‹ Les religions d'autorité et la religion de l'esprit;Chapitre 85 sur 124 · AUTORITÉ ET RELIGION · texte numérisé non relu

AUTORITÉ ET RELIGION

Adelphe. — Votre double exposition historique m'a laissé dans un grand trouble d'esprit. On pourra vous | reprendre sur quelques détails, contester telle ou telle de vos assertions, non ébranler l’ensemble. Pour ma part, tout en me reconnaissant incapable de vous réfuter, je Le reste rebelle à:votre conclusion. Celle-ci semble aller : | plus loin que vous ne croyez. En sapant les bases de té autorité, vous ruinez les fondements : mêmes de la reli- | | gion. da ARENA : ne Moi. — Confondriez-vous autorité et la religion à Adelphe. — Nullement; mais je les tiens pour insé- “4 . parables. Au reste, voici les trois objections, ou plutôt 2 les trois difficultés que j'ai désiré vous soumettre : 10 L'idée de religion implique nier celle $ d'autorité ; Wu < #4 % Le christianisme est essentiellement une histoire OU: si vous l'aimez mieux, une manifestation de Dieu dans lhistoire. Or, toute histoire suppose, pour être crue, Vans torité des témoins qui l’attestent ; : RTE e 30 Enfin le christianisme, vous ï constatez : vous-même, 68 a été jusqu'ici une religion d'autorité; il a toujours créé une autorité dans son sein. N'est-ce pas la Ree ou 1 présomption qu’il ne saurait s’en passer ? Fa Moi. — Je reconnais là, mon cher Adelphe, votre. | esprit méthodique. Je vous remercie de tracer: ainsi le . programme et la marche de notre discussion, elle en sera plus courte et plus claire. Vous pensez bien que je n'ai

te la première est la plus grave à vos VEUX, puisque vous y attachez le sort même de la religion sur la terre. Voulez-vous que nous commencions par elle? Comment entendez-vous donc qu’autorité et religion sont des choses et des notions inséparables ?

Adelphe. — Le lien en est assez ne La religion à est-elle autre chose que la reconnaissance et l’acceptation de l'autorité de Dieu? Qu'est-ce qu'adorer, sinon se | prosterner humblement devant sa majesté, sans discuter avec elle? Qu’ est-ce que prier, sinon proclamer la souve- . | raineté de sa volonté ? Qu’ est-ce que croire, sé confier a lui, sinon nous abandonner tout entiers entre ses mains et nous soumettre à sa providence et obéir à ses déci- sions, même quand elles nous restent incompréhensibles ? Lo Le peuple a donc raison quand il estime qu'une religion F4 sans autorité n’est pas une religion. ne | Moi. [Le peuple et vous, avez mille fois raison. Loin A de contredire à vos observations sur ce point, je serais. tenté de renchérir encore sur elles. Reconnaïtre et el Es autorité de. Dieu, c'est l’essence de la religion : Ja recon- : naître et se révolter contre elle, serait l'essence de l'im- vi piété. Mais avez-vous remarqué qu’en vous expliquant ainsi, vous avez déterminé la notion d'autorité? Il ne s'agit plus d’une autorité abstraite et quelconque; il s agit. de. l’autorité de Dieu. Souvenez-vous en même temps que, dans les parties de mon livre que vous avez lues, il n°y a ie un mot hostile à cette autorité absolue de Dieu. Il a été question que de l'autorité de l'Eglise ou du pape 2 ei de l'autorité d’un livre, la Bible. Mon intention même a été de rendre. ph entière, chez les chrétiens et dans

leur âme, cette autorité divine, en écartant et en remettant à leur vraie place les autorités humaines qu’on à essayé de lui substituer et qui la voiïlent et la défigurent, sous le prétexte de nous la rendre plus présente et plus concrète.

Adelphe. — Je ne méconnais pas votre intention et je vous en rends toute justice. Je me demande seulement si l’entreprise qu’elle vous a inspirée ne va pas à une fm contraire. En tous cas, laissez-moi continuer. Nous sommes d'accord au point de départ de notre entretien. Nous reconnaissons et acceptons, l’un et l'autre, l'autorité souveraine et indiscutable de Dieu. Sortons maintenant de l’abstraction etplaçons-nous dans la réalité d’une religion ressentie et vécue. L'autorité de Dieu se manifeste à la conscience pieuse comme une révélation, une parole de Dieu, et cette parole assujettit l'esprit de l'homme qui la perçoit et qui l'entend ; elle est la vérité qui s'impose à la raison, le commandement qui oblige la volonté, l’inspiration qui exalte et ravit. lâme tout entière.

