CHAPITRE CINQUIÈME
Valeur religieuse de l'art quaternaire.
SOMMAIRE
Il n'est pas invraisemblable, a priori, que Vart quaternaire ait une valeur religieuse. — Plan général d'une étude sur les images paléolithiques. Première étape: envisagé dans son ensemble, l'art quaternaire paraît orienté vers la religion. I. — Le témoignage ue l'archéologie. L'art quaternaire est-il le fruit d'une vie facile et oisive i — L'homme paléolithique, voué exclusivement à la chasse, est à la merci de l'animal. — // est guetté par la famine et par la misère : exemple des Tchoutchis et des Toungouses. — Il est donc avant tout utilitaire, et son art lui-même doit être principalement subordonné à un but pratique.
L'art pariétal suggère cette interprétation et il semble répondre à des fins religieuses. — Localisation des images dans dei lieux obscurs, et coTnme en marge des foyers habités. — Cas où les dessins occupent les parties les plus reculées des grottei. : Cova Negra, la Haza, Covalanas, Pindal. — Cas où l'accès des fresques ou des gravures est défendu par des obstacles naturels : la Sotarriza, Salitré, El Pendo, la Clotilde, Marsoulas, Niaux, Font-de-Gaume. — Un exemple typique: la Pasiega; autre exemple: le Tue d'Audoubert. — Choix d'emplacements inattendus pour l'exécution des images: Santian, la Loja. — Les niches à gravures et à peintures: Niaux, Altamira, Marsoulas, la Pasiega, Hornos de la Pena, Castillo. — Diverticules: Altamira, Font-de-Gaume, la Pileta. — L'ensemble de ces observations dépose en faveur du caractère religieux des images paléolithiques. — Extension de ce caractère aux représentations sculptées ou gravées sur les objets manuels.
. — Le témoignage de l'ethnographie. Dans la plupart des cas, les images neintes, gravées ou sculptées par les Primitifs actuels revêtent une signification religieuse: Australiens, Peaux-Rouges, Bushmens, Eskimos.
Certaines coutumes des Primitifs actuels éclairent plusieurs particularités des images quaternaires. Les peintures exécutées sur le sol par les Australiens et les gravures tracées sur le plancher de la caverne de Niaux. — Utilisation fies accidents naturels. — Les mains figurées.
L'art quaternaire, fonction sociale et probablement sacerdotale.
Les rites funéraires, en vigueur à I époque pléistocène, créent, avons-nous dit, une quasi-certitude en faveur de l'existence d'une religion dans ces âges reculés.
Mais quels pouvaient bien être la nature et le contenu de ceUe religion ? Ce nouveau et grave problème va désormais retenir toute notre attention.
En dehors des sépultures, une chance s'offre à nous de le résoudre : c'est le stock assez considérable d'images gravées ou peintes qui donnent à l'art quaternaire une physionomie si
spéciale et si nettement caractérisée. Cet art, nous le savons, est un art de chasseurs. Il n'est vraiment original et puissant que par son aptitude à comprendre l'animal, à traduire ses formes, ses attitudes, sa vie, avec une fidélité, une expression parfois saisissantes. Une préférence aussi marquée pour les modèles empruntés à la faune, un succès aussi éclatant et qui suppose une accumulation prodigieuse de tâtonnements et d'efforts, peuvent-ils s'expliquer par la culture progressive et heu-
Fig. 104. — Un coin de la fresque d'Alpéra. Chasseurs en campagne. Sur la droite, un personnage grimpe le. long d'une corde à la façon des Australiens actuels. (D'après Breuil, Anthropologie, t. XXIII, p. 537).
