‹ Les religions de l'IndeChapitre 64 sur 109 · Bhâgavata-P. I, 3, 26 ; Agni-P. XVI · texte numérisé non relu

Bhâgavata-P. I, 3, 26 ; Agni-P. XVI

(ançâvalâras) qui ne contiennent qu'une fraction de son être. Çrî « descend » d'ordinaire en même temps que son époux et s'incarne dans des femmes-déesses. Enfin de Vishnu, cette faculté a passé à d'autres dieux, et il est peu de figures du panthéon dont on ne puisse citer quelque manifestation semblable. De ces seules indications, il ressort déjà que beaucoup de ces Avatâras relèvent plutôt de la mythologie que de l'histoire religieuse. Quelques-uns paraissent être de simples fables poétiques, bien que ce décompte soit assez difficile à faire à la distance à laquelle nous sommes placés*. D'autres sont des légendes pieuses, où il y a parfois l'écho de quelque culte local et qui ont pu servir d'aliment à des dévotions spéciales, mais qui ne semblent pas avoir abouti à des religions distinctes. Il en est autrement des Avatâras de Krishna et de Râma qui, avec les figures accessoires, constituent deux vastes cycles où le vishnouisme a trouvé ses véritables divinités.

Considéré dans ses origines naturalistes, Krishna est une figure . complexe, en laquelle sont venus se fondre des mythes du feu,, de l'éclair, de l'orage et, en dépit de son nom (Krishna signifie le Noir), du ciel et du soleil. Par une singulière rencontre, que nous ne pouvons qu'indiquer ici, mais qui jette un jour curieux sur le travail de fermentation en quelque sorte qui paraît s'être accompli entre les éléments religieux en présence dans l'Inde plusieurs siècles avant notre ère, la plupart de ces mythes se retrouvent, et souvent avec une similitude frappante de détails, dans la biographie légendaire du Buddha 2. Comme personnage épique au contraire et tel qu'il a été accepté par le vishnouisme, Krishna est un prince belliqueux, un héros, également irrésistible à la guerre et en amour, très brave, mais surtout très rusé et d'une moralité singulièrement équivoque, comme toutes les figures, du reste, qui ont conservé fortement Tempreinte mythique. Fils de Vasudêva et de,Dêvakîj derrière lesquels se cache le vieux couple du mâle céleste et de FApsaras (Vasudêva est synonyme du simple Vasu, qui est un vieux nom des génies célestes, les Brillants ; Dêvakî, qui signifie à la fois « la Divine » et « la Joueuse^, » rappelle la nymphe des eaux, la femmenuée, décevante et mnlliforme, Viçvarûpâ, qui, dans le Vêda, est l'épouse de Vivasvat), il naquit à Mathurâ, sur la Yamunâ, entre Delhi et Agra, dans la race des Yâdavas, nom qui reparaît plus tard dans l'histoire comme celui d'une puissante tribu râjpoute. De même que ceux de beaucoup de héros solaires, ses débuts furent entourés de toutes sortes de dangers et d'obstacles. La nuit même de sa nais-

1. Dans le Mahâbhârata, par exemple, et aussi dans Pânini (IV, 3, 98), il y a des indices d^uû ancien culte d'Arjuna tout à fait analogue à celui de Krishna .

2. Ces rapports sont mis en pleine lumière dans le savant ouvrage de M. Senart, La légende du Buddha, son caractère et ses origines^ 1873-

3 . M. A. Weber a été le premier, croyons-nous, à signaler ce jeu étymologique à propos de la Mâyà-Dêvî bouddhique.

