CHAPITRE SEPTIÈME
Anthropomorphisme.
SOMMAIRE
Avarit de présenter une explication des images quaternaires, il reste à examiner un groupe de ces images: celles qui représentent, plus ok moins fidèlement, les traits de l'homme. Elles sont rares et leur facture est généralement inférieure à celle des desseins d'animaux.
I. — Les Figurines humaines. — Théorie de VAnthropomo^'phisme, avatar de la Zoolâtrie. — L'archéologie quaternaire ne justifie pas cette hypothèse. Les figurines de Brassempouy, de Menton, de Brilnn, de Willendorf, de Predmost, de Pont-à-Lesse, du Mas d'Azil, de Lauçierie-Basse, de Teyjat, de Gourdan. — Ces statuettes sont probablement, pour la plupart, des idoles. — Les figurines stéatopyges de Vâge de la Pierre. — La satuette funéraire de Briinn. — Les bas-reliefs de Laussel. — La danse des femmes de Cogid. — L Anthropomorphisme n'a point succédé à la Zoolâtrie.
II. Les gravures et les peintures. — Représentations isolées. Figures de membres séparés. — Figures complètes. — Figures associées. — Les fresques de l'Espagne orientale. — Contribution de ces diverses images à l'étude de la Religion.
III. Les figures anthropoïdes. — Définition. — Un exemple: El Mono, à Hornos de la Pena. — Autres dessins offrant le même aspect, soit swr les parois des cavernes, soit sur les objets ouvrés. — Comment les interpréter?
Première hypothèse: les ratapas ou spirit-children des Arunta. — Le bâton de Teyjat. — D'après M. Salomon Reinach, les serpenteaux, le petit cheval et les diablotins gravés sur ce bâton, seraient des ratapas. — Difficultés d'admettre cette hypothèse : la base ethnographique est trop étroite. — Elle ne peut être élargie. — Les Arunta ne connaissent point de ratapas d'animaux. Les cinq petits desseins gravés sur le bâton de Teyjat ne postulent pas une explication uniq%ie. — Les caractères attribués aux trois diablotins ne sont pas décisifs. — Il n'est pas possible de dire à quels animaux les ratapas du bâton de Teyjat se rapportent. — Résumé de la discussion.
Seco7\de hypothèse: les masques. Origine probable des masques de chasse. — Emploi des masques rituels dans les dan.';es religieuses. — Universalité de cette coutume, chez les Primitifs actuels. — L'explication par les masques rend compte des' figures anthropoïdes de l'âge quaternaire. — Elle rend compte également de certains détails plus circonstanciés: représentations de têtes anthropoïdes isolées, aux Combarelles, à Marsoulas, à Font-de-Gaume. Un .m mot sur les « orantes ». — L'homme-phoque d'Altamira. — Le galet de la^ Madeleine.
Nous avons écarté, comme improbable, l'hypothèse d'après laquelle les dessins d'animaux, exécutés par les artistes quaternaires, se rattacheraient à ce système complexe que l'on désigne sous le nom de totémisme. Le moment serait venu de;^, proposer l'explication qui nous semble le mieux répondre à i
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la teneur des documents archéologiques si, avant de procéder à cette œuvre de construction positive, notre attention n'était attirée vers un autre groupe de figures qui tranche sur l'ensemble des représentations étudiées jusqu'à présent. Ces images tantôt reproduisent assez nettement les traits de l'homme, et tantôt n'offrent, avec la physionomie humaine, que des ressemblances plus ou moins vagues. Ce dernier groupe est celui des figures (( anthropomorphes » ou <( anthropoïdes ».
Disons-le, dès maintenant la représentation de l'homme, comparée à celle des animaux, est relativement rare à l'époque quaternaire. Entre les deux séries, il existe, au seul point de vue quantitatif, un écart considérable, qui a frappé tous les préhistoriens. Cet écart apparaît plus manifeste encore, si l'on se place, pour en apprécier l'importance, au point de vue artistique. Autant les animaux sont traités avec une expérience et une maîtrise consommées, autant les images humaines se font remarquer par la gaucherie de leur exécution. Il semble que les troglodytes, rompus à toutes les difficultés de l'art animalier, n'aient pu sortir, quand ils se représentaient eux-mêmes, des grossières approximations qui caractérisent les premiers essais de l'enfance. Sans doute cette loi n'est pas absolue. Les basreliefs sculptés à même le roc de l'abri de Laussel témoignent d'une incontestable habileté. De même, les peintures murales de la Viéja, de la Cueva del Queso, de Tortosilla et de Coguî ne sont nullement à dédaigner. Mais ce sont là des exceptions. En général l'image de l'homme reste inférieure à l'image des bêtes. Il est même fort possible que l'habitude invétérée de tracer la silliouette de l'animal ait fortement influencé la main du dessinateur qui, çà et là, s'efforçait de reproduire le portrait de ses semblables.
