui étendent ma vie dans le temps et. * dans l’espace et élargissent mon expérience personnelle : jusqu'aux limites de. l'expérience totale de l'humanité :
qui dira les bornes de cet empire que l'espèce exerce sur la formation de l'individu etsur le cours de ses destinées !
Toutes ces influences se concentrent et agissent: par des organes qu'elles créent et développent incessamment. Autorité de la famille, autorité de l’école, autorité de la tribu, de la cité et de l’église : autant de puissances conservatrices et éducatrices sans lesquelles le progrès de la civilisation et la culture morale ne sauraient même se concevoir.
L'autorité a donc sa racine dans les conditions organiques de la vie de l’espèce, et sa fin, dans la formation de l'individu. Cette mission essentiellement pédagogique la justifie et la limite tout ensemble. Comme tout bon instituteur, l’autorité doit travailler à se rendre inutile.
Que devient l’homme sous cette tutelle? L'enfant reçoit de ses parents et de ses maîtres, sa langue, ses idées, ses mœurs, jusqu'à sa manière de penser et de sentir. Au début, sa confiance est entière, sa faculté de réaction et de critique à peu près nulle. Mais bientôt, par l’effet même de l'éducation, sa raison s’éveille et s’affermit. Dès lors, il porte en lui un juge intérieur qui évoque à son tribunal et juge d’après sa loi propre les choses qui l’entourent et celles qu’on lui enseigne. Il veut connaître par soi-même le monde au sein duquel il vit; il contrôle par son expérience les affirmations de ses maîtres. Ceux-ci mêmes ne peuvent plus compter sur le prestige de leur autorité ; ils sont obligés de lui donner des preuves et des raisons ; ils doivent le persuader avant de le gagner, et s’il exprime à son tour une doctrine, ce n’est plus sur la : foi d'autrui, mais d’après l’épreuve intérieure à laquelle il l'a soumise. Ainsi la méthode d'expérience et d’intuition directe succède à la méthode d'autorité, non par une sorte
de révolution arbitraire, mais progressivement et comme effet nécessaire du développement de la conscience et de la raison. Et qu'est-ce que l'éducation de l’homme, sinon ce passage de la foi d'autorité à la conviction personnelle, et la pratique soutenue de ce devoir intellectuel : n’admettre une idée qu’en vertu de sa vérité reconnue, n’accepter un fait, qu'après en avoir constaté d’une où d'autre manière la réalité”?
La même évolution vers l'autonomie s’accomplit dans l'histoire de humanité. Elle y est seulement plus lente et plus orageuse. Sortie de l’état de nature, l'humanité tend à l’état de raison, mais elle n’y est pas encore parvenue. Les lourdes chaînes de l’animalité primitive pésent toujours sur elle, et ce n’est qu’en les rompanit à l'extérieur, en se transformant etse spiritualisant elle-même au dedans, qu’elle peut monter à la liberté et à la lumière et s'établir enfin dans la sécurité morale de la conscience autonome. L'autorité purement extérieure nest ni raisonnable ni désintéressée. Elle devait être un guide; elle devient borne ; la tutelle devient tyrannie. Pour se perpétuer, le passé lutte contre l’avenir qui veut éclore. De là les con- Îlts, les crises, les révolutions, les martyres qui font de la route du genre humain une voie de calvaire. Le fils de l’homme y monte toujours en portant sa croix.
Et cependant, le but est en haut, et ce but, c’est l'affranchissement de l'esprit. L'histoire est une pédagogie morale dont le ressort est cette lutte constante de l’autonomie de la conscience et de l'autorité sociale. De cette lutte naissent tous les problèmes posés aujourd’hui devant : les peuples civilisés.
Dans l’ordre politique, c'est le conflit entre gouvernants et gouvernés. L'autorité des premiers s’est longtemps maintenue en vertu du poids de la force victorieuse
: INTRODUCTION Fa AL
où du prestige d'une origine divine. Ces points d'appui lui manquent aujourd'hui. La raison éveillée demande à l’autorité ses titres, et celle-ci est obligée de ne lui em présenter que de raisonnables. D'une ou d'autre manière, il faut qu’elle montre qu’elle ne s'exerce que pour le plus srand bien des gouvernés, et n'existe qu’en vertu de leur. consentement. Concilier l'autonomie du citoyen avec les nécessités de l’ordre social, e’est le problème politique.
