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LIMITES II IJH.I.I > UE LA MÉTHODE ETHNOGRAPHIQUE

Fig. 73-74. — Les phases dk l'art pariétal. Quatrième phase : Les Polychromes. En haut, Bison mugissant (largueur : i m, 90), superposé à un Bison galopant, également polychrome, mais d'une facture plus archaïque. Le tout recouvre' d'anciens ornements au trait rouge. — En bas, Bison, le mieux conservé de la grotte d'Altamira. Largeur : i m. 50. (D'après Breuil, Aliamira, pp. 83 et 95).

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artistiques des Australiens et des Biishmens aux magnificences de l'art de nos cavernes. Et puis, n'avons-nous pas appris que vers la fin de l'âg'e quaternaire, au brillant épanouissement de la civilisation magdalénienne, avait succédé une période de déclin, attestée par les médiocres productions des niveaux aziliens ? La question se pose donc de savoir si l'état de stagnation où vivent les primitifs actuels n'a pas été fixé, précisément au cours de cette période où les primitifs de la Préhistoire glissaient euxmêmes sur les pentes de la décadence. Et l'histoire, qui ne se lasse point de se répéter, est là pour nous avertir qu'aux époques de déclin, les conceptions du passé se corrompent cl que cette corruption n'atteint pas seulement l'art, mais les mœurs et les idées religieuses. Au point de suture où la civilisation des Primitifs actuels semble se raccorder avec la civilisation dé l'Homme quaternaire, il y a une quantité troublante, une inconnue qu'il ne semble pas aisé de résoudre. Il y a lieu de se demander si l'image pâlie des primitifs actuels répond exactement à l'image vigoureuse des Paléolithiques au Lemps de leur plus grande prospérité, c'est-à-dire au temps où, loin d'être pétrifiés poiu' toujours, ils marchaient, d'un pas lent mais sûr, dans les voies du progrès. Les deux niveaux se rejoignent-ils absolument? La science ne peut pas l'affirmer : « Les sauvages ne manquent pas dans le monde, écrit avec mélancolie M. Cartailhac, mais nulle part ce ne sont vraiment nos primitifs d'Europe. Un immense passé est à jamais perdu ^". »

Les limites imposées par l'archéologie d'une part ; les incertitudes qui régnent sur l'équation des données ethnographiques avec les données de la Préhistoire, d'autre part : voilà, pensonsnous, des considérations capables d'inciter à la modestie et de contenir les enthousiasmes. Malgré le juste principe qui lui sert de levier, la méthode ehtnographique n'est pas un outil de précision.

tous les types d'outils, depuis les plus grossiers jusqu'aux mieux fniis et aux plus délicatement travaillés. Un Australien central agira, suivant les besoins ou l^s possibilités du moment, tantôt comme un homme au stade paléolithique et tantôt comme un homme au stade néolithique, et dans certains cas il polit ses pierres y>.

60. Cartailhac, dans Les GroHes de Grimaldi, t. Il, fasc. ji, p. 319 Monaco, 1912.

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On n'en sera que plus désireux de passer en revue les moyens qui s'olïrent de corriger les défectuosités de ce grossier instrument de travail. Ces moyens, ce sont les mélhodcs mêmes qu(; I'IOtlm<)gia[)liie cip|>li(iije à l'élude des Primitifs actuels. Voyons -I elles ne pourraient pas être adaptées à 1 élude des Primitifs de la Préliisloire. Elles sont au nombre de trois : la mélhode nnlhro[)ol()gi(jue ; la méthode sociologique : la méthode ethiioioiïique-hislorique.

La méthode anthropologique"' obéit à deux directives essentielles. Elle suppose (ju'aux origines l'évolution fut constamment progressive et que chacun de ces progrès a revêtu parfont le même caractère.

Elle fut constamment progressive. Nous retrouvons ici le dogme évolutionniste que semble justifier la succession ascendante des iiuluslries de la pierre taillée, de la pierre polie, du cuivre, du bronze et du fer.

Elle a revêtu partout le même caractère parce que la nature humaine, partout identique, doit nécessairement rénirir de la môme nuinière aux influences du milieu.

