‹ Les religions d'autorité et la religion de l'esprit;Chapitre 86 sur 124 · LE TÉMOIGNAGE HISTORIQUE ET LA GRITIQUE · texte numérisé non relu

LE TÉMOIGNAGE HISTORIQUE ET LA GRITIQUE

Adelphe. — Nous sommes restés jusqu'ici dans des considérations trop exclusivement formelles. Si l'autorité & .dogmatique implique l'infaillibilité, :si elle ne se peut a dérober à l'examen critique qu'à ce prix, vous avez, je F | crois, gain de cause. L’infaillibilité n existe qu'en Dieu et 5 mous ne croyons pas qu'il ait voulu la déléguer à personne. Elle n'existe nulle part dans ce monde. Mais, de ce que l'infaillibilité n'existe pas, suit-il que l'autorité nait pas un rôle essentiel dans la religion et que les 4 croyances religieuses, en particulier, ne pneu pas pour la plupart sur elle? | } 1%.

Moi. — Prenez garde, vous venez de PA une conces- : sion décisive. Vous me rendez les armes. Si je vous entends bien, vous espérez maintenir la méthode d’auto= rité et l'autorité elle-même en sacrifiant l'infailibilité. Mais qu'est-ce qu’une autorité qui n’est pas infaillible? Je ne dirai pas qu’elle est nulle, je dirai qu’ elleest limitée et relative. Dès lors, je n’ai plus rien à dire contre elle. ù Moïse, Esaïe, Paul, Jean, Pierre restent .et resteront pour. | mot, dans l’ordre DR des hommes de Dieu revêtus k d’une autorité morale très grande ; je me mets à leur école, je profite de leurs léçons; ce me sont modèles incomparables et instituteurs précieux, mais enfin je reste

libre de choisir entre leurs idées, de critiquer leurs raisonnements, de rejeter deleurs doctrines ce qui me serait inassimilable, en retenant ce que mes lumières actuelles me font reconnaître comme juste et vrai. Remarquez bien que, dans l’ordre philosophique, Platon, Aristote, Descartes, Kant restent des autorités de cet ordre. Mais cela n’a rien de commun avec l’autorité dogmatique que nous discutions. L'autorité dogmatique régnait quand le fameux Magister dixit suffisait à lui seul à établir et à défendre la vérité. Une autorité que l’on a le droit de discuter, d'approuver ou de blâmer n’en est pas une.

Adelphe. — Aussi bien l’entends-je autrement. Il ne S’agit pas d’une autorité faillible, mais bien d’une infaillibilité restreinte à certains objets, en uncertain domaine; ‘absolue quant au degré de la certitude, limitée quant à l'étendue de son ressort. Pourquoi, par ‘exemple, les hommes de Dieu, y-compris le Christ, n’auraient-ils pas une compétence absolue pour nous révéler les pensées et la volonté de Dieu à notre égard ? Cette compétence serait limitée aux choses religieuses, sans s'étendre aux choses profanes. Voilà ce que nous voulons dire quand nous professons la souveraineté de l’Ecriture en matière de religion.

Moi. — Je crains que cette nouvelle distinction ne vous serve pas à grand’chose. Avez-vous réfléchi à ce qu'a de fuyant et d'insaisissable la prétendue ligne : de démarcation ainsi tracée entre les choses religieuses et les choses profanes, entre celles, par conséquent, où je devrais me soumettre sans discuter et celles où ma critique pourra s'exercer librement? Qui tracera cette ligne avec une autorité infaillible ? Et:si vous vous en remettez au sens individuel, ne voyez-vous pas que chacun mettra :hors du domaine strictement religieux ce que sa con-

Le

rants “E la Palestine, ont-ils un ue ie non? Les prescriptions de la loi mosaique. ne sont-6 pas toutes religieuses et, cependant, n'y devons-nous p Det. | faire un choix? j Je n’ai aucune raison de croire que Jésus. n'ait pas | partagé les opinions de ses contemporains sur la rédac- : tion mosaique du Pentateuque et sur les origines du 4 monde etde la race humaine racontées dans la Genèse. es Ces opinions touchent-elles ou non à la religion ? Que dire de la personne de Satan et des possessions démo- niaques? Votre distinction entre science religieuse et. science profane ne sert de rien; elle est irréalisable parce | CR qu’elle est fausse. Les deux domaines sont inséparables, car, non seulement toutes les vérités se tiennent, mais l'ordre des notions que vous appelez profanes, je ne sais pourquoi, sert toujours et partout d'expression ou d’en- < Es veloppe à ce que vous appelez croyances religieuses. Fi Adelphe. — En tout ordre de connaissances l'autorité à ra “4.

Ve

a son rôle, et ce rôle est celui du témoignage lui-même. Dans les mathématiques, où le rôle du témoignage est nul, l'autorité n’a pas de place. Dans l'histoire, où pres- 4 que tout repose sur le témoignage, le rôle de l'autorité est considérable. Ne m'accorderez-vous pas que l'autorité d’un témoin est proportionnée au droit qu'il a d’être cru ? La sainteté du Christ n’élève-t-elle pas à ou son autorité dans les choses de Dieu? :

