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LE DERNIER BASTION DU SYSTÈME D'AUTORITÉ

Contraints d'abandonner les anciennes positions, les avocats de l'autorité se sont retranchés sur une autre. Si linfaillibilité, disent-ils, n'appartient pas au recueil entier de la Bible, elle appartient sûrement aux paroles de | J ésus-Christ. Etre chrétien, n’est-ce pas croire en Jésus-

Christ, Fils de Dieu, et envoyé par son Père®? Et discuter

(4) R. ROTHE, Zur Dogmatik, 3° art. : Die heilige Schrift, 2 édit. |. 4869. Vov. F. LicarenserGer, Hist. des idées relig. en Allemagne depuis le milieu du xvin* siècle, 3: vol., 4873:

s’agit pas “de l'autorité oo et abri avec ne 1: Jé ésus et son Evangile s'imposent à la conscience, il s'agit de la lettre des paroles mises dans la bouche de Jésus par nos évangiles ; il s’agit de faire de ces paroles un recueil et un code à qui reviendrait linfaillibilité, un ensemble de notions de toute nature, religieuses, morales, scientifiques, qu'il faut accepter sans examen ni discussion, avec joie quand la raison est convaincue, avec soumission quand elle ne l’est pas où même quand elle proteste. Comment ne pas voir que cette nouvelle position prise par les théologiens de l'autorité, Join d'être mexpugnable, comme ils se l’imaginent, a déjà été tournée par la critique et rendue plus difficile à défendre que toutes les autres ? Un anneau manque dans la chaîne du raisonne-

ment, ou plutôt cet anneau essentiel a été irrémédiable-

ment rompu. Îl ne sert de rien d’invoquer l’infaillibilité du Christ, si l'on a dû auparavant sacrifier à la critique historique l’infailibilité de ses premiers biographes. Les paroles dont on veut faire un code divin dont chaque article lierait l'intelligence, nous ont-elles été transmises sans erreur, sans méprise et sans mélange? Si je suis dans lobligation de discuter cette question préalable, il est clair que je remettrai également en discussion telle parole du Maître, dont le sens littéral me paraît ou obscur ou forcé où inadmissible. J'en viendrai à douter qu'elle ait été bien comprise ou bien conservée par la tradition ; je me demanderai encore si les évangélistes n’ont rien laissé perdre des discours du Maïître ou s'ils n’y ont rien mêlé inconsciemment de leurs propres pensées. N'est-ce pas la question qui se pose à propos des paroles du Christ sur la fin du monde et sur son prochain retour? Qui

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Sans doute, les paroles de Jésus dans les trois premiers

authenticité ; mais si l’on en vient à la lettre et au détail,

% que de questions à peu près insolubles! Quelle est par exemple la forme originale des Béatitudes, celle que

nous à conservée Luc, ou celle que donne Matthieu? Où se trouvent les vraies paroles de l'institution de la Cêne,

__ dans Paul ou dans Marc ? Quel est le vrai texte de celles x

où Jésus a prédit la ruine de Jérusalem ? De tels problèmes se posent à chaque page des trois narrations synop-

tiques et les exégètes les plus sagaces y font des répon-

ses contraires. [l est impossible de reconstruire avec cer-

titude les logia du Seigneur (1).

Ces difficultés s'expliquent très naturellement dès qu’on se met en présence de l’histoire réelle. Jésus par-

lait un dialecte araméen aujourd’hui disparu. $es paroles étaient toujours occasionnelles, souvent paradoxales, tou-

jours imagées. Lui-même se plaint amèrement de l'inin-

telligence de ses auditeurs et même de ses disciples les plus intimes. Ceux-ci en font l’aveu (2). Ces discours, ainsi recueillis à l'aventure, roulèrent quarante ans environ dans la tradition orale la plus populaire, avant d’être

(4) F. Pécaur, Christ et la conscience, 4859. H. H. Wewor, Die Lehre Jesu, 2e édit. 1901. H. HOLTZMANN, Lehrbuch der neutestament]. Theologie, 1896-97.