Avec ces deux notions, on se flatte de reconstituer les plus anciennes phases de l'histoire des i-eligions. Plus une coutume sera généralisée, plus on aura chance d'atteindre, par elle, une tendance innée de la vie religieuse. Et lorsqu'il s'agira de classer, d'après l'ordre de leur apparition dans le temps, les séries de phénomènes observés, la loi de progrès continu jouera à son tour : '( Plus un usage, une organisation sociale, une idée religieuse, une pratique cultuelle seront inférieurs, étranges, monstrueux, plus ils auront chance d'appartenir aux premiers débuts le l'évolution humaine '^^. »

Ce système, étroit et rigid<', appelle les plus graves réserves.

pi. Sur lexposé et la critique de la niélhode anfhr(ipo|(iiîi(jne, P. G. ScHMiDT, Phases principales de Vhisloire de V Elhnidogie, is Revue des sciences philosophiques et théologiques. Septième antée, n° 1, p. 26 et suiv. ; La méthode de VLlhnologie, même revue, même année, n*» 2, p. 218 et sniv. Ces deux articles ont été donnés, sous forme de conférences, à la Semaine dElhnologie religieuse (f session à Louvain, août-septembre 1912), dont on consultera avec fiuit, sur lo sujet qui nous occupe, les comptes rendus publiés par la lihnurie Bkauchesnk en 1913.

02. Cf. P. G. ScHMiDi, l^hases princi pairs: de iliisloiir dr l' Llliitnl,- (jii\ lor. cil,, p. 41.

Il est faux que l'évolution ait été constamment progressive. Elle !ne Ta pas été aux époques historiques. On n'a aucune raison sérieuse de croire qu'elle le fut aux époques primitives. La succession des industries ne signifie rien. II n'est nullement prouvé que tel progrès matériel s'accompagne d'un progrès parallèle dans les idées morales, sociales ou religieuses. C'est souvent le contraire qui arrive ®^. Et lorsqu'on ajoute que la nature humaine, étant partout la même, doit réagir toujours et d'une manière semblable à l'influence du milieu, on commet un so-

Fig. 75- — Gravures appartenant à la quatriîme phase. Bison et petit Mammouth. L'encolure du Bison incise deux traits noirs parallèles plus anciens (D'après Breuil, AUaniira, p. 53).

phisme, car il entre dans la nature humaine un facteur spécial qui peut varier à l'infini les modalités de la réaction : c'est la liberté, et principalement, selon le mot profond du P. Schmidt : «< cette liberté qui est le privilège des individus plus richement doués, des talents et des génies ^^. »

Est-ce à dire que la méthode anthropologique n'ait rien à nous apprendre ? Non, car elle a mis en relief une vérité qui mérite

63. Cett€ conclusion lésulte en particulier d'une étude approfondie sur ridée de Dieu chez les peuples primitifs et chez les peuples civilisés. V. mfra, ch. ix.

64. Cf. P. G. Schmidt, La méthode de rElhnolaqic, loc. cil., p. 219.

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(l'être retenue : « Au fur et à mesure, écrit M. J.évy-Bruhl, que clos sociétés de type inférieur étaient découvertes, ou mieux (Mudiées, sur les i^oinls du globe les plus éloignés, et parfois aux antipodes les unes des autres, des analogies extraordinaires «Mitre quelques-unes d'entre elles, souvent même des ressemblan- ( es exactes jusque dans le dernier détail, se révélaient : mêmes institutions, mêmes cérémonies religieuses ou magiques, mêmes mythes, etc.. *^ >» Ceci n'est plus une théorie : c'est un fait. Nous le pren(ms comme tel et nous en tirons la seconde règle de noire méthode : Dans la mesure où. des coutumes et des croyances religieuses sont universellement répandues parmi les primitifs (u tuels, l'origine de ces croyances, de ces coutumes, avec la signification quelles revêtent auiourd'hui, peut être attribuée aux périodes préhistoriques.

En effet, pour qu'une coutume ou croyance ait pu se propager à travers le monde, soit qu'elle provînt d'un groupe unique dont les membres se sont ensuite dispersés, soit qu'elle ait été empiuntée à ses inventeurs par les autres groupes déjà dispersés, il a fallu de longs siècles. D'autre part, nous admettons que depuis le déclin de la civilisation préhistorique, les Primitifs ont vécu dans un état de stagnation à peu près total. Il est donc assez légitime de chercher le point de dépari des coutumes ou «l'oyances en cause aux âges de la Préhistoire. Remontcnmsnous jusqu'au Paléolithique ? Oui, si les documents archéologiques nous y invitent. S'ils ne nous y inviFent pas, leur silence nous obligera, en vertu de notre première règle, à attendre les résultats, toujours possibles, de fouilles plus heureuses. A plus forte raison si l'Archéologie refuse formellement de reprendre à son compte telle ou telle coutume, même universellement répandue parmi les primitifs actuels, nous conclurons que la coutume en question fut introduite à une époque plus récente ®*.

65. L. Lévy-Bkuim., Les fonctions menlales (l<tni> les sociétés i'ifrrieiires. Paris, Alcan, 1912, p. 6.

6G. C'est, du moins à notre estime, le cas du Totémisme (cf. infra, • h. xi). Par contre nou.s admettrons l'interprétation de tout un groupe de figures anthropoïdes par l'hypothèse des « ma.sques rituels », parce ')<ie l'usage de cps masques est universellement répandu parmi les peuples sauvages. Ce dernier exemple montre (x>ninient fonctionne, en pratique, cette seconde règle de notre méthode. Klant donnée telle 'oUection de documents préhistoriques (figures anthropoïdes), dont le sens n'est pas clair, on choisit, pour l'expliquer, une coutume dont

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La méthode sociologique a de commun avec la méthode anthropologique ses tendances nettement évolutionnistes. Elle s'écarte de la méthode anthropologique sur un point capital. Pour elle, la nature religieuse de l'homme n'est pas une « donnée constitutionnelle ^\ » Elle est « un produit des causes sociales » "^ Et cette proposition doit s'entendre au sens le plus littéi-al. D'après les tenants du sociologisme, la Religion a pour objet réel et pour origine la société, c'est-à-dire, la force collective supérieure à chaque individu pris séparément *^^ Dès lors la Religion est rigoureusement déterminée par l'état social du peuple qui la professe. La plus ancienne répond au type social le plus simple. Et plus la société se complique, plus aussi la vie religieuse s'élève à des degrés supérieurs.

Conçue sous cette forme, la méthode sociologique est inacceptable. 11 n'est pas vrai que la société et la religion soient identiques. Si la théorie était exacte, il y aurait autant de morales et autant de religions distinctes qu'il existe de types sociaux déterminés. Or les principes de la morale sont universels. Ils peuvent être interprétés différemment ici ou là : partout ils se révèlent transcendants aux sociétés comme aux individus. Ce n'est point la société qui les forge à son image. Ce sont eux, bien plutôt, qui régissent l'ordre social. Quant à la Religion, elle est issue d'un besoin distinct de celui qui pousse les hommes à s'associer. Elle procède du sentiment, vécu par l'homme, de sa dépendance à l'égard des forces supérieures personnelles, divines qui le dominent et dont il dépend. Ces forces sont si peu identifiées avec les forces sociales que partout et toujours l'homme est allé chercher, pour les prier et pour les adorer, des êtres mystérieux aux mains desquels il remettait à la fois son sort individuel et celui du groupement social dont il était membre. Et si l'on prétend que les dieux ne sont rien que la puissance collective personnifiée, il y aura lieu d'expliquer pourquoi les

l'usage est commun au plus grand noimbre des populations de culture inférieure (masques rituels). Il y a sans doute chance d'erreur. Mais cette explication est plus recevable que celle qu'on emprunterait à une coutume exceptionnelle, et propre à une fraction ethnique peu importante (v. g. l'hypothèse des « ratapas » de M. Reinach. Cf. infra, eh. vu).

67. Em. DuRKHEiM expose son système dans Les formes étémenhnrcs de la vie religieuse, Paris, Alcan, 1912.

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