Moi. — Vous venez de soulever la question du témoignage historique et de son autorité. Nous allons l'examinér tout à l'heure. Mais auparavant, laissez-moi écarter ce dernier mode de rétablir l'infaillibilité doctrinale en la fondant sur la sainteté du Christ. Il ne vaut pas plus :

que cute ne nous . conservé la Hd a ai :

| veur tout entière, ni toujours avec le. sens occasionnel lement déterminé qu’elle avait dans sa bouche et pour ses “# auditeurs immédiats. D'autre part, si la sainteté de la CONb science incontestablement purifie l'œil intérieur de L l’homme et rend plus droites les opérations de son esprit, __il n’en est pas moins certain, de l’aveu de la plupart des théologiens conservateurs, qu’elle n’a pas élevé le Christ au-dessus de la sphère de la faillibilité humaine; elle ne a pas empêché d'hériter des conceptions ae ee et des traditions de son peuple, ni même de les conserver et de s’en servir, en tant qu’elles ne contredisaient pas son é inspiration religieuse personnelle. Bien des erreurs peu-. À vent provenir du péché. Mais l'erreur, en tant qu'acte | intellectuel ou état mental, n’est pas un péché. Done, ni enfaitnien droit, il n’est permis ou possible de postuler - l'infaillibilité absolue des paroles du Christ dans la forme Ê historique où nous les possédons. Sommes-nous enfin md: accord sur ce point ? Et nous sommes-nous définitive= ; ment débarrassés de toutes ces idées incohérentes et. ‘ contradictoires d° autorité relative et d'infailhibilité limitée ?

Adelphe. — da au point de vue formel de la théorie de la connaissance religieuse et de la question de méthode ; non, au point de vue matériel, au point de vue des faits qui constituent la révélation de Dieu et du témoignage historique qui nous les atteste. Il me semble que __ ce dernier reste encore une autorité, en tant qu’il parti- : cipe à la divinité de son contenu. La Bible, histoire de Lu révélation, prend à nos veux l'autorité de cette révé-

or. “à

' > ox .

lation, à moins que celle-ci n'ait aueune réalité. Je m’explique.

Le christianisme n’est pas une philosophie, ni même une inspiration religieuse purement subjective. C'est un fait historique déterminé, par conséquent objectif et résistant, où notre foi peut et doit s'appuyer. Autrement elle flotte en l’air et se transforme en rêve et en fantaisie. Vous craignez le fanatisme des illuminés ; il n’y a pas d'autre moyen de l’éviter que la tradition et l’histoire. Rappelez-vous la théorie admirable de Rothe. Il distingue deux choses dans la révélation : des paroles de Dieu dans la conscience des hommes de Dieu ou inspiration, et des actes de Dieu dans l’histoire de l'humanité ou histoire de Dieu. Sans le premier élément les actes restent muets et morts; sans le second l’inspiration reste purement subjective et sans objet. Les deux se pénètrent et forment un organisme vivant, comme l’âme et le corps. Le corps a beau être infirme, chétif, fait d'argile terrestre, c’est un corps vivant, non un cadavre. De même la Bible : elle est vivante par l'esprit qui la remplit, et comme tous les corps vivants elle exerce une action indéniable.

Moi. — Vous parlez d’or et je n’ai garde de contredire à des affirmations qui sont les miennes. Oui, l'inspiration religieuse a pour corrélatif un objet religieux dans la nature et dans lhistoire. Le christianisme est un fait historique et la révélation divine au sein de l'humanité est l’histoire des actes de Dieu, par lesquels Dieu opère son éducation et son relèvement. Toute foi religieuse a pour conséquence inévitable une interprétation de l’histoire religieuse de l'humanité. L'étude attentive, la méditation de cette histoire est absolument nécessaire pour nourrir, fortifier, éclairer le sens religieux, si l’on ne veut pas le

voir se perdre dans les chemins de l’illuminisme. Est-ce pour une autre raison que je me suis presque constamment renfermé dans l'étude critique de cette histoire et que toute ma philosophie religieuse: est faite du point de vue de l’histoire et de la psychologie? J’aime encore à vous entendre parler de la Bible comme d’un organisme: vivant, ayant un corps et une âme, et à vous voir proportionner son autorité à l’action qu’elle exerce. Mais de cette manière vous établissez vous-même en elle des différences. En présence de textes qui n’exerceraient aucune action ou qui pourraient même en exercer une dangereuse si la lettre en était suivie aveuglément, vous dites que lautorité de la Bible est nulle. Où son action est médiocre, vous estimez son autorité médiocre; où elle est convaincante, lumineuse, régénératrice et sanctifiante, vous y saluez autorité même d’une parole divine. Mais où est le critère dont vous usez pour établir ces degrés et justifier ces différences? N’est-il pas dans votre conscience chrétienne éclairée par la lumière de l'Esprit ?' Il y a un diamant dans ce livre, une liqueur de vie dans ce vase d'argile. Mais vous n’égalez plus l’écrin au diamant, ni argile à la liqueur. Vous reconnaissez que le témoignage humain: le plus imparfait, le plus rudimentaire peut nous apporter le message de Dieu et nous le faire reconnaître à l’écho: qu’il éveille en nous.

Adelphe. — Je vous accorde tout cela; mais il y à les faits révélateurs de Dieu, qui subsistent comme tels, indépendamment de l'effet qu’ils produisent sur moi. Vous n’en avez encore rien dit.

Moi. — Patience ! J'y viens. Mais il importe de sérier les questions et de clore celles où accord s’est fait entre: nous, avant d'aborder les autres.