Moi. — En vérité, je ne saurais mieux dire et je vous écoute avec un plaisir infini. N'est-ce pas là ce que nos anciens théologiens appelaient le témoignage intérieur du Saint-Esprit, et sur lequel ils faisaient reposer la certitude spécifique de la foi chrétienne ?

Adelphe. — Oui, sans aucun doute. Mais je mai pas tout dit. Cette parole de Dieu s'est objectivée dans l'histoire. Elle à retenti dans le monde par la bouche de ceux que la Bible appelle « les hommes de Dieu ». Sous des formes diverses et inégales, elle a été partout présente et entendue, mais d'une manière plus haute, plus claire et plus pure en Israël et dans l'Eglise chrétienne. N'admettez-vous pas cètte déclaration de lépitre aux Hébreux : « Après avoir parlé à nos pères en diverses

fois et de diverses manières, Dieu nous à parlé en ces derniers temps par son Fils. » La Bible n'est-elle pas dès lors plus particulièrement une « parole de Dieu » et, comme telle, revêtue d’une autorité divine ?

Moi. — Dans ces termes généraux et vagues, nous sommes d'accord. Mais le problème commence dès qu'il s’agit de définir, d’une part, les limites de la Bible ou du Canon sacré, de l’autre, le genre et le degré d'autorité de chacun des livres compris dans ce recueil. Vous venez de parler d'autorité divine de la Bible; vous ne lentendez pas dans un sens absolu, comme si Dieu vous parlait personnellement et sans intermédiaire. Les hommes qui lui ont servi d'organes étaient faillibles ; ils avaient une constitution mentale déterminée; ils partageaient les ignorances ou les illusions de leurs contemporains. Il y a donc, dans leurs écrits, une certaine quantité d'idées générales, de données historiques et naturelles qui, rentrant dans l’ordre ordinaire ou profane, ne sauraient être considérées comme des révélations divines. Il suit de là inévitablement que, pour discerner € le témoignage de Dieu » dans la Bible, ïl faudra y porter l'examen et la critique. Répondez-moi donc franchement. N’exercez-vous aucune critique sur aucum des livres ou sur aucun texte de l'Ecriture ? Connaissez-vous de nos jours un théologien qui s’en abstienne, ou même un simple chrétien dont la piété, se nourrissant de la Bible, n’y fasse un choix ou un triage instinctif?

Adelphe. — Je dois confesser que nous en sommes tous là. | Moi. — Vous n’admettez done plus linfailibilité de la

Bible. Pourquoi dès lors vous seandaliser, quand je eonstate et décris la mort inévitable et définitive de ce vieux dogme? Quand nous nous trouvons en présence d'un

. fonde la vérité de son d'énscotaneté c’est la Re I es puissance, la vérité générale de cet enseignement, reconnue par la conscience, qui fonde l'autorité religieuse et $ morale du livre. Mais cette autorité, subsistant comme "à : celle d’un maître éminent ou d'un chef-d'œuvre de l'art, ui n’a plus rien de commun avec la notion dogmatique de l'autorité: Auctorilas valet sine ratione. Celle-ci à disparu pour toujours. L'autorité extérieure de la lettre à fait place à l'autorité intérieure et purement morale de l'Es- 4 Mori. 12 LAN a me .. Adelphe. — Se que je défende successivement Ts 50 toutes mes positions. La parole du Christ n'est-elle pas À cette autorité à la fois historique et divine que vous ne ns découvrez nulle part? CHARS ES Moi. — Ne prévoyez-vous pas la réponse que cn vais . faire à votre question ? Il en est exactement de la parole À du Christ comme de la parole même de Dieu. Ni lune ni l'autre ne nous arrivent sans intermédiaire. Nous con- | naissons les paroles du Christ par Matthieu, Mare, Lue

et Jean, qui les ont puisées à leur tour, soit dans des recueils antérieurs déjà diversement traduits en grec, soit dans une tradition orale, vieille de près d’un demi-

siècle. À moins de proclamer à priori l'infaillibilité de cette transmission littéraire et humaine, comment pour-

PA rions-nous affirmer l’authenticité absolue de la lettre de ces paroles ou du sens dans lequel cette lettre a été prise “par les premiers chrétiens ? N'êtes-vous donc pas frappé

du fait que Jésus n’a eu aucun souci de fixer pour l'avenir

la forme de ses discours, comme s'il avait craint par avance qu'on en fit un code semblable à celui de la loi