sance, ses parents durent Téloigner pour le soustraire aux recherches de son oncle, le roi Kansa,qui avait été averti par une voix céleste que le huitième fils de Dêvaki le mettrait à mort et qui par suite faisait tuer régu]ièrementles princes, ses neveux. De même, dans le Vêda, le soleil, sous la forme de Mârtânda, est le huitième Qh d'Aditi, et sa mère le re/ene, comme Dêvakî, qui est représentée parfois comme une incarnation d'Aditi, éloigne Krishna. Porté sur le bord opposé de la Yamunâ, et remis aux soins du pâtre Nanda et de sa femme Yaçodâ, il fut élevé comme leur fils dans les bois du Yrindâvana, avec son frère Balarâma « Râma'le fort, » sauvé comme lui du massacre. Gelui-Ci, qui a pour mère tantôt Dêvakî elle-même, tantôt une autre femme de Vasudeva, Rôhinî a la Rouge » (encore un nom mythique appliqué tantôt à l'Aurore, tantôt à une étoile), et qui passe pour être TAvatâra de Çesha ou d'Ananta, le serpent sans fin qui sert de couche à Vishnu, paraît être une ancienne divinité agricole présidant au labour et à la moisson. Il est armé d'un soc de charrue, d'où son surnom de- Halahhrit « Porte-soc, » et son caractère distinctif est un penchant immodéré à la joie bachique, à l'ivresse et à l'amour. Les deux frères grandirent au milieu des pâtres, tuant les monstres et les démons acharnés à leur perte et folâtrant avec les Gopîs, les Vachères du Vrindâvana. Ces scènes de la nativité et de Tenfance, ces exploits juvéniles, ces jeux erotiques avec les Gopîs, toute cette idylle du Vrindâvana qui rappelle les mythes de la jeunesse d'Indra et d'Agni, devinrent par la suite la partie essentielle de la légende de Krishna, de même que les lieux qui en furent le théâtre, sont restés jusqu'à nos jours le centre le plus célèbre de son culte. Arrivés à l'adolescence, les deux frères mirent à mort Kansa, leur persécuteur, et Krishna régna sur les Yâdavas. Il continua de purger la terre de monstres, fit des guerres heureuses contre des rois impies, et prit une part décisive à la grande lutte des fils de Pându contre ceux de Dhritarâshtra qui fait le sujet du Mahâbhârata. Dans l'intervalle, il avait transporté le siège dé sa puissance dans la cité fabuleuse de Dpârakâ « la Ville des portes, » des portes du Couchant, bâtie au sein de la mer occidentale, et dont le site a été localisé depuis dans la • presqu'île de Gujarât. C'est là qu'il fut atteint, lui et sa race, par la catastrophe finale. Après avoir vu mourir son frère et les Yâdavas s'entre-tuer jusqu'au dernier dans une lutte furieuse, il périt luimôme, frappé au talon, comme Achille, par la flèche d'un chasseur. Malgré le caractère aimable dont la poésie s'est plu à parer Krishna (et c'est là un trait général des religions vishnouites comparées à celles de Çiva), il y a donc quelque chose de lugubre et même de cruel au fond de sa légende. C'est en souriant qu'il préside à toutes ces destructions, qu'il voit approcher la fin de son peuple et qu'il la prépare. Car il est venu pour cela, et c'est pour soulager la Terre du fardeau d'une race superbe tlevenue trop nombreuse, qu'il s'est incarné dans le sein de Dêvakî. Pour être moins farouche que Çiva, Vishnu n'en est pas moins, par un de ses côtés, un dieu inexorable ; lui aussi, il est le Temps qui dévore tout.

Cette analyse sommaire de la légende de Krishna ne saurait donner aucune idée de la richesse étonnante des mythes qui ont contribué à la former. Il y a là, comme du reste dans la poésie épique en général, un prodigieux regain de fables qui, pour êtrp conservées dans des monuments de rédaction relativement moderne, n'en sont pas moins la plupart fort anciennes, et dont l'ensemble montre, en tout cas, combien le vieux brahmanisme est loin de nous avoir transmis au complet la masse des vieilles croyances et traditions de l'Inde. De même, nous avons dû laisser de côté les norabretises figures qui composent le panthéon particulier du kri^hnaïsme et qui ont été presque toutes identifiées , d'une part avec des divinités brahmaniques dont elles sont censées être des incarnations, d'autre part avec les conceptions abstraites de la spéculation. C'est ainsi que toute la fable du Mahâbhârata a été pour ainsi dire absorbée par le vishnouisme, et que le culte des cinq fils de Pându, aujourd'hui répandu jusque dans l'extrême Sud, est devenu une sorte d'appendice de celui de Krishna. De ses innombrables épouses, nous ne mentionnerons que Rukminî, l'Ava tara par excellence de Çrî et mère de Pradyumna « le Resplendissant, » incarnation lui-même de Kâma, l'Amour, dont le 'culte, très répandu au moyen âge, fut ainsi rattaché au vishnouisme, comme ceux de Skanda, le dieu de la guerre, et de Ganêça, le patron des lettres, étaient rattachés plus spécialement aux religions çivaïtes.

Le cycle de Rama est plus restreint que celui que nous venons d'analyser. Il nous a été conservé principalement dans le Râmâyana, qui est une œuvre plus homogène, plus artistiquement conçue que le Mahâbhârata, et dont les origines sont bien moins anciennes. Bien que placé dans l'histoire fabuleuse de l'Inde, à une époque plus reculée que Krishna, Râma paraît être une figure plus jeune, du moins comme Avâtara de Vishnu. Sa signification mythique est bien plus effacée, et son culte spécial, qui n'est attesté que par des Upanishads sectaires et par des œuvres appartenant décidément à la littérature moderne , paraît non seulement s'être développé plus tard , mais avoir été moins répandu. Le Mahâbhârata a consacré un long épisode à sa légende*; il est le héros de plus d'un poème célèbre ; mais il n'a pas obtenu les honneurs d'un Purâna particulier et, de nos jours encore, bien que la dévotion à Râma soit à peu près générale, le nombre est assez faible de ceux qui l'invoquent de préférence à tout autre dieu. •

Comme Krishna, Râma est un héros, un exterminateur de monstres, un guerrier victorieux. Mais , idéalisé par la poésie d'un âge plus délicat et moins dominé par le mythe, il est en même temps, ce qu'on ne saurait prétendre de la figure énigmatique du fils de Dêvakî, le type'accompli de la soumission au devoir, de la noblesse morale et de la générosité chevaleresque. Fils aîné et héritier de Daçaratha, roi d'Ayodhyâ, l'Oude moderne, il renonce au trône par respect pour

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