Vous parlez des actes de Dieu qui constituent sa révé-

: " la ue et Pan dé Dar à ane | son en sans retrouver des traces de cette présence active dans tout l'univers. Mais posons la question dans toute son ampleur, pour la voir telle qu’elle est. Dieu travaille et agit dans la nature. Jésus nous a appris à voir derrière tous les phénomènes et leurs lois l’action con= stante d’un Pére. La pensée de Dieu dans la nature ést ie mystérieuse, déconcertante souvent. Cependant notre foi Us y attache. Il y a là une révélation de Dieu. « Les cieux,

disait le chantre d'Israël, racontent la gloire de Dieu. »

= Nous le redisons encore ; mais notez que nous le disons autrement, j'entends avec une autre vue de l’univers . physique. L’astronomie moderne a fait la critique des n0- tions du Psalmiste sur le ciel et son armée et les a dissipées comme des imaginations enfantines. Mais le ciel qu’elle nous à découvert, la constitution et le cours des

mondes qu’elle nous décrit, donnent-elles à l’homme religieux une moindre idée de la puissance du Créateur? De la nature, passons à l’histoire de l'humanité et, en particulier, à celle des religions. Quelle révolution encore ici n’a pas accomplie la critique historique ! Ne sommesnous pas obligés de recennaître une action positive, une. histoire de Dieu dans ce qu’on appelait autrefois le paganisme ? A-t-il cessé de donner partout des témoignages de sa présence et des inspirations de vérité? N’en découvrons-nous pas dans les religions de la Chine, dans celles de l'Inde, dans celles de la Babylonie, dans l’œuvre morale de la Grèce ou de Rome ? Bref, la critique des documents reconstruit l’histoire religieuse de l'humanité, à peu près ignorée jusqu'ici, et, dâns cette histoire, l'homme pieux constate et salue l’action pédagogique de son Dieu. :

TF4 PDT 0 : ; PES DES RELIGIONS D'AUTORITÉ A LA RELIGION DE L'ESPRIT 495

Cette révélation divine s’élève, se précise, devient plus forte et plus claire dans. l’histoire du peuple hébreu, dans la vie du Christ, de ses apôtres et de la chrétienté tout entière. Vous dites qu’il y a iei une révélation spéciale, je n’en doute pas ; surnaturelle, je le veux encore, puisque tout acte de Dieu est pour la foi nécessairement surnaturel. Mais j'ajoute que les événements de cette histoire ont été, comme tous les autres, historiquement et psychologiquement conditionnés ; et c’est pour cette raison qu'ils sont intelligibles, qu'ils forment une chaîne et sont matière de science. Mais cette histoire d'Israël et des origines du christianisme doit être étudiée et critiquée comme toutes les autres, si nous voulons la connaître positivement. Autrement, nous courons le risque de prendre l'ombre, la légende pour la réalité. Il faut donc peser les témoignages, fixer l’âge et la valeur des documents, en faire une exégèse à la fois historique et grammaticale. Or, nous pouvons être amenés à une conception de cette histoire tout autre que celle qu’en avaient les Pères de l'Eglise, sans que l’action de Dieu y soit moins éclatante et moins digne d’admiration.

Nous avons beau nous roiïdir, par exemple, et vouloir, a priori, maintenir l’historicité absolue des traditions recueillies dans la Genèse, notre obstination n’empêchera pas que la rédaction anonyme que nous en possédons ne soit postérieure de plusieurs milliers d’années aux faits qu’elle raconte. De même, la critique du Pentateuque nous contraint à modifier singulièrement l’idée que nous avions de la législation du Sinaï ou du désert. En d’autres termes, nous ne cesserons pas de voir dans l’histoire d'Israël l’action révélatrice de Dieu ; mais nous la comprendrons autrement.

De même pour la vie de Jésus-Christ et des apôtres.

traditionnelle qui nous en a été conservée. La critique à historique, ici encore, a son œuvre à faire et doit la faire en pleine liberté.

Adelphe. — Cest ro Yaction: dissolvante. de : cette critique qui m’alarme. Comment conciliez-vous avec 4 l'exercice illimité de votre critique l’existence d’un chris- tianisme positif et déterminé ? 3e Moi. — En effet, voilà la dernière question où nous: A sommes amenés. C'est la question décisive. Etudions-la à loisir. Elle met en présence deux choses : la critique: ei. le christianisme. Voyons comment elles se. > comportent lune à l'égard de l'autre. | ( | Della critique historique, j affirme que ses droits. soné..."" limités, mais que son pouvoir ne l'est pas. M° accordez. vous ces deux propositions ? Sos STI Adelphe. — Je ne puis contester la première, car je ne vois pas où serait l'autorité qui pourrait limiter les ; droits de la critique. Limiter le droit d'examen revient à … le nier. Je vois cela très clairement. Je comprends moins bien votre seconde assertion. Si les droits de la critique: sont illimités, comment son pouvoir ne le serait-il pas? Il me semble que, pouvant tout mettre en question, elle peut tout démolir. À Moi. — La conclusion n’est pas rigoureuse. Sur quoi porte la critique historique ? Sur la réalité même des évé- > nements du passé? Non, mais uniquement sur la repré- sentation subjective que nous nous en faisons. Elle ne peut TS : pas modifier les faits en eux-mêmes, quirestent ce qu'ils ont. ; été; ce qu’elle modifie, c’est l’idée ou la connaissance que :

Me “.

nous en avons. N’ayons done pas peur que la critique fasse évanouir l’histoire; elle n’a d’autre fin mi d’autre pouvoir que de nous la faire connaître avec plus de certitude et plus d’exactitude. La notion de critique purement négative, quand on considère l’ensemble du travail critique et non un détail particulier, est un non sens: En réalité, elle ne laisse jamais l’esprit vacant, ni le passé vide ; tout au plus remplace-t-elle une idée des choses passées par une autre idée qu’elle croit plus juste. Sans doute, elle se trompe souvent; mais, en vertu même de la fin qu'elle poursuit, elle profite de ses erreurs et fait tourner ses hypothèses démenties au profit de la vérité. Au terme de ses longues opérations, il y a toujours un bénéfice certain. La. sourde résistance que la réalité historique offre à ses fantaisies et à ses constructions provi soires, l’avertit qu’elle n’a pas tout vu et qu’elle doit recommencer son œuvre. Et qu'on ne tire pas de là un motif pour la condamner au scepticisme. Il y a dans Pamendement des textes, dans la chronologie relative des documents, dans l’explication historique et grammaticale des passages jusqu'alors mal compris, des résultats acquis incontestablement.