Même conflit dans l’ordre économique entre le capital qui, étant la richesse accumulée, est aussi l'autorité du passé, et le: travail qui représente l'effort actuel del’énergie vivante. Le travail ne veut pas rester l’esclave dw capital; 1l aspire, lui aussi, à l'autonomie. Concilier cette autonomie du travail avec les nécessités de l’ordre industriel, c’est le problème écomomique.
Dans l’intérieur de la famille, la même cause produit . les mêmes effets. Qui a si fortement diminué l'autorité de Vamciem père de famille sur ses enfants et ses domestiques, et celle du mari sur la femme”? D'où vient la lutte qui s'engage dans toutes les nations civilisées entre la femme et l’homme ? Cest toujours le principe d'autonomie qui, se fortifiant de tout ce qui développe les forces de l'esprit, donne ces inquiétantes secousses aux assises les plus profondes du vieux monde. Concilier les droits de la personnalité morale de la femme et des enfants avec lexistence et l'unité nécessaires de la famille, c’est le problème social par excellence.
Dans l’ordre de la pensée religieuse et philosophique, l’antagonisme n’est pas moins aigu ni la crise moins profonde. La conception dualiste du naturel et du surnaturel, lantithèse d’un monde extérieur à Dieu et d’un Dieu extérieur au monde agissant ou réagissant l’un sur l’autre du dehors, le gouvernement du monde par ces coups
sous p action He hi de la raison ne éman- É cipée. 1 nu l'autonomie en révolte a conduit tout
. les émeutes en ane les crées dans l’ordre in triel, l'union libre dans l’ordre familial. Les explosions violentes font toujours des ruines, mais elles ne sont pas ; fi des solutions. Concilier l’autonomie de la pensée avec les” lois imprescriptibles de la conscience morale, la liberté 2 A scientifique avec la foi au Dieu-Esprit : c'est le problème 7 religieux et moral, plus profond et plus urgent que tous L 5 les autres. | #
Me Re Les rapports de l’autorité et de l'autonomie ne sont donc ni simples ni faciles, parce que autonomie et auto= *à rité ne sont pas des quantités fixes, mais des états essen-
tiellement instables et toujours dans le devenir. Ce qu'il 4 faut bien entendre, c’est que le passage d’un régime à | l'autre à comme condition inéluctable pour l’homme le 4 passage de la vie animale à la vie de l’esprit. Le règne de à l'autorité extérieure ne diminue que lorsque commence É et grandit celui de la raison et de la conscience. De même que le reptile ne peut se flatter de planer dans les airs . avant d’avoir des. ailes et sans devenir oiseau, de même Re l'homme continuant à vivre d’une vie purement animale ie ne saurait aspirer à une autonomie véritable. Les agita- a tions les plus violentes pourront le faire chang er de maitre, É non le faire sortir de l’esclavage. Ici, la nature de l'être détermine les conditions de sa vie. L'animal ne peut que É servir ou disparaître. Re.
Voici le cercle vicieux où tournent les révolutionnaires purs, qui Simaginent pay. la violence mettre fin à un régime d'autorité. S'ils réussissent à opposer une force matérielle plus grande à celle que représente l'autorité détestée, ils peuvent bien en triompher, mais la force victorieuse, parce qu'elle est brutale, créera nécessairement un autre régime d'autorité, lequel sera d'autant plus lourd que la force qui l’aura fondé aura paru plus irrésistible. Ainsi, dans notre grande Révolution, on vit le despotisme de la Monarchie absolue faire place à la tyrannie de la Convention, et celle-ci, après quelques années d'anarchie, disparaitre devant la tyrannie militaire de Napoléon. Des forces matérielles étaient combattues et vaincues par des forces plus grandes, mais de même nature. La raison est à la liberté et à l'harmonie des esprits ce que la loi de la gravitation est aux mouvements de la matière. La raison ne peut rien sur les mouvements des corps ; la pesanteur ne peut rien pour l’organisation des esprits. La seule manière d'échapper à l’action des forces brutales, c’est la conscience d’obéir pleinement à la loi intérieure de la raison.