Le ps et son ai constaté se haut a en cos- À ogonie, en histoire, en littérature, en physique, en physiologie, il a hérité et s’est naïvement servi des notions “usuelles. Gb courantes parmi les pharisiens, ses contempo= ice Soutiendrez-vous que ces notions se trouvent par à revêtues. d'une autorité divine et qu'il n’est plus permis de les discuter ou d'en avoir d’autres ? Non seulement les paroles de Jésus étaient toutes dictées par la circonstance, k appropriées à l’état d'esprit de ses auditeurs, maisencore elles restent enveloppées | comme des fruits savoureux d’une écorce. antique et sèche, qu'il faut percer pour atteindre 1 moelle vivante et substantielle. Loin done FR écarter la. critique et l’exégèse, € est-à-dire l'étude : intelligente, attentive et profonde, ces paroles la réclament ! plus impérieusement que tout le reste. Dieu à voulu que nous cherchions la pensée du Christ comme la sienne dans la traduction que les ‘hommes nous en ont laissée, sous notre responsabilité personnelle, ce qui veut dire : avec une pleine liberté et avec toute l'énergie de nos ; Liatultéss 0 4 2 He | Adelphe. — Mais enfin, n'avez-vous aucune pitié de ces esprits humbles et inquiets qui craignent que cette obligation de chercher et de choisir dans Ecriture ne leur enlève ou ne trouble la certitude et la paix de leur | 10h Ne leur laisserez-vous pas un minimum d'idées ou de faits qui fera pour eux autorité ? | Moi. — Le sort de ces humbles croyants | me soucie à “tel point que je n'ai pas eu de repos avant d'avoir déere pour eux, à la place d'une autorité extérieure et infaillible, de n'existe nulle per un. principe de certi-

MX LIVRE TROISIÈME

tude accessible à tous. Il n’y en a point d'autre que celui du témoignage du Saint-Esprit, que Calvin a mis en si forte lumière et qu’on a eu tort d'abandonner pour se. réfugier en de certains résultats de la critique que l'on croit intangibles. Quant à ce minimum de croyances dont vous parlez, ne sentez-vous pas ce qu'a d’humiliant et de périlleux à la fois une si misérable solution? Quel chrétien pourrait vouloir plus où moins qu’un plein et vrai christianisme ? Cette conception d’un minimum de croyances est le résultat de la lutte de l’orthodoxie et du rationalisme, et de la défaite irrémédiable de la première. Ne pouvant plus maintenir une orthodoxie entière, on se contente d'une orthodoxie réduite et mitigée, qui est bien la chose du monde la moins satisfaisante pour la raison et pour la piété, la plus indéfinissable et la plus inconséquente. On fait la part du feu, on cède un grand terrain à la critique et on lui défend de toucher au reste. Mais qui détermine et délimite ce minimum ? Est-ce une autorité infaillible ? Nullement. Ce sont des théologiens qui font ce triage en vertu de leur autorité personnelle. Cest le résultat de leur critique subjective qu'ils proposent et qu'ils imposent, avouant, d’une part, qu'ils sont des hommes faillibles et, d'autre part, prétendant formuler au nom de Dieu même la règle infaillible de la crovance chrétienne. Peut-on imaginer rien de plus contradictoire ? Et ne serait-il pas temps de surmonter ce vieux dualisme et de s'élever à une théologie à la fois plus croyante et plus scientifique ? (4).

(1) Il va sans dire que nous parlons ici de l'autorité religieuse pour la foi individuelle. La Société religieuse, ou l'Eglise, a besoin d'une règle. Mais c’est une tout autre question qui trouvera sa place ailleurs.

Adelphe. — Je m’ai rien à vous répondre ; je souffre beaucoup, et dans ma raison et dans ma foi, de la situation que vous venez de décrire et que je sens intenable. On ne fait pas sa part à la critique. Quand on s’y livre, ül faut aller jusqu’au bout. Ma critique, à moins de m'ériger en pape, n’a pas le droit d'arrêter la vôtre ou de la condamner comme sacrilège. Et puis je vois que ceux qui

se croient et se disent les plus fidèles ne cessent de faire

des concessions, aujourd'hui sur le dogme, demain sur l’histoire de l'Ancien Testament et du Nouveau. Ce qu'ils appellent le trésor de leur foi traditionnelle diminue chaque jour. [1 fond comme la neige d'hiver au soleil du printemps. Mais comment sortir de cette impasse où les chrétiens protestants sont acculés ? Vous ne leur ouvrez que la porte d’un subjectivisme illimité. Pourquoi vous étonner que quelques-uns regardent avec envie du côté du catholicisme et que d’autres demandent pour leur foi un fondement plus solide ?