En faisant apparaître une légende comme telle, en détruisant un préjugé, en démontrant l'incertitude de ce qui est incertain en effet, c’est-à-dire en nous faisant constater où finit notre savoir et où commence notre ignorance, elle nous instruit toujours et sert efficacement la cause de l’histoire positive. N’est-il pas vrai que, grâce à elle, nous connaissons mieux l’histoire de la Grèce et de Rome, de l'Egypte et de l’Inde, de l’Islamet du Bouddhisme, de l’ancienne Chaldée et de notre moyen-àâge qu'on ne la connaissait aux XVIIe et XVITI® siècles? De même, je Mhésite pas à dire que nous avons de l’histoire

| gnages ne la prédication € et la garde . Pnarbilé du salut. Si ces témoignages , sont sujets à des altérations, à des contradictions, à des obscurcissements, qui les compromettent parfois, il nous a donné la faculté de discernement et a suscité, à son heure, l'œuvre de la critique historique, qui fait progressivement la lumière et contrebalance ainsi, en rétablissant l'équilibre, lés défaillances inévitables de l'esprit humain. Il faut donc . bénir la critique et non la maudire.

. Adelphe. — Je la bénirai quand vous m'aurez montré comment elle sauve le christianisme qu ‘elle parait détruire. ASE "Moi. — Il ya certainement une notion traditionnelle ot du christianisme qui est est incompatible avec la critique historique ; mais il reste à voir si cette notion est justeet s’il n’est pas nécessaire de la réformer. Vous avez parlé . dun « christianisme positif et déterminé » qu'il importe ki de maintenir. Voudriez-vous me dire en quoi il consiste et quels en sont les ‘articles qu’il faut croire, sous peine de us son salut ?

Adelphe. — La chose est plus facile à entendre qu'à | dire. | Moi. — C'est pour cela sans doute que chacun l'entend

à sa guise et que personne ne la définit. Mais si le chris-

tianisme est indéfinissable autrement que par la décision ë arbitraire d’une autorité ecclésiastique, ne serait-ce pas $ que la notion en est contradictoire, partant fausse ? Le. catholicisme me présente une: longue liste d'articles à croire, sous peine de damnation. La liste est déjà moins

longue dans la confession de l'Eglise anglicane, moins longue encore dans celle de La Rochelle, infiniment raccourcie, enfin, dans celle du synode réformé de 1872. Où trouverais-je une expression authentique et fidèle de ces articles qui constitueraient ce christianisme positif dont on parle sans cesse ?

Adelphe. — En tous cas les Eglises et les théologiens sont d'accord pour affirmer que le christianisme est inséparable de la vie historique de Jésus-Christ. Vous-même, ne l’avez-vous pas déclaré?

Moi. — Je le déclare encore. Mais ïl y a bien des manières de rattacher le christianisme à cette personne et à cette histoire. L’apôtre Paul omet ou ignore, dans ses épitres, toute la vie du Maître, sa naissance surnaturelle, ses miracles, son enseignement, pour ne rattacher son Evangile qu’à un seul fait, à la mort du Christ sur la croix. Athanase, au contraire, et les Pères de l'Eglise grecque, s'inspirant de saint Jean, concentrent toute leur doctrine sur le fait de la naissance ou de l’incarnation du Verbe de Dieu, qui rachète, guérit et sauve la nature humaine en s’unissant à elle pour la diviniser. Les sociniens et les rationalistes, de leur côté, n’ont trouvé, comme saint Jacques, la vertu salutaire et l'essence de l'Evangile que dans l'enseignement moral de Jésus. Evidemment, aucune de ces théologies n’a absolument tort, mais aucune, non plus, n’a exclusivement raison. Doctrine de la croix, doctrine du Verbe, enseignement moral du Sermon sur la montagne et des paraboles se rapportent également à un principe plus profond dont ces doctrines sont des expressions diverses. La mort de Jésus est le coup violent qui brise le vase d’albâtre et laisse se répandre au dehors le parfum divin de son cœur, qui

était renoncement, amour, sacrifice. La doctrine du Verbe

exprime à son tour cette union absolue avec Dieu, cette immanence du Père en lui, ce sentiment de fihalité divine qui faisait le fond de sa conscience religieuse. Enfin, que sont ses discours, sinon la prédication de «cet Evangile d'amour et de pardon qui sortait de sa conscience et qui ne fait dépendre le salut des pécheurs que du repentir, de la confiance.et du don du cœur? La conscience religieuse de Jésus, voilà le fait divin initial, de fait créateur, la semence d’où l'arbre est sorti.