L'autorité est une fonction nécessaire de l'espèce, qui pour se conserver, veille sur les rejetons en qui sa vie se prolonge. Prétendre la supprimer, c'est méconnaitre les conditions physiologiques et historiques de la vie, soit individuelle, soit collective. Moyen pédagogique et lien social, elle peut se transformer, non disparaître. Les purs anarchistes sont des rêveurs inconscients. L'espèce et l'individu, la tradition qui est l'expérience du passé et l'expérience d’aujourd’hui qui sera la tradition de demain, sont des données également positives et inviolables. Leur jeu réciproque, les actions et les réactions qui en découlent constituent la trame même de l’histoire. Nul ne
s’isolerait impunément de sa race et de son berceau social. Nul n’oserait sans déchoir renoncer aux bénéfices ou aux charges de la solidarité qui unit à ses frères, à ses aieux et à ses enfants. Nous descendrions au niveau de la brute si chacun avait à recommencer le travail des siècles. Bien plus, l’individualité elle-même y trouverait sa ruine, puisqu'elle est la fille et l’héritière des labeurs du genre humain tout entier, qui, seuls, en ont rendu l'apparition possible enen préparant les conditions morales et matérielles. Pourquoi done l’homme civilisé est-il moins esclave dés chaînes de la nature que le sauvage ? Son autonomie actuelle repose sur l'autorité de la tradition et en est le fruit. (1)
L'humanité n'existe pas hors de l’homme individuel «et
(A) Ver, Mélanges, page 97 : ..« Elle oublie «encore, Ja Société que, toute respectable «et nécessaire qu'elle est, l'homme me fut pas créé exclusivement pour elle ; qu’elle est aussi bien le moyen de l’isdividu que l'individu est son moyen; que la Providence, peut-être, a moins commis l’homme à la garde et au perfectionnement de la société, que la société à la garde et au perfectionnement de l'homme; que l'humanité n’est xéelle et vivante que dans l'individu ; que Jui seul aime, croit, espère, obéit; qu'il est donc le véritable wbjet de l'attention divine et du jugement divin; que ce n’est pas la société mais l’homme qui comparaîtra et qui déjà tous les jours comparaît devant le tribunal éternel... La croyanee vive, l'attente sérieuse d’un autre monde sufliraient pour réveiller dans les âmes l’individualité qui s'éteint sans remède dans l'absence de cet immense intérêt... » Rien n'est plus vrai. Mais à moins d'admettre que la mort rompt tous lesliens de solidarité qui attachent ici-bas l'individu à sa famille et à sa race, le salut individuel ne saurait être le terme de la Rédemption divine. Ce terme, l'Évangile nous le montre dans le Royaume de Dieu réalisé à la fois sur la terre et dans le ciel, et par cette motion religieuse se trouvent conciliées et l'aspiration sociale et l’autonomie individuele, dans une perfection d’où découlent Je bonheur et la liberté de tous dans la vie de l'amour.
sans lui ; l’homme individuel n'existe pas hors de l’humamité et sans elle. L'individu et la société se servent de fin l’um à l’autre. Leurs prétendus droits contraires sont en réalité leurs devoirs mutuels. La dignité morale d’une société se mesure à ce qu’elle fait pour l'éducation et la formation de la personnalité de ses membres. La dignité morale d’un individu, à ce qu'il fait pour ses frères et pour le corps social auquel il appartient. Le bien de Pun revient nécessairement à l’autre. Où les individualités sont faibles, sans initiative, sans énergie, le corps social, quelle que soit son ‘étendue dans l’espace, n'est ni fort, mi réellement grand. La société qui, pour se maintenir, opprinme les âmes individuelles et sacrifñie leur droit et. leur culture à sa tranquillité, ressemble à une mère qui dévorerait ses enfants. L'individu qui, par son égoïsme, exploite où détruit le lien social, est un enfant méchant ou étourdi qui, pour se chauffer, met le feu à la maison de ses pères. L'autorité sociale et l'autonomie individuelle ne sont pas plus hostiles et ne peuvent être plus légitimement opposées l’une à l’autre que la destinée finale de l’homme et celle de l'humanité.
