‹ Les religions et les langues de l'Inde [microform]Chapitre 2 sur 4 · DO · texte numérisé non relu

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leure. Toutes les écoles philosophiques ont reconnu cette doctrine, aucune ne fut assez hardie pour la discuter. Les bouddhistes l'admirent, eux qui avaient rejeté toutes les autres doctrines protobrahmaniques ; et pourtant ce n'est pas un problème de l'esprit humain évident de soi-même, et ir n'est pas d'intelligence européenne, quelque dégradée, quelque ignorante soit-elle, qui puisse être portée à l'admettre. Cependant cette doctrine est la croyance du cinquième de la race humaine- En l'acceptant, les écoles philosophiques de Tlnde se sont mises à rechercher, à leur tour, comment celte pénible migration de Fâme de corps en corps pouvait se terminer, comment on pouvait parvenir à la libération, ou moksha. Né pas exister, est alors la récompense suprême. En réalité, c'était un essai pour obtenir la solution de cette grave difficulté; pourquoi, dans ce monde, les méchants jouissent-ils d'une si excessive prospérité, pourquoi les justes subissent-ils une oppression si mystérieuse? C'est ainsi que

l'on arriva à établir tin rapport entre des causes produites dans une existence antérieure, et des conséquences qui se développent dans une vie suivante. On ne peut bien comprendre l'immensité du contraste intellectuel entre les sectateurs du mahométisme et ceux du brahmanisme, que si l'on place la conception sémitique de l'immortalité de l'âme en regard du dogme de la transmigration y avec possibilité d'absorption ou nihilisme.

Nous arrivons maintenant au dévelopment de la seconde Triade : Brahma, le créateur; Vischnou, le conservateur; et Siva, le destructeur. Cette combinaison est tout artificielle et repose clairement sur un compromis théorique. Brahma ne compte pour rien ; il n^a qu'un ou deux temples et de très rares adorateurs. La religion brahmanique, dans la période postérieure au boudhisme, est un assemblage de parties empruntées à divers systèmes opposés. La mode et le goût jouent leur rôle. Les uns préfèrent Siva, les autres Vischnou ; un troisième parti importe un

élément féminin, un « Dieu Mère », représentant cette expression du sentiment religieux qui se traduit dans les honneurs semi-divins rendus à la Vierge Marie. Tel fut le cas dans le vieux monde païen ; PEgypte, la Grèce, la Syrie fournissaient des dieux, comme aujourd'hui l'Espagne, l'Italie et la France fournissent des saints à l'adoration fervente d'une populace superstitieuse. Les peuples veulent des saints locaux comme ils veulent un drapeau national. C'est ainsi qu'une femme fut attribuée à chaque personnage de la seconde Triade; Brahma eût Saraswati, la déesse de l'éloquence ; Vischnou eût Lakshmi ou Sri, la déesse de la fortune, et Siva eût pour compagne cette déesse aux aspects divers et terribles, connue sous les noms de Dévi, Kali) Gauri, Uma, Durga, Parvati, Bhâ-* \Vani, et qui plonge dans un abîme de dé-*»

gradation devant lequel nous reculans. • Le culte de Siva est signalé par Mégasthenès et doit, par conséquent, être anté-^ rieur au bouddhisme, bien qu'il fût inconnu à l'époque védique. Il dut être

combatiu par les Brahmanes, mais le courant populaire était trop tort. Nous savons avec certitude que, au temps de Mahmoud le Gaznévide, il existait douze sanctuaires célèbres pour le culte du Lingam, dont l'un était Somnath, qui fut détruit par cet Iconoclaste. Le Lingam ou Phallus, avec son accompagnement ordinaire, est maintenant le seul et universel emblème du culte de Siva. Mais il n'est pas certain qu'il en ait toujours été ainsi.

Quelques savants ont affirmé que ce culte était d'origine non-aryenne, mais on a répondu qu'il n'en existe aucune trace chez aucun des peuples non-aryens encore existants, et qu'il n'y a aucune preuve d'une telle filiation, il n'y a aucune signification indécente dans le symbole du Lin* gam. Aucuns rites d'un caractère lascif ou honteux ne sont nécessairement attachés à cette idole de pierre. Le même culte existe en Egypte et en Grèce, et les égyptologues attribuent à Tobélisque la même origine. Ce symbole se retrouve dans les hiéroglyphes égyptiens sans aucune réserve^ et sans

niaavaise intention : en réalité, il se rattache au grand culte de la nature. Les adorateurs de Siva, bien que répandus par toute l'Inde, prédominent daris le Sud, oîi le culte sivaïte fut rétabli par Sankara Acharya après l'expulsion des bouddhistes, vers le viii® ou ix^ siècle A. D. Le culte, ainsi que nous l'avons dit, était ancien ; mais de même que le culte héroïque de Rama et de Krishna se développa dans le Vichnaïsme, de même le culte du Lingam, à son rétablissement, se développa dans le Sivaïsme. Le culte de la plante Tulsi et de la pierre Salig-Ram joua un grand rôle parmi les Vichnaïstes. Ces deux cultes de divinités rivales, indépendantes, suprêmes et omnipotentes n'étaient pas nécessairement en antagonisme, mais la lutte résulta de l'ardeur ignorante de leurs sectateurs. Dans le style ampoulé des Pouranas, nous voyons Arjuna adresser à Siva une prière muette, tout en gardant à Krishna sa foi inflexible. Quelque temps avant, une simple préférence pour une divinité particulière, analogue au choix d'un

catholique romain pour un saint spécial, suffit pour faire affirmer que cette divinité particulière est le Dieu suprême et unique. Les principes femelles, ou sakhtis, marquèrent encore un développement nouveau et plus grossier, notamment en ce qui concerne Durga, l'épouse supposée de Si va ; nous les trouvons exposés dans les Tantras, qui nous sont imparfaitement connus, mais qiii, nous le savons, abondent en obscénités. La dégradation s'était rapidement développée. L'étude des Védas était complètement négligée ; elle ne consistait plus que dans la répétition de mots vides de sens : la foi dans la divinité populaire suffisait à tout et remplaçait la science, le rituel et la morale. Ne nous étonnons pas de ce constant changement de dogme et de pratique, et songeons qu'il eût été bien surprenant que, contrairement aux choses humaines, le dogme fût resté immuable. Le panthéisme de la période proto-brahmanique dégénéra en polythéisme dans la période néo-brahmanique.

A une époque de l'histoire du monde, le

christianisme aurait pu se propager dans l'Inde, si le Maître éternel des choses humaines n'en avait pas décidé autrement^ soit par la domination politique, soit par la prédication évangélique. On ne peut trop