Adelphe. — Le fait même de l’apparition d’une telle conscience ne constitue-t-il pas un minimum, un résidu historique que vous avez à garantir contre la critique? Qui vous assure que la critique respectera cela plus que tout le reste? Vous voilà logé, en définitive, à la même enseigne que nous. (

Moi. — Vous auriez raison, si je disais que le christianisme consiste à admettre la thèse historique qu’une telle conscience un jour est apparue dans le monde. Mais admettre cette thèse, ce ne serait pas encore être chrétien. À celui qui aurait fait cette démonstration critique, il resterait à croire, je veux dire à recevoir l'Evangile du salut par la foi seule, par la repentance et la consécration de son cœur. Or, la foi chrétienne n’est pas une croyance. Bien qu’elle n’aille jamais sans quelque élément intellectuel, ce n’est pas un acte intellectuel. C’est un acte moral, qui porte en lui-même, comme tous les actes moraux, sa propre légitimation et sa suffisante garantie. Cest ce que les croyants appellent le témoignage du Saint-Esprit, et ce qui leur donne une si ferme assurance. La certitude de la foi n’est jamais fondée sur autorités humaines, démonstrations logiques ou historiques ; elle doit être et elle est réellement, comme dit Calvin, prise de plus haut: elle vient de Dieu même. Or, cette foi expérimen-

tale de l'Evangile de J és Christ. que la prédication la plus imparfaite, le témoignage le plus infirme, humainement parlant, du plus ignorant des chrétiens,.crée en nous, produit une conscience religieuse identique à celle de Jésus ; ellé nous donne le sentiment de notre réconciliation intérieure avec Dieu et de notre filialité divine. Ainsi la conscience religieuse et morale de Jésus se répète, se continue, se propage, reste actuellement présente et vivante dans chaque génération chrétienne, indépendamment de la critique, qui péut poursuivre en paix ses travaux sans Courir jamais le risque de l’atteindre. La foi amsi entendue n’a rien à craindre de la critique historique : elle est d’un autre ordre. (1)

C'est ici le point capital «et décisif où se séparent deux conceptions, du christianisme, deux théologies. Il y a, d’une part, la théologie traditionnelle, l’orthodoxie plus ou moins mitigée, qui représente une conception dualiste du christianisme : l'Evangile du salut consistant dans une série de croyances historiques ou dogmatiques, plus la foi vivante du cœur. On n'est plus sauvé par la foi seule, mais par la foi et les croyances vraies, tout comme dans le catholicisme on‘est sauvé par la foi et par les bonnes œuvres. En face de cette conception dualiste et catholique, il y a la conception moniste, organique, intérieure, du salut par la foi seule produite par la simple prédication de l'Evangile du ‘Christ et scellée dans le cœur par le Saint-Esprit. Cest celle de Luther, de Calvin, de l'apôtre Paul, et surtout, c’est celle du Maître. Voilà le fond essentiel du christianisme, qui, pour se faire accepter et être garanti, n’a besoin d'aucune autorité extérieure, ni de

(4) E. MÉnécoz, Réflexions sur l'Evangile du Salut, dans : Publications diverses sur le Fidéisme, Paris, 4900.

et Du lesquels elle remercie “Dieu mais ces moyens appartiennent, elle ne leur ne pas. Sentez-vo comment, l'unité organique du christianisme étant retrou- vée, le système se reconstruit entier dans l'ordre et la Roi réciproque de toutes ses parties? En même temps, se trouvant intérieurement affranchie et.

4e ne

pacifiée, l'âme chrétienne retrouve l'harmonie de ses facultés, jusque-là en lutte les unes avec les autres. L'intelligence n’est plus en guerre avec la conscience, la : raison avec la. foi, l’activité scientifique avec l'activité pratique. Mais toutes travaillent en pleine liberté, dans le sentiment d’une absolue consécration à l’œuvre que

Dieu poursuit par l'énergie de son Esprit en nous et dans

sal univers.

Adelphe. — Vous rendez vos idées fort Sd Re.

ne vois plus d’objection théorique à vous faire. Mais il : m'en reste une d'ordre pratique, et fort grave. Si je vous ai bien compris, vous faites reposer la vérité du christianisme sur l'expérience de la foi, c’est-à-dire sur la vie religieuse du chrétien. Combien cette vie intérieure est Fa inégale, inconstante, fragile, même chez les: plus 1 fervents! N'est-ce pas bâtir sur un sable mouvant? Et si la vie. chrétienne vient à s’éteindre, le christianisme s’évanouira avec elle. Vous preniez, tout à l’heure, souci des petits,

des humbles, des faibles; ne les condamnez-vous pas -

maintenant à se repaître de leur misère, à s appuyer sur leur faiblesse, et, nous-mêmes, aux heures nc + 4 ment et de mort spirituelle, n’avons-nous pas besoin

d'appui et de réconfort?

Moi. — Je suis fâché de vous le dire:

ces. d'ére

ens grâce que la bonté de Don leur ménage ®

ments, ‘exemples et amour des frères, tout cela ne leur

mulants, des moyens d'éducation et de relèvement qui ne nous font jamais défaut. Mais quelle est la fin des moyens de grâce? C'est de faire naître, de nourrir, de fortifier la . vie de la foi, non dela suppléer; c’est de nous faire vivre, non de nous dispenser de vivre.

= N'avez-vous pas aperçu les dangers des systèmes d’au-

'torité? Quand la religion se confond avec la foi en

l'autorité établie, pape, concile, Bible ou synode, si

ue est mise en suspicion ou convaincue d'erreur.

sur un seul point, tout s ’écroule ets’abime dans le doute. - Si la sécurité est entière, le péril n’en est pas moins redoutable. Parce qu'on est soumis à l'autorité, tout va bien. Nous sommes dans la véritable Eglise, dans le bon parti: | nous pouvons dormir.

