‹ Les religions de l'IndeChapitre 109 sur 109 · Bhagavad-Gîtâ, V · texte numérisé non relu

Bhagavad-Gîtâ, V

HLNDOUISME 173

nombre de ces maximes et de ces pensées dans une anthologie exquise* qui a dû gagner bien des amis à l'Inde. Et pourtant quelle absence de tout élément moral dans la plupart de ces cultes, que de côtés sombres dans ces pratiques et dans ces doctrines l L'étonnante conservation de l'hindouisme est à" elle seule un problème. Il est certain que depuis longtemps le peuple hindou vaut mieux que ses religions, et que celles-ci, de bien des côtés, menacent ruine. Elle subsistent pourtant, et ni l'Evangile, ni le Coran n'ont eu jusqu'ici sérieusement prise sur elles. Plusieurs siècles de domination musulmane les ont à peine entamées. Elles ont réagi pour le moins autant sur rislam,que celui-ci a agi sur elles 2, et actuellement il sembleraitque> dans certaines provinces du moins, elles le fassent reculer 3. Quant au christianisme, c'est aujourd'hui, quand il dispose d'incomparables ressources et qu'il a pour lui toutes les causes d'ascendant et tous les prestiges, (ju'il obtint le moins de succès. Malgré le grand nombre d'hommes distingués, quelques-uns d'un mérite tout à fait hors ligne, qu'elles comptent dans leur sein, aucune des missions protestantes anglaises, américaines ou allemandes qui travaillent actuellement dans l'Inde (excepté toutefois celles qui opèrent parmi les aborigènes, surtout parmi ceux de Ghota Nâgpour et des Provinces centrales), n'a lieu d'être satisfaite de ses résultats. Aucune jusqu'ici n'a réussi à fonder rien qui puisse être comparé ni à l'œuvre des apôtres inconnus qui dans les premiers siècles établirent les Eglises dites de Saint-Thomas, ni môme à celle de Saint Prançois-Xaviôr et des premiers missionnairesjésuites. Cela tient peut-être à ce que le missionnaire protestant arrive entouré d'une famille avec laquelle il vit dans un confortable bourgeois, tandis que l'indigène n'est sensible qu'à la pompe où à l'ascétisme. Mais cela tient surtout à ce qu'il raisonne beaucoup. Or la controverse, que l'Hindou adore et à laquelle il excelle, n'a aucune prise sur sa religion, qui n'a pour ainsi dire pas de dogmes définis. Les arguments s'enfoncent dans cette masse molle et s'y perdent, comme un coup porté par le fer à un de ces organismes inférieurs sans centre de vie déterminé. Le missionnaire est aimé et respecté ; on approuve et on admire la morale de son enseignement, et il est incontestable que sous ce rapport seul sa présence fait déjà beaucoup de bien ; mais on ne se convertit pas. Il est donc plus que douteux que l'hindouisme doive, dans un avenir même éloigné, faire place à une autre religion. Et

1. Religious and moral fentiments from sanskrit writers, 1875; l'auteur prépare un nouveau choix plus considérable.

2. Cf. Garcin de Tassy, Mémoire sur les parlicularités de la religion mwsM/mane dans Vlnde, 2« éd., 1869 ; Colebrooke, On the peculiar tenet, of certain Aluhammadan sects^ ap. Misoellaneous Essays, t. Il, p. 202 ; Hunter, Statis» t cal account of Bengal, t. IX, 289, et passim. Cette influence a surtout agi énergiquement dans l'Ouest, où elle a produit de véritables sectes mixtes, telles que les sangârs et les khojâs du Gujarât et du Sindh Ind. Antiq., Y, 171, 173.

