LES FIGURINES HUMAINES
11 n'est pas sans intérêt de consulter à ce propos les documents de l'archéologie préhistorique. Peut-être seront-ils en mesure de nous dire ce (jue valent ces ingénieuses suppositions. 11 y a d'abord un l'ait notoire : c'est la présence de ligurines humaines à tous les niveaux de la stratigi-aphie paléolithique. Ces ligurines, nous les avons signalées en décrivant jadis les phases de la civilisation pléistocène. Le moment est venu d'en dresser une nomenclature plus complète.
A la base même de l'aurignacien (niveau éburnéen), nous voyons apparaître les statuettes de Brassempouy (lig. 155-167, 1 à 7, p. 320). Elles sont toutes en ivoire, plus ou moins mplètes, plus ou moins achevées. La plus curieuse est la te de femme, coiffée d'une sorte de capuchon qui rappelle la rruque égyptienne. Ni la bouche ni les yeux ne sont indiqués, ais on a des raisons de penser que cette lacune était autrefois mblée par la peinture*. Plusieurs autres figurines représennt également des fennWes. Elles offrent ce trait, caractéristique s holtentotes ou boschimanes, connu sous le nom de stéalopye. Il y a aussi une sorte de poupée, taillée en quatre coups de ex : il s'agit d'une fillette dont les cheveux longs retombent ir le dos. Signalons encore, à Brassempouy, deux fragments le statuettes masculines, dont il ne reste que la partie inférieure lu corps (torse, jambes), et un morceau d'ivoire à peine dégrossi
Ini devait devenir une statue de femme. On dislingue encore, p le bloc, les morsures du burin, de la gouge et de la scie. les niveaux aurignaciens ont donné également, à Menton, cinq turines de femmes stéatopyges et-une tête négroïde qui paraît biffée d'un bonnet ' (lig. 155-167, n"' 8 à 13, p. 320) ; à Brimn U. et M. Capitan a émis dans ses cours l'idée que la tète féminine recouverte d'un voile, sculptée sur \{vo\Te et découverte par M. Piettf. à Brassempouy, avait dû être peinte ; nous sommes tout à fait de cet avis, car le .sculpteur, qui a parfaitement rendu la saillie des arcades urcilières et du ne/,, n'a aucunetnent indiqué la bouche et surtout s yeux et il suffit de compléter, sur un moulage, le relief par une uche, et des yeux peints, pour voir la physionomie de la fierurine endre un aspect tout différent ». (Cartaiihac et Breuil, Altnmira,
cit., p. 119).
5. Les statuettes de Menton sont-elles authentiques ? r^ question a
é jadis fort discutée. Ces statuettes sont au nombre de six. Sauf le
° 9 dp notre fiiïure I.'kvIB? fp 320), qui est en os, elles .sont toutes
sculptées dans des fragments de talc cristallin (stéatite). Les nu-
iiéros 8, 10, 11, 12, 13 sont classés, an Musée de Saint-Germain, sous
(Moravie), une statue d'homme incomplète (longueur : 25 centimètres) ; à Willendorf Qig. 108-174, n" 14, p. 323) une statuelte féminine du type de Brassempouy et de Menton.
Au solutréen on peut assigner la statuette anthropoïde, très grossière, de Predmost Hig. 168-174, ïf 14, p.323) et celle, presque aussi informe, de Pont-à-Lesse (Belgique) dig. 175, p. 325).
Le magdalénien a donné, au Mas d'Azil, la femme sculptée
les étiquettes 49. 281 à 49. 284. Elles furent publiées par Piette, leur premier acquéreur, dans Bull. soc. arch., 1898, p. 643 et 1902, pp. 771. Le n° 8 (en os), a été publié par S. Reinach, clans V Anthropologie, t. IX, pp. 26-31 (cf. même tome, pi. i et ii). — L'origine de ces figurines est assurément mystérieuse. Piette n'eut pas le droit de révéler les circonstances de leur découverte. On ignore encore aujourd'hui si elles proviennent de la Barma Grande, du Baousso da Torre, ou d'une petite grotte située du côté de l'Italie. G. de Mortillet se prononçait pour une imitation frauduleuse des statuettes de Brassempouy. E. Rivière déclarait que les Baoussé-Roussé n'avaient jamais rien livré de semblable. Qn faisait observer en outre que la stéatite est une pierre trop tendre pour avoir pu tenter le c-seau d'un artiste désireux de créer une œuvre durable.