Dans la religion de l'Esprit, je l'avoue, il en va autrement. Sans doute, elle aussi a ses dangers; mais elle a

ses ressources. Laissez-moi vous lire cette belle page de M. Léopold Monod, qui a rencontré la même objection et

k qui y répond en ces termes: « Après tout, il est juste « (j'ajoute, moi, ilest logique) que si ma vie intérieure « s'endort, si le bien-être et l’amour-propre m'ont envahi,

€ si l'indifférence engourdit et paralyse ma conscience, il

« est juste et bon que toute certitude m’échappe, que

AC je me sente chancelant et que je ne sache plus où me

glise, prédication, Bible, communion des saints, sacre-

reste-t-il pas, et leur droit, ou plutôt leur devoir, n'est-il < pas d’y recourir sans cesse? Ce sont des appuis, des sti-

| -« prendre... On voudrait des appuis pour le moment

F& on. pouvoir croire sans : croire, posséder u « moyen de croire, une apparence. de foi, aux heures ù « dans l’affaissement de la vie spirituelle, on ne : « plus. Ce moyen n'existe pas; il ne faut pas qu'il Épisies | « Il ne faut pas que nous puissions nous imaginer que : « nous sommes à l'abri parce que nous avons trouvé é notre refuge dans des croyances { correctes ou dans des À | a de dévotion officielle. Le juste vivra par la . Et la foi est une énergie qui s'empare des grâces à. : a et qui les met en action dans une vie humaine | « sanctifiée au service de Dieu et des frères. Une auto 17 @rité qui nous dispenserait de la foi en nous laissant ù € trouver dans la croyance un détestable repos, ne on (a: pas une autorité évangélique. » (CR ANA C'est bien cela. Quand notre vie s en ou meurt dans l'indifférence ou dans le péché, il n’y a pas à recou- k rir à l'autorité ou à la critique; il faut recourir au ; | repentir et à la prière. La porte est étroite qui ouvre sur le chemin de la vie; si, plus tard, nous nous écartons À de ce chemin-là, il ne pour y rentrer, repasser Da la Fe même porte, car il n’y en a pas d'autre.

. Quant à l’avenir du christianisme, pourquoi ee F3 pour lui, s’il est une œuvre de Dieu? Est-ce parce qu'il est une vie, au lieu d'être une croyance, qu'il VOUS paraitrait plus fragile? Vous pouvez faire cette remarque: si rien n'est plus précaire, plus sujet aux accidents, ‘aux maladies, à la mort, que les organismes individuels, rien au monde n’est plus résistant, plus durable, plus: fécond à que la Puissance de la vie. Les physiologistes HOUS Ne

PNR ANR

Hs

(4) L. Mono», Le problème de l'autorité, 2e édit. P. 1425. ! PAS

RE D à

apprennent que la mort elle-même n'est qu'une de ses fonctions et une de ses formes. Le moindre germe suffit pour la transporter où elle n’était pas et la faire renaitre où elle semblait éteinte. Elle peut ne pas nous avoir : pour organes ; mais elle ne cessera pas d'avoir des organes et des propagateurs, car c’est sa forcé toute puissante qui ne cesse de les créer. Elle est le fruit de l'Esprit. Or l'Esprit ne $e repose jamais. Il est à l’œuvre depuis le commencement du monde; il y sera jusqu'à la fin. Dans l’histoire du christianisme, les autorités extérieures ont . changé plusieurs fois; l'Esprit demeure. Cest lui qui le renouvelle de siècle en siècle. Si Jésus était au milieu de nous, il nous dirait de sa voix qui rassure les cœurs timides : « Hommes de peu de foi, ce qui vieillit et achève de disparaître avec les religions d'autorité, ce sont des outres vides et des formes usées. Laissez apparaître la religion de PEsprit. >

Là-dessus, il se fit un assez long silence. Mon ami et moi restions recueillis dans une commune émotion et suivions intérieurement l’élan de nos pensées personnelles. Chacun de nous sentait que nous avions épuisé la matière de notre entretien. Adelphe cependant tenait à le reprendre. Il le fit en ces mots.

POURQUOI LE CHRISTIANISME A-T-IL REVÊTU JUSQU'ICI DES FORMES AUTORITAIRES ?

Adelphe. — Souffrez que j'aille jusqu'au bout des questions que j'avais à vous poser. Voici la dernière. Comment expliquez-vous que toutes les Eglises chré-

qu'il pourra vivre après T avoir re se

Moi. — Pesez ceci. Vous constatez que ces Fr. ‘infaillibles ont changé dans le cours des siècles. Du temps d'Ienace, l’infaillibilité, organe de la vérité, était le siège de l’évêque paroissial ; du temps de Cyprien, c'était le Corps épiscopal dans sa totalité; pour Gerson et % les Pères de Bâle et de Constance, c'était le concile; pour F ceux du Vatican, c’est la personne du pape. Les Dre tants ont rejeté toutes ces autorités ét les ont remplacées au .xvue siècle par la lettre des Ecritures et même, en cer- tains lieux, par celle de leurs confessions de foi. Notons

enfin que certaines communautés, comme celles des Qua- .

kers, se sont fort bien passées de toute autorité extérieure de ce genre. Comment soutenir, dès lors, que le christia-

SAS nisme est inséparable d’autorités qui peuvent changer et.