reuse d'une faculté purement artistique ? Ou bien, ici encore, l'art ne serait-il pas subordonné, comme il le fut souvent ailleurs, à une préoccupation plus intime et plus profonde? De tout temps, l'art et la religion ont entretenu des relations constantes. De tout temps, les idées religieuses ont mobilisé à leur service des légions d'architectes, de sculpteurs, de graveurs et de peintres. Verrions-nous cette loi se vérifier dès les plus anciens âges du monde? Et la magnifique effloraison de l'art quaternaire plongerait-elle ses propres racines dans ce sentiment du divin qui devait inspirer, plus tard, le ciseau d'un Phi-
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clias ou le pinceau d'un fra Angelico de Fiesole? De semblables lapprocheinenls nous étonnent. Et sans doute un abîme sépare les croyances de l'artiste quaternaire, de l'artiste grec et de l'artiste chrétien. Mais cette diversité ne laisse-t-elle pas entrevoir l'indestructible fond psychologique sous-jacent aux épo- (jues les plus disparates de l'Histoire? L'Univers invisible qu'il ne peut contempler avec des yeux de chair, l'homme le réalise par (les symboles et l'art, vidé de tout ce qu'il doit à la Religion, ne serait plus en maintes circonstances que l'ombré de luimême.
Attribuer aux productions artistiques de l'Homme pléistocène inie valeur religieuse, n'est donc pas une hypothèse invraisemblable. Mais celte vraisemblance peut-elle, à son tour, se transformer en certitude ? Et si elle le peut, quelle signification précise conviendrait-il d'accorder aux images gravées sur les objets ou sur les parois des grottes? Ce sens, plusieurs préhistoriens demandent au totémisme de le leur dévoiler. Ont-ils raison? Ht si leur interprétation ne semble pas acceptable, sommes-nous en mesure de substituer une autre interprétation plus conforme à la physionomie générale des faits ? Notre étude sur les images paléolilhiques se divise donc naturellement en trois étapes : l' Indépendamment de toutes les hypothèses qui tendent à préciser le caractère de ses manifestations, l'art quaternaire a-t-il, oui ou non, une valeur religieuse ? 2° Cette valeur rehgieuse s'explique-t-elle par le totémisme? 3° Existe-t-il, pour rendre compte de cette valeur, \une explication plus probable que celle du totémisme ?
L'itinéraire est tracé. Parcourons, de suite, la première étape : l'art quaternaire a-t-il une valeur religieuse?
Lorsque les fouilles eurent commencé de ramener au jour les objets ouvrés de l'époque paléolithique, on se demanda, avec curiosité, à quelles tendances pouvaient se rattacher ces gravures dont la finesse et la fidélité frappaient déjà les spécialistes.
On ne se donna pas la peine de chercher bien loin. L'homme tfuatcrnaire, disait-on, après avoir vaincu les premières difficultés de l'existence matérielle, pourvu à ses besoins les plus pressants par l'invention d'un excellent outillage, avait joui
d'une aisance qui favorisa l'essor de ses aptitudes esthétiques. (( Si la nécessité est mère xie l'industrie, écrivait Lartet en 1864, on peut dire aussi que les loisirs d'une vie facile enfantent les arts ». Et ces loisirs dont ils disposaient entre deux campagnes de pêche ou de chasse, les troglodytes les employèrent h à représenter ces formes animales dont la vue leur était si familière ^ ». Ainsi l'exécution des images gravées ou peintes, n'aurait été, pour les paléolithiques, qu'un agréable passe-temps, une manière d'utiliser, avec esprit, les heures de repos et d'oisiveté.
L'explication serait, en effet, fort simple, si elle n'avait contre elle une vue plus exacte et plus réaliste de la condition des hommes aux âges de la Pierre.
On est en effet fort mal venu de décrire la « vie facile » et les <( loisirs » de l'homme quaternaire. Loin d'être facile, cette vie est au contraire l'une des plus dures et des plus précaires qui se puissent concevoir. Le chasseur, exclusivement voué à la chasse, ne peut compter, pour assurer sa subsistance, que sur le gibier. Aurait-il, à son actif, un outillage perfectionné — et l'on conviendra que les silex de nos paléolithiques, malgré leur perfection relative, ne représentent pas le terme ultime du progrès industriel — il ne s'en suivrait nullement qu'il fût à l'abri du besoin ni surtout qu'il pût s'abandonner à une sécurité trompeuse. De l'animal, il tire non seulement sa nourriture, mais une foule d'objets indispensables à sa conservation ou à son bien-être : les peaux dont il se couvre pour lutter contre le terrible froid de l'époque glaciaire ; la moelle et la graisse qui entrent dans la confection de ses peintures corporelles ; les os qui lui servent à façonner ses aiguilles, ses cousoirs, ses spatules, ses poinçons, ses couteaux, ses épieux, ses flèches, ses lances, ses harpons, tout un arsenal d'armes et d'outils.