(2) Matth. XI, 16 et 25 ; Marc IV, 12, 23- 25 ; Luc, XXIV, 25 : es

XV, 417; XVI, 8, 23: Marc, IX, 10, 32, 38 ; X, 24, 38; Jean II, 2 - IN, 40 ; XVI, 12; XIII, 7, etc.

moins grande à l'inspiration propre et à la théologie des | L historien ? es

évangiles portent avec elles un cachet général de vivante

D nement en grec, avec ie ue nouvelles sn per- sonne n’assumait la responsabilité (4). C'est dans cet état que nos evangélistes les recueillirent dans leurs ou-

vrages un demi-siècle environ après la mort de celui qui

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les avait prononcés. L’harmonie fondamentale de cette

triple reproduction prouve sans doute l'authenticité gé-. nérale de l’enseignement de Jésus et permet à l'historien d’en saisir sûrement la pensée maîtresse et l’accent véritable, et l'Evangile, pris au sens religieux, de Jésus est as suré de vivre à jamais et de manifester sa vertu créatrice dans tous les siècles comme aux premiers jours. Mais, __ en même temps, les différences irréductibles et les obs- curités persistantes de nos trois textes également canonisés empêchent à jamais de dresser la lettre de ce code

infaillible dont certains chrétiens rêvent toujours. « Mes

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paroles, disait Jésus, sont esprit et vie. » Quant à l’es-

prit, l’évangile est immortel ; quant à la lettre, il est im- … possible d’en faire une restitution authentique. Voici une question encore plus grave. Dans les paro-

les, historiquement les plus certaines de Jésus, comment

ne pas faire une distinction entre les idées communes qui servent de cadre et de véhicule à sa pensée reli- gieuse et cette pensée elle-même, entre les notions qu'il

avait reçues de la tradition ou des opinions courantes de. Son peuple et les intuitions, les inspirations originales

qui jaillissaient du fond de sa conscience ? Celles-ci

(1) I faut se rappeler les dires de Papras (Eusèbe, H. E. INT, 39): où väp Tà x toy PuBhluwy rosodréy ue Gpeheiy ÜmelduBavoy Gcov tr mapà Cwons uv ai pevoionc. Et plus loin, à propos des logia du Seigneur recueillis par Matthieu : hppvevoe d'air wç hÜbvaro Exaotoc.

ju

pour se communiquer ne devaient-elles pas emprunter, non seulement la langue, mais les moyens généraux d’expression qui étaient en usage parmi ses contemporains ? Comme Jésus appartenait à sa race par le sang et la chair, il appartenait à sa génération et à son temps par : les connaissances générales qu'il pouvait avoir du monde, de son histoire, de sa géographie, du cours des astres, des régions célestes et souterraines. Enlever Jésus de Nazareth à ces conditions de toute existence humaine, lui dénier un développement naturel, fruit de son éducation familiale et sociale, lui prêter dès le berceau la toute science comme la toute sainteté, c'est mettre en cause sa réelle humanité ; ce n’est pas le diviniser, c’est en faire je ne sais quel enfant hors nature, quel être fantastique et faux, tel qu’on le voit dans certains évangiles apocryphes ; c’est enfin contredire violemment les données de nos évangiles eux-mêmes, dont l’un au moins nous dit qu'il « croissait en sagesse et en grâce » (1), et dont les autres le peignent en traits vivants comme un Galiiéen véritable au milieu d'hommes de même sang, de même langue, de même tradition religieuse que lui. Aussi ne faut-il pas s'étonner si des théologiens très conservateurs, M. F. Godet en tête, rompant résolument avec l’ancienne christologie, refusent à Jésus l’infaillibilité. 11 était pour sa culture générale réduit, comme noûs, au témoignage de ses sens, à celui des hommes ses contemporains et aux traditions nationales léguées par les ancêtres. Cet aveu, fait une fois, ouvre une brèche qui ne se peut plus fermer. Ce qui pourra y passer, la critique seule pourra le dire. Pour M. Godet, par exemple, l'opinion de Jésus sur l’origine mosaique du

(4) Bac IT, 52.

possible d'attribuer à Jésus les vues de Newton ou de A

; s . que des nu A qui en intacte la liberté de la science moderne (1). M. Georges Godet,

son fils, fait déjà un pas de plus. Il estime qu'il n’est pas

Laplace sur la structure de l'univers et qu'il avait probablement celles que nous trouvons dans les premiers chapitres de la Genèse (2). M. Léopold Monod intervient à son tour et se demande si les mêmes réflexions ne s’ap-

pliquent pas aux possessions démoniaques et à la démo-

nologie (3). D'autres surviennent encore et démontrent que Jésus a eu sur le royaume de Dieu et sur la fin imminente du monde les mêmes illusions que tous les Juifs pieux de son temps. On cite parfois avec une emphase

triomphante cette déclaration de Jésus : « Le ciel et la. terre passeront ; mes paroles ne passeront point. » Iro-

nie ! le contexte montre que cette déclaration s'applique précisément à des prophéties qui, si le texte en a été. bien conservé, ont été démenties par les événements. Force donc est de douter de la forme littérale de ces discours ou d'appliquer à d’autres objets la déclaration du Sauveur. à

(1) F. Gopxr: « Ge qui me paraît seulement devoir être affirmé, c'est que ce que Jésus avait appris des hommes, quant aux choses terrestres, pour autant que cela n'était pas en rapport avec son œuvre de salut, n’a pu être en dehors de la faillibilité humaine. Jésus était remis pour les choses terrestres, comme nous, au témoignage de ses sens, à celui des hommes, ses contemporains, et aux traditions nationales léguées par les ancêtres. » M. Godet cite comme exemples : l'origine mosaïque du Pentateuque ou l’origine davidique du Ps. CX. Voy. le Chrétien évangélique, année 1894, avril, page 159, 2e col. et p. 160, 4e col.