Fi disparaître sans en arrêter la marche et l’action ? Croyezvous qu’on ne faisait pas la même objection à Luther : € En sapant l'autorité de la tradition qui a régné jus- 3 qu’ ici, vous laissez le christianisme sans appui et vous le ruinez dans l'avenir? » Est-il moins : vivant et moins fécond depuis lors? À fs

Je pourrais me contenter de ces observations, mais il faut aller plus au fond des choses. C'est un curieux phénomène que cette persistance des formes autoritaires dans le christianisme, qui s'était annoncé dans le monde comme la Religion de l'Esprit et qui l'était, en effet, par. son principe même. Est-il imexplicable ?

J'en’ vois deux raisons. La première est d'ordre psy Ë chologique. C'est une naïve et naturelle illusion de la foi:

populaire, à son premier stade de développement, qui lui’ fait transporter le caractère surnaturel et divin, de son objet aux organes par lesquels la divinité se communique ou se fait connaître. Aïnsi le sorcier, chez les peuples sauvages, prend un pouvoir magique. Ainsi la sibylle est douée d’une puissance de vision surnaturelle. Aïnsi la parole du prêtre catholique pour les dévots de son culte, et même celle du pasteur protestant aux yeux des fidèles ignorants, devient la parole même de Dieu. Ce n’est pas autrement que l'Eglise catholique et la Bible, lune et l’autre organes humains de la révélation divine, ont été revêtues par la dogmatique chrétienne du privilège de Pinfaillibilité, et que même tant de gens ne peuvent comprendre comment ce privilège pourrait être contesté par d’autres que par des incrédules. C’est pourquoi toutes les religions antiques ont été des religions d’autorité. :

En second lieu, il y à une raison historique. Dans Vhistoire des civilisations, on constate, en effet, cette lot, que des formes mentales et socialés, des idées et des coutumes des âges antérieurs revivent et se prolongent longtemps encore dans une civilisation supérieure qui croyait les avoir dépassées. Nulle part ces survivances du passé ne sont plus fréquentes que dans l’histoire des religions. Le christianisme a remplacé, par exemple, comme religion sociale et populaire, du moins en Occident, le paganisme et le judaïsme. Mais ceux-ci n’ont pas laissé que de prendre leur revanche. Combien de fois ne les reconnaiton pas, sous des formes chrétiennes qui les déguisent à peine, tout le long de l’histoire de l'Eglise? Dans le catholicisme, la notion d'Eglise n'est-elle pas essentiellement sacerdotale? Le rapport de l'individu à la Divinité n'est-il pas, comme dans les religions antiques, subordonné à son

rapport avec le prêtre? Dans les deux cas, les mots ne: sont-ils pas les mêmes : sacerdos, pontifex ? Le pape, dans la hiérarchie catholique, n’a-t-il pas exactement la place et ne porte-t-il pas lenom de « Pontife souverain », Pontifex maximus, qui était celui du chef officiel de la religion romaine au temps d'Auguste. Là, comme ici, le clergé forme une hiérarchie et une caste dotée de privilèges religieux qui l’élèvent au-dessus du peuple. Dans les deux cas, la qualité de prêtre régulier est nécessaire à l'efficacité de l’opus operatum, à la distribution du sacrement et à l’accomplissement du sacrifice ; car là où il y a hiérarchie et sacerdoce, il faut qu'il y aït sacrifice offert et autel dressé. Vous pouvez continuer ce parallélisme, refaire l’histoire de la constitution de l’Eglise catholique, de son dogme, de son culte, de la place qu’y ont prise la Vierge, les saints, les anges, les archanges, formant une échelle aux degrés correspondants à celle des héros, des demi-dieux, des déesses d'autrefois ; contesterezvous qu'il y ait dans tout cela une résurrection frappante du paganishe que le catholicisme romain s’imagine avoir détruit ?

Il en est de même de ce que j’oserai appeler la superstition de la Bible, de l'autorité divine de la lettre sacrée, dans le protestantisme. Le dogme de l'inspiration verbale n'est ni plus original ni plus nouveau. Il avait déjà été élaboré tout entier et établi dans le judaïsme d’avant Jésus-Christ. Les théologiens protestants du xvre siècle: n'ont su que recueillir et faire revivre l’œuvre des rabbins.

Comment done soutenir que ces formes autoritaires du christianisme lui appartiennent en propre ou sont les conséquences de son principe, alors que nous les voyons s’y introduire du dehors et le rabaisser, en s’y amalga-

mant, jusqu'aux religions antérieures qu'il croyait avoir abolies ? Le principe spirituel et tout idéal de l'Evangile ne pouvait dès le premier jour se réaliser sous forme 80- Ciale et populaire sans être condamné par la force des choses à de tels alliages. Les formes autoritaires s’impo- Saient à lui. Il est aussi déraisonnable de se scandaliser de les voir triompher dans l’histoire que de les déclarer éternelles. La vérité, c’est que, dans l’âge chrétien, elles n’ont jamais eu tranquille et définitive possession d'état. Il ÿ à toujours eu lutte, et lutte acharnée entre l’esprit chré: tien authentique et cet héritage massif du passé qui n’a jamais réussi à l’étouffer tout à fait. Il finira par s’en dégager et par en triompher, car c’est à lui que l'avenir est promis. Dès à présent, il est comme l'oiseau captif qui voit tomber en ruines la cage où il a gémi si longtemps enfermé. Il chante sur les débris, sentant qu’il a des ailes et qu'il a retrouvé sa liberté. Les deux périodes écoulées de l’histoire du christianisme méritent les noms de période paienne et de période juive ; la période authentiquement chrétienne va commencer. La religion du sacerdoce et celle de la lettre sont épuisées et meurent sous nos yeux pour faire place à la religion de l'Esprit.