L'affaire en était là, quand M. de Villeneuve, dans la grotte des Enfants, découvrit « une petite pierre bleuâtre, savonneuse au toucher, un morceau de stéatite, couvert de stries. On- avait commencé à le sculpter et il portait un sillon comme si on avait voulu le diviser ». (Cf. Gr. de Grimaldi, op. cit., II, ii, p. 266, fig. 79). MM. Breuil et Cartailhac ont étudié ce fragment et l'ont comparé avec les statuettes en litige : « On dirait, notent-ils, que le morceau de la grotte des Enfants fut une statuette qu'on avait remise au burin, qui avait peut-être été cassée et dont on songeait à faire deux blocs. Ce détail, ce sciage commencé établit que la pierre était assez précieuse. Enfin, nous pouvons ajouter qu'il y a, sur une au moins des figurines de la collection Piette, de très fines concrétions ferrugineuses qui en démontrent l'ancienneté, ce que M. le d'' Capitan, (cf. Bull. soc. arch., 1902, p. 777) avait très bien vu et dit ». Ainsi les objections soulevées par G. de Mortii.let sur la fragilité de la matière employée par l'artiste tombent d'elles-mêmes. Plus loin, (ibid., p. 269), les deux auteurs observent: « C'est au niveau d'Aurignac, à l'aurignacien, qu'il fauti attribuer les figurines humaines de Brassempouy. Les statuettes dites de Menton seraient également aurignaciennes, c'est sûrement l'âge du morceau de stéatite de la grotte des Enfants. Il faut avouer que cette concordance imprévue a sa valeur ». Actuellement l'authenticité des, figurines de Menton est acceptée par plusieurs autres préhistoriens,^ notamment Déchelette et Boule, (Cf. Manuel..., page 214, note 1). M. S. Reinach a donc été bien inspiré en recueillant, au musée de St-Germain, les statuettes en stéatite des Baoussé-Roussé.
LIS FIGURINES HUMAINLS
j|g. 140. — Lk « DiVERiiCULK » d'Altamira, tecoin étroit où sont peints plusieurs signes € scaliformes > et < tectiformes >. (D'après Breuil, Altamira^ p. 40).
dans une dent d'équidé (lig. 168-174, n° 16, p. 323) ; de Laugerie-Basse, la Vénus du marquis de Vibraye Hig. 168-174, n" 17, p. 323) : elle n'a et n'eut probablement jamais ni tête, ni bras, ni pieds ; deux ébauches de statuettes ; à Teyjat, un vague profil humain découpé dans la pierre *^. A la série des sculptures magdaléniennes on peut rattacher une tête bizarre, sculptée à l'extrémité d'un bois de renne qui servit de propulseur (Gourdan) (Ug. 168-174, n" 18, p. 323). Mais la fantaisie de l'artiste s'est donné trop libre carrière pour permettre de se prononcer avec certitude sur la nature de ce petit monstre.
En résumé, nous possédons un lot, peu nombreux, il est vrai, mais nettement caractérisé de figurines humaines. L'image féminine est plus fréquente. Elle n'est pas exclusive. La stéatopygie se vérifie sur les statuettes les plus anciennes'. La déformation est-elle voulue, conventionnelle, ou bien révèle-t-elle un trait de race qui apparenterait plusieurs tribus aurignaciennes avec certaines peuplades actuelles de l'Afrique méridionale ? Aurionsnous le portrait, d'après nature, de ces négroïdes dont le d'" Verneau a exhumé les squelettes à Grimald"^ ? La question relève de l'anthropologie et nous n'avons pas à l'approfondir ^ Il nous intéresse davantage d'apprendre la signification que les paléolithiques attribuaient à leurs images sculptées. Sont-ce des idoles, ou de simples curiosités artistiques ?
Il paraît difficile de leur refuser une valeur religieuse. Et voici pourquoi. Envisagées dans leur ensemble, toutes ces figurines, à quelque époque qu'elles appartiennent, néolithique ou proto-historique, se déclarent nettement comme des idoles. En particulier, les sculptures stéatopyges revêtent ce caractère en Egypte, à Malte, en Thrace, en Illyrie, en Bosnie, en Roumanie, en Pologne, en Crète, dans les îles de la mer Egée ^ Nous ne voulons pas dire que les statuettes postérieures au paléolithique dérivent par voie de tradition des figurines quaternaires. Nous voulons simplement observer que la signification des objets plus récents étant religieuse, il n'y a aucun motif sérieux de refuser le même sens aux objets semblables et plus anciens. I
Il y a d'ailleurs des arguments plus directs. Ainsi la statuette
6. Reproduit par S. Reinach dans le Répertoire de l'Art quaternaire, p. 181, 1. ' '^