3. Au.Bengal, excepté dans le district de Gayâ, les musulmans sont ou stationnalres ou en déclin, Hunter, passim.

pourtant il s'affaisse tît se détériore à vue d'œil. Dès maintenant, il est bien près de n'être plus qu'un paganisme au sens étymologique du mot. La science, l'industrie, l'administration, la police, l'hygiène, toutes les conquêtes et toutes les exigences de la vie moderne lui font froidement une guerre bien autrement efficace que l'œuvre des missions. Trouvera-t-il en lui-même assez de ressources pour s'accommoder à ces conditions nouvelles qui le débordent avec une rapidité croissante ? L'expérience du passé est faite pour inspirer à cet égard presque autant de craintes que d'espérances. Toute l'histoire de l'hindouisme est en effet celle d'une perpétuelle réforme, .et il est impossible de n'être pas frappé de cette persistance dans l'effort. Mais, en même temps, on est obligé de constater combien chacune de ces tentatives a été jusqu'ici éphémère et prompte à se corrompre. En sera-t-il de même de celle qui se continue de notre temps et pour ainsi dire sous nos yeux, de l'essai de réforme déiste poursuivie par le Brahma-Samâj (l'Eglise de Dieu) ? Nous n'ajvons pas, à dessein, parlé jusqu'ici de ce mouvement qui procède de l'influence directe et avouée de l'Europe, bien que, depuis l'origine, il soit conduit à un point de vue exclusivement hindou et par des Hindous ^ Celui qui en fut le fondateur dans les premières années du siècle, le brahmane Râm Mohiin Roy (né en 1772 à Burdvan, dans fe bas Bengal, mort en Angleterre, à Bristol, en ISSS"), une des figures les plus nobles que présente l'histoire religieuse d'aucun peuple, était en effet plus versé dans la théologie chrétienne (il ava,it appris dans ce but, outre l'anglais, le latin, le grec et l'hébreu) que dans les Vêdas, bien qu'il en sût tout ce qu'il était possible d'en savoir alors. Il crut que ces vieux livres, en particulier les Upanishads, convenablement interprétés, contenaient le pur déisme, et il entreprit d'arracher ses compatriotes à l'idolâtrie, en s'appuyant sur la tradition. Il publia et traduisit dans ce but un certain nombre de ces textes, et exposa en même temps ses vues de réforme dans des traités originaux. Bientôt en butte à la fois aux attaques des siens et à celles de quelques missionnaires, il y répondit pat des écrits où la science du théologien s'allie à une pensée d'une rare élévation, et dont quelques-uns sont restés comme des modèles de controverse^. Dès l'origine le Brahma- Samâj eut ainsi recours aux moyens de propagande usités en Europe, et il y est resté fidèle depuis. Par le but, c'est une secte hindoue ; par son organisation, par ses moyens d'action et par toutes ses allures, c'est une association analogue à nos partis théologiques. Il a ses locaux de réunion et de prière, ses comités, ses écoles, ses conférences, ses journaux et ses revues. L'autorité révélée, que le fon-

i. Le Brahma-Samâj a déjà produit une littérature considérable. Ou trouvera des indications à ce sujet, ainsi qu'une appréciation générale de ce mouvement, ap. Max Millier, Chips from a german workshop, t. IV, p. 271- 275 ; 283-290.

2. Voir notamment son traité The Precepts of Jésus, the guide to peace and happinesSs ainsi que ses First, second and final appeal to the Christian public in reply to the observations of Dr» Marshman^ plusieurs fois réimprimés.

dateur avait cru devoir maintenir au V.êda, a été peu à peu abandonnée, surtout-depuis qu'une association semblable, le Dharma-Samaj (l'Eglise de la Loi), a été fondée pour la défense de la vieille orthodoxie. Depuis une douzaine d'années la secte s'est divisée en un parti conservateur, l'ildi-JBra/ima-iSawd/ (l'ancien Br. S.), et un parti avancé, qui s'est formé sous la direction de Keshub Gunder Sen, le Brahma- Samâj o/7nrf/a,runplus respectueux des vieux usages, l'autre poussant à une réforme plus radicale. Il y a infiniment de droiture, de dévouement, de grandes et belles aspirations dans cette œuvre. On ne saurait assez estimer ces hommes de bien qui travaillent avec tant de zèle à relever le niveau intellectuel, religieux et moral de leurs compatriotes, et le bien qu'ils font est incontestable. Mais voici plus de soixante ans que le Brahma-Samâj est fondé, et combien comptet-il d'adhérents? Au Bengal, son berceau, sur une population de soixante-sept millions d'habitants, quelques milliers, tous dans les grandes villes : dans les campagnes (et l'Inde est un pays essentiellement rural), il est à peine connu. Sans doute il n'est pas exposé, comme les autres sectes, à se corrompre et à retomber sous le joug des superstitions. Mais grandira-t-il assez vite pour en devenir l'héritier? Et à quelle époque sera-t-il assez fort pour exercer une action bien efficace sur deux cent millions d'hommes? Il y a donc dans les conditions actuelles où se trouve l'hindouisme, les éléments d'un redoutable problème, problème qui se pose en même temps, il est vrai, dans tout le reste de l'Asie, mais nulle part avec plus de netteté qu'ici. La civilisation matérielle aux mains d'une poignée d'étrangers redoutés pour leur puissance, parfois estimés pour leur sup*ériorité morale, mais nullement aimés, l'envahit avec la rapidité de la vapeur et de l'électricité, tandis que la civilisation morale reste en souffrance. DjBpuis une dizaine d'années surtout, le gouvernement colonial fait beaucoup pour la multiplication des écoles de tous les degrés. Mais l'Inde est un pays pauvre, ses budgets sont en déficit, et les ressources de l'Etat sont peu de chose en présence de l'énormité des besoins à satisfaire. Celui-ci est obligé d'ailleurs de n'user de son initiative qu'avec prudence, pour ne pas éveiller dans ces milieux facilement excitables des défiances qu'il aurait ensuite de la peine à calmer. Mais qu'on 'suppose un système d'écoles aussi prospère qu'on voudra, on ne supprimera pas pour cela une question qui s'impose et à laquelle nous n'entrevoyons pas de réponse : Quelle sera la foi de l'Inde le jour où ses vieilles religions, condamnées à ipérir, mais qui s'obstinent à vivre, se seront définitivement effondrées?

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