Adelphe. — Voilà une expression qui revient toujours sur vos lèvres. Pourriez-vous me définir un peu mieux ce que vous entendez par la religion de l'Esprit ?

Moi. — Jai autant de plaisir à vous répondre que vous pouvez efravoir à m’'interroger. Croyez bien que je n’aï pas plus inventé l’expression que’ la chose. Elle est de l'apôtre Paul qui, le premier, a opposé le ministère de Esprit au ministère de la Lettre, caractérisant ainsi fortement, d’après leur principe d'action, l’ancienne et la nouvelle alliance. El ajoutait immédiatement : « La Lettre tue, l'Esprit fait vivre ». Dans cette antithèse, la pensée de

à l’homme, à de fois comme un ie et comme une me nace ; il entre en conflit avec la volonté charnelle ; il la ; provoque à la transgression ; il engendre la conscience …

du péché, c’est-à-dire de la malédiction et de la mort. Ta

lettre tue. L'Esprit caractérise la religion évangélique M d’après la nature même du rapport intérieur et moral qu’elle institue entre Dieu et l'homme, d’après le mode 1 d’être de l'Evangile et le principe de son action. Le rapport religieux entre le chrétien et son Père n’est plus réglé par une lettre écrite, fixe et morte, mais par une inspi= ration vivante, qui donne la force d'accomplir la volonté

de Dieu en même temps qu’elle la révèle. L'Esprit, c’est * Ja vie, car il est la puissance créatrice elle-même ; il sauve le pécheur, il le régénère ; il fait vivre.

I me semble, dès lors, que vous devez entendre ce qu'est la religion de l'Esprit. C’est le rapport religieux .

réalisé dans la pure spiritualité. C’est Dieu et l’homme :

conçus l’un et l’autre sous la catégorie de l'Esprit et se. pénétrant l’un l’autre, pour arriver à une pleine communion. Par définition, les corps sont impénétrables les uns

aux autres en ce sens qu'ils ne peuvent pas occuper le

même lieu ; ils ne peuvent s’individualiser qu’en s’isolant et en s’opposant, ni rester en harmonie qu’en se contrepesant pour arriver à l'équilibre. Tout autres sont les relations des esprits. Leur tendance intime est de

vivre de la vie les uns des autres et de s'unir dans une vie supérieure commune. Ce.que la loi de la gravitation est dans le monde physique pour y maintenir l'harmonie, l'amour l’est et l’opère dans le monde spirituel et moral.

L'amour est l'énergie vivante des esprits. Sortir d’euxmêmes, se communiquer; se donner, est le moyen pour eux de s’individualiser comme de s'unir. La religion de PEsprit, c'est la religion de l’amour.

Force ultime du développement moral de l’être humain, Pesprit de Dieu ne le contraint plus du dehors; il le détermine, l'anime du dedans et le fait vivre. Plus de dualisme entre la moralité humaine et une vie angélique supérieure. L'accomplissement des devoirs naturels, l’exercice régulier de toutes les facultés humaines, le progrès de . la culture comme de la justice, voilà la perfection de la vie chrétienne. Devenu réalité intérieure, fait de conscience, le christianisme n’est plus que la consciencé élevée à sa plus haute puissance. L'idéal religieux et l'idéal humain, le royaume de Dieu et le souverain bien sont identiques. Les oppositions d’où naissent les conflits et les servitudes s’évanouissent. La religion de l'Esprit est la religion de la liberté.

À mesure que Dieu, par son Esprit, vit et travaille en nous, nous vivons et travaillons en lui ; nous sortons de notre égoisme naturel; nous nous dégageons toujours plus de l'esclavage de la chair et du péché. Nous affranchir du mal, c’est nous consacrer à Dieu. La religion de PEsprit est la religion de la sainteté.

Aspirer à cette religion spirituelle, ce n’est donc pas imaginer une religion nouvelle, c’est revenir au principe chrétien lui-même ; c’est ressaisir l'Evangile primitif dans sa vérité; c’est, à la suite des Réformateurs, le dégager de toutes les superfétations humaines, pour lui rendre sa puissance. « Le principe de la Réformation est en permanence dans l'Eglise. Quelle que soit l'importance de l'événement du xvre siècle, la Réformation est encore une chose à faire, une chose qui se refera perpétuelle-

un écran plus uni » (D). vos reconnaissez les par ol ide Vinet, le grand prophète en notre pays et en n | âge de la religion de l'Esprit. Je veux vous en laisser e, ‘une autre de lui pour elore ce long entretien. « Le pro- # testantisme n’est pour moi qu'un point de départ; ma religion est au delà. Je pourrais, comme protestant, avoir # des opinions catholiques, et qui sait si je n'en ai pas. Ce que je repousse absolument, c'est l’autorité ». Le mo- a mentest venu, me semble-t-il, pour ceux qui, dansleur vie 1e intérieure, ont rompu avec l'autorité, de rompre défini- Ph | tivement avec elle dans leur théologie. AE Adelphe. — Merci. Je n'ose dire que vous ayez fait he tous mes doutes ou levé tous mes scrupules. Mais. fe je comprends mieux votre dessein et je ne me sens plus libre de le condamner. Je veux m'initier à cette religion et à cette théologie de Esprit. Envoyez-moi bientôt la p* suite de votre ouvrage ; nous reprendrons alors notre e # entretien. Adieu. Vo SRE |

de (4) Viner, Littérat. au xixe siècle, IL, p. 392.

Page 1