L'autorité cependant n'est jamais qu'une puissance de fait. C’est dire qu’elle ne saurait être l'explication philosophique ni la raison dernière de rien. Etat provisoire et intermédiaire, moyen d'action pour protéger les biens acquis dans le passé, elle a sa cause avant elle, dans ce qui l’a précédée, et sa fin après elle, dans ce qui doit la suivre. Quand nous acceptons les décisions politiques, philosophiques, morales ou religieuses, nous les supposons et ceux qui nous les donnent les supposent toujours justes et raisonnables. Une autorité, quelle qu’elle soit, convaincue d'injustice et de -déraison, est perdue dans l'esprit de ceux qui la subissent. Qu'elle le veuille ou ne
: Pi ne Vient-il à être ns elle est obligée bon gré mal gré, de se transformer. S | Jadis le père de famille avait le droit de vie et de mort sur ses enfants et ses esclaves et n'avait à rendre compte < à personne de la façon dont il en usait. Les rois et les prêtres n'avaient pas un pouvoir moins absolu sur leurs sujets ou sur leurs ouailles. Naguère encore, le roi dose France, de sa seule volonté, pouvait jeter un citoyen à IE Bastille; le père français, mettre sa fille au couvent, sn l'Eglise, avec l’aide du pouvoir civil, envoyer l'hérétique # au bücher. Se cela n None plus GNT aujour- a d'hui? . RE ; 3 Une autorité établie, quelle qu’en soit l'antiquité où la force, ne porte donc jamais sa justification en elle-même. A la raison éveillée qui lui demande ses titres, il nr qu’elle se prouve raisonnable. Du coup elle se transforme : me 4e le fait doit se changer en droit, ou, si l’on préfère, le droit -
En
naissant de la raison tend à se changer en fait, en modi- fiant l’état intérieur. L'autorité ne se peut maintenirqu'en devenant plus morale ; en prenant son point d'appui tou jours moins hors de en toujours plus dans l’homme . même. L'autorité de la force matérielle, de la coutume, de la tradition, du Code, devient de plus en plus l autorité RL. intérieure de la conscience et de la raison et, dans Eu. x: même mesure, se change pour le sujet en autonomie EX ritable. L’empire de la règle ne diminue pas, bien au contraire ; la règle sera d'autant mieux obéie qu’elle devient immanente à la conscience et à la volonté del homme et s’identifie avec sa nature morale elle-même. Le vol est ù
un délit que réprime la force publique. Ma propriété sera ; KT
bien mieux gardée, si habite au milieu de voisins fonciérement honnêtes, qu'elle-ne pourrait l’être par la vigilance intermittente du gendarme, si je suis entouré de voleurs. La peur du conseil de guerre n’empêche pas toujours le soldat sans conscience de déserter devant l’ennemi; mais si le patriotisme lie mon âme comme un devoir sacré, ce sentiment sera plus efficace pour faire de moi un soldat fidèle au drapeau que toutes les menaces du monde. Il y a ici toute la distance de la légalité à la moralité, de l’abstention du mal à la vertu.
Loin d'aboutir à l'anarchie, l'autonomie véritable, qui est, et ne peut être que l’obéissance réelle et l’interne consécration de l’âme à la loi du bien, peut seule engendrer l’ordre suprême et la pleine harmonie.
Etant essentiellement progressives et fort éloignées de l’état de perfection, ni l'autorité ni l'autonomie ne sauraient être posées comme absolues. Elles agissent l’une sur l’autre pour se fortifier et monter ensemble vers un mème idéal de raison et de justice. L’autonomie, en s’exerçant, transforme l'autorité, en en déplaçant peu à peu le siège. L'autorité concourt d'autant mieux au développement de l'autonomie. De leur double action résulte le progrès général de l'humanité.
Il suit de là que toute autorité historique mérite à la fois et le respect et la critique : le respect, parce qu’expression d’une tradition, d'une coutume, d’un état social donnés, elle nous apporte un héritage dont nous avons profité et dont nous profitons encore ; la critique ensuite, parce qu'en élevant notre conscience et notre raison, cette même autorité ne représente plus qu'un moment dépassé de l'évolution et qu’elle n’a de raison d'être que dans un nouveau progrès. Le libre examen à son égard n’est pas seulement un droit : c’est un devoir.
La vérité nouvelle que le libre examen découvre est plus ancienne et plus vénérable que la plus vénérable autorité. Après ses années d'école et d'apprentissage, l’homme est appelé par le sérieux même de la vie à reviser les opinions de ses maîtres, à n’accepter l’héritage du passé que sous bénéfice d'inventaire, à agir sur les institutions de son pays en vue de les mieux disposer pour le bien commun. Ainsi vont les affaires humaines; elles ne marchent jamais mieux que lorsqu'elles sont soustraites aux violences contraires d’une superstition qui immobilise l'autorité, ou d’une révolte qui la détruit. Les générations nouvelles qui l’ont subie, l’exercent à leur tour, et si elles ont véritablement profité de l'expérience de leurs aînés, elles l’exerceront d’une facon plus raisonnable et plus utile.
Il faut conclure. L'autorité, selon sa véritable notion, est et ne peut être que relative.
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