(2) G. Goner, Revue de théol. de Montauban, juillet 1891.

(3) Léopozn Moxon, Le Problème de l'autorité, 2e édit, 1894.

à diseute pas avec le Christ : », en SEE ne : pas. ‘autre chose, surtout en fait de morale. Ils limitent de leur propre autorité la défense expresse de Jésus de faire aucun serment. Beaucoup de ses préceptes particu- liers ne se comprenant bien que dans la croyance que le monde va périr, ou dans une organisation sociale élée 00 mentaire comme était celle des paysans de Galilée, la At: Es plupart des chrétiens n’éprouvent aucune hésitation à sv ur dérober et à les interpréter comme des paradoxes qu’il faut ajuster aux nécessités de la vie moderne. ÉuNous ne disons pas qu'ils ont tort, si leur jugement n’est influencé par aucun mobile intéressé; nous disons seulement que cette nécessité même d’une tHinepositot prouve mieux-que toute autre chose qu'il est impossible de transformer la lettre des paroles de Jésus en un code infaillible et indiscutable. | = Rien n’est plus faux ni plus dangereux que de réduire son enseigñement à un système de doctrines à croire où de préceptes absolus à pratiquer aveuglément. Lui-même semble avoir pris soin de décourager ceux de ses dis-

ciples qui seraient ainsi tentés de rabaisser son Evangile au rang d’une loi. Il apportait des forces, non des chaînes à l’esprit humain. Il voulait des disciples actifs en eux-

| mêmes, non passifs. C'est pour cela qu'il leur parlait en

images populaires, en sentences paradoxales, en similitudes. Il fallait trouver ce qu'il enseignait. La lettre, la forme lui paraissait chose très secondaire ; il ne tenait qu’à l'esprit. Allumer cet esprit dans les âmes, les engendrer à la vie dont il vivait lui-même, c'était toute son ambition. Il jetait ses paroles de vie avec la sécurité et la confiance du semeur qui ne craint pas que sa semence se perde autrement que par l’incrédulité des cœurs fri-

cet il donné aucun ordre ni i promis aucune grac: . spéciale à ceux qui voudraient après lui rédiger les sou-

venirs de sa vie.

Croire en Jésus, dans la pensée de Jésus siui-même c'est

de répéter la lettre de ses discours. Ce n’est pas la sou- mission ou le sacrifice de l'intelligence qu'il réclamait, quand il demandait la foi en sa personne et en son mes- sage. Ceux qui le soutiennent ne s’aperçoivent pas qu'ils méconnaissent et altérent le caractère et la nature même de cette foi. D'un acte de conscience et de cœur, d'un acte d'initiative religieuse et morale inaugurant une vie . intérieure nouvelle, ils font un acte d'adhésion intellec- | tuelle qui pourrait être parfaitement stérile. Ils confondent la foi et la croyance. Ils sont positivement hors de … l’esprit de Jésus et n’entendent pas le contenu spécifique = de son Evangile du salut. Croire en Jésus, c'est un acte qui consacre le cœur, la conscience, la volonté, l'esprit tout entier au Père Céleste que Jésus nous révèle ; c'est vivre de la même piété filiale que lui; c’est trouver en lui le Père, le pardon et la vie éternelle.

__ Sans doute le Maître parlait avec autorité et non pas comme les scribes. Mais cela veut dire que son autorité était d’une autre nature et provenait d’une autre source que celle des scribes, qui précisément prétendaient parler au nom de textes infaillibles. Cette autorité de Jésus vient, non de titres extérieurs, mais de la valeur de sa personnalité et de la qualité intrinsèque de ses paroles. Celles-ci portent d’aplomb sur la conscience et quand elles ont été reçues par la foi, s’identifient et s’incorporent k à la conscience elle-même. Elles retentissent en nous comme paroles de Dieu, parce qu'elles s'imposent à nous

tout autre chose que de partager toutes ses croyances où

uelconqu > C'est don ‘autre Due On le verra. ci encore, plus loin, quand nous montrerons que la pensée de Jésus a été précisément d'abolir les religions d’ autorité extérieure pour fonder la religion intérieure de l'Esprit, c'est-à-dire une directe communion avec Dieu instituée À dans Le conscience renouvelée.

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