Moi. — Voïlà le grand mot lâché, l’épouvantail avec lequel on croit répondre à tout et parer à tous les danvers. Il faut éviter le subjectivisme ; et pour cela on ne veut pas d’un critère subjectif.

Mais peut-il y en avoir un autre ? Reprenez donc votre sang-froid et réfléchissez un instant. Quel critère emploient donc ceux qui s’emportent ainsi contre la théologie nouvelle ? Pensent-ils avec le cerveau ou raisonnentils avec la raison d’un autre ? En vertu de quel principe repoussent-ils la prétention de l'Eglise catholique à l'imfaillibilité ? Pourquoi préférent-ils l’autorité de la Bible à celle du Coran? Leur jugement sur ces. autorités extérieures ne les laïsse-t-il pas dans une quiétude profonde ? Et cependant, est-ce autre chose qu’un jugement subjectif? N’estil pas contradictoire de m’admettre à juger par

puis de m'interdire d'en examiner les décisions une Allons plus loin. Qu’ est-ce que: la foi, j'entends l: personnelle et vivante, sinon l'appropriation individuelle de la vérité? Comment donc la foi serait-t-elle autre que subjective ? Et la certitude chrétienne peut-elle se trouver hors du ressort de ma conscience ? Vous avez peur que ce fondement ne soit pas solide ? Mais de quelle nature est le fondement de la morale ? Admettez-vous qu'il y ait | ; rien de plus solide que le sentiment du devoir? Une au- torité extérieure en morale pourrait-elle jamais à atteindre +. à cette sécurité profonde et douce dont jouit une con- ne science qui voit clairement son devoir et l’accomplit ? es Si la morale ne souffre pas du caractère subjectif de son principe, pourquoi la religion en souffrirait-elle, surtout dans le christianisme où elle arrive à s'identifier avec plarplus haute morale et à former avec celle-ci une idéale Hunité ?

La porte que j'essaie d'ouvrir aux âmes en peine, € est “ la porte de la religion de l'Esprit et de la liberté. Nous 2 parlions en commençant de l'autorité de Dieu. Compa- RE rez-la à celle des institutions humaines, soit hiérarchie

sacerdotale, soit livres sacrés. La première est intérieure REs

à la conscience et à la raison, précisément parce qu’elle ,

est spirituelle et morale ; elle ne rencontre qu'un seul

obstacle : le péché. Elle porte avec elle la lumière de l'évidence, la certitude de la vérité, la paix de la récon- ciliation accomplie. Toutes nos facultés trouvent en “elle. leur épanouissement, puisqu'elle les double. intérieurement d'une force nouvelle, les stimule et ne se manifeste que dans leur exercice et leur satisfaction légitime. Au contraire, l'autorité d’un sacerdoce ou d’un livre, dès que vous l’égalez à celle de Dieu, restant forcément extérieure Fa

à de a arrivent. à | l'âge de raison ? Conte ï : maintenant que, Si] attaque ces vieux systèmes, je puisse ile: faire dans l'esprit des Réformateurs qui brisaient les À | autorités humaines pour établir dans les consciences LÉ l'autorité de Dieu plus forte et plus entière? s x Cest à cette religion intérieure de l'Esprit que Dieu à Fe veut conduire son Eglise. nl lPinquiète, la tourmente, Finstruit par le développement scientifique de notre temps ; il lui montre les anciens abris, où elle s’est reposée un temps, tombant en ruines, pour la contraindre à se remettre en route vers de nouveaux horizons. Que sont les plaintes ou les menaces de réaction que les croyants timides font entendre, sinon ue reproches adressés à Dieu lui-même? | É Pouvons-nous prescrire à Dieu comment il doit SAR prendre pour nous parler, à quelles conditions nous reconnaitrons et accepterons sa parole? Tout cela est

ë déraisonnable. L'œuvre divine est mystérieuse, mais elle sp

À est bonne et parfaite. Cest notre vué qui est courte; ce sont nos exigences qui sont puériles ; ce sont nos né ultes qui sont insensées. À quoi bon continuer de réclamer une autorité visible, infaillible? Il n’y en à point. Notre F | paresse religieuse aurait abdiqué et se serait reposée en elle. Or, Dieu ne veut pas que ses enfants abdiquent, il ne veut point d’esprits ‘inertes dans son royaume. C’est G ie il nous a dit par la bouche de Jésus: « Celui qui cherche trouve » ayant fait de larecherche des biens

spirituels la condition même de leur possession.

Ni

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