Et pourtant, cette indigence ne doit pas nous arrêter. Ne poset-elle point déjà un problème ? Pourquoi, en effet, la place réservée à l'homme dans les productions artistiques de l'âge quaternaire est-elle mesurée avec tant de parcimonie^? Pourquoi, d'une part, un tel déploiement de talent et pourquoi, d'autre part, un tel laisser-aller ou une telle impuissance? Et pour-] quoi, enfin et surtout, malgré le peu d'attrait qu'il semble avoir éprouvé pour 1' <( académie », — si l'on ose employer une expression aussi anachronique, — l'homme pléistocène a-t-il voulu
]. Sur ce sujet, voir plus loin, ch. viii.
Ll.S FIGLRLNES HUMAINES 281
i|uancl même buriner ees pâles esquisses dont la faiblesse est si notoire?
Répondre à ces 4ue>li()iift >cra roJjjcl de la prcM-iilt- clude. I^lle ne nous écartera point d'ailleurs de notre but principal. A y regarder de près, nous verrons que les images humaines ne sont pas toujours étrangères à ce culte d'animaux dont nous cherchons à pénétrer le véritable sens. JNéamnoins nous serons obligés d'élargir un peu le champ de notre perspective. Nous aurons, chemin faisant, à critiquer encore certaines théories admises, un peu trop prématurément, par les tenants de l'évoliili(»nnisme i-eligieux. Mais cela fait, nous serons attentifs à t'Iahlir les liens qui rattachent la figuration de l'homme au culte
Iles animaux.
i Le plan de notre enquête sera très simple. Xous interrogepns successivement les diverses séries d'images humaines, et ious recueillerons ce que chacune d'elles nous apprend des idées eligieuses de l'humanité quaternaire.
.l'ai nommé tout à l'heure l'anthropomorphisme. Au sens l(* plus large, ce terme désigne la tendance des hommes à représenter les dieux sous des formes humaines. Cette tendance n'est pas niable : tous les panthéons de l'antiquité en sont la cuve. Plus strictement, l'anthropomorphisme se réfère à une ypothese d'après laquelle les divinités, représentées sous des ^^i"aits humains auraient été primitivement des divinités animales, ^^Beite transformation, à écouter certains savants, devrait être I^Rportée à l'aurore même de l'histoire religieuse. On aurait ^^Tnmmenré par adorer les bêtes, puis on aurait remplacé le corps <l(' l'animal par un corps humain, tout en conservant la tête <le la bête, et cette forme de culte aurait survécu très longtemps à travers les religions historiques. D'aucuns se croient autorisés à détînir plus étroitement les phases de l'évolution, avec le .secours du totémisme. A l'origine, le totem avait seulement
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I^Êà valeur d'un emblème : il n'était rien que le signe de rallie- ^Sienl, l'ensJMgnc de la tribu. Dans la suite, ce signe aurait pris un sens religieux, et l'animal cpiil figui'ait serait d<'venu natu- • 'llrmeiit l'objet d'un culte. Mais l'animal prolectcu?-. étant conçu comme capable d'accomplir des actes d'hommes, tels que
de démolir des murailles ou fracasser, à coups de massue, les ennemis du clan, aurait revêtu les apparences humaines qui convenaient à de semblables fonctions^.
Quel qu'en soit le détail, toutes ces hypothèses procèdent d'une idée commune : l'anthropomorphisme est un avatar de la Zoolâtrie. Il apparaît à une époque postérieure à celle où florissait
Fig 13Q. — Un coin de l\ grotte de Hornos dk la Pena. (D'après une photographie de H. ALCADE DEL Rio, Grottes cmitabriques, pi. Llil).
le culte des animaux. C'est en ce sens que M. Reinach, par exemple, déclare formellement que la zoolâtrie et la dendrolâtrie sont antérieures à tout anthropomorphisme^. Et nous reconnaissons ici le schème de la méthode évolutionniste apphquée à l'étude des rehgions : l'anthropomorphisme est une forme religieuse un peu moins ravalée que la zoolâtrie, donc celle-ci= a dû obligatoirement précéder celui-là.
2. Cf. V. LoRET, L'Egypte au temps du Totémisme, art. cit., p. 173.
3. S. Reinach, Cultes, Mythes et Religions, t. I, Introduction, p. m.