Le Primitif préhistorique, vivant de l'animal, est obhgé de se tenir perpétuellement à l'affût de cette proie à laquelle son existence quotidienne est pour ainsi dire suspendue. Le gibier est-il à bonne portée ? Il ne faut pas se lasser d'organiser les battues, de tendre les pièges, de découper les pièces et de les rapporter, péniblement, par monts et par vaux, jusqu'au campement. Un
1. Ed. Lartet et H. Christy, Sur lés figures d'animaux gravées ou sculptées el autres produits d'art et d'industrie rapportables aux temps primordiaux de la période humaine. Revue archéologique, avril,
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moment d'inattention et de paresse pourrait être fatal aux troglodytes. Car qui sait si demain la fortune d'hier ou d'aujourd'hui se reproduira? Les bandes d'animaux peuvent tout à coup s'éloigner et disparaître. En Amérique, il arrive que les bisons, durant des semaines et des mois, demeurent invisibles. Alors la désolation règne dans les camps. Il faut, coûte que coûte, se
Fig. 105. — Tube en canon de Renne dont les Paléolithiques se servaient pour garder leur provision de couleur. (Dessin de H. Brkuil).
ancer à la poursuite du troupeau volage, le retrouver, le rejoin-
Ëre : sinon, c'est la misère et c'est la laim. Et cette conjoncture 'est pas aussi rare qu'on serait tenté de le supposer. Certains explorateurs, de nos jours, ont parcouru les pays qui, par leur climat et. par leur faune, rappellent de plus près l'aspect de l'Europe au temps des glaces. Ils ont rapporté, de leurs voyages, d'émouvants récits sur les souffrances endurées par les tribus des contrées arctiques. Kjellmann a vu se presser, autour de la Veaa, les Tchoulchis, qui criaient d'une voix
lamentable : « J'ai très faim, je n'ai rien à manger^. » Ils ne trouvaient plus de phoques à tuer, et la disette sévissait. Wrangell, lui aussi, décrit les famines affreuses dont il a été le témoin : « C'est alors, dit-if, qu'on voit des troupes de Tongouses et de Youkagures, chassés des rives de l'Aniouy et de la Toundra par le manque de subsistances, venir mendier dans les villages russes de la Kolyma. L'œil hagard, la face livide et décharnée, ces malheureux errent comme des morts échappés à la tombe ; et s'ils rencontrent par hasard quelque cadavre de renne mort de maladie, ils se jettent dessus comme une troupe de loups affamés et dévorent cette proie dont ils ne laissent rien : os et peau, tout a été broyé sous leurs dents contractées par l'excès de la souffrance !... C'est au point que les habitants en sont quelquefois réduits à recourir aux misérables restes de la nourriture réservée aux chiens et dont un grand nombre périssent ^. »
Or, notons bien que ces peuplades boréales pratiquent l'élevage. Elles ont des troupeaux de rennes domestiqués. Et pourtant, malgré ce supplément de ressources, il leur advient de mourir de faim. L'Homme de l'âge du Renne n'était point pasteur. Il n'avait pas de troupeaux. La perpétuelle menace de la famine pesait sur lui plus lourdement encore qu'elle ne pèse sur les tribus d'Eskimos. Et c'est pourquoi l'on commettrait un singulier anachronisme si on se le représentait, plongé dans une atmosphère d'idylle et de rêve d'où l'art spontanément aurait jailU. Cet homme, tendu de toutes ses énergies vers la quête angoissée de sa nourriture, à la merci des caprices des bêtes dont sa vie dépend, nous apparaît bien plutôt comme un être obstinément, farouchement utilitaire. Et si le sens de l'art s'est éveillé en lui, c'est probablement que l'art lui-même avait un but pratique, un but intéressé, un rôle à jouer dans la terrible lutte contre la faim et contre la mort. Que peu à peu cet art ait conquis une certaine indépendance, nous n'en disconviendrons pas*. Mais il faut renoncer à chercher ses origines dans les loisirs d'un peuple saturé de bien-être.
Cette conception d'un art strictement adapté à des fms utili-
2. Cité par Edmond Demolins, Comment la route crée le tijpe social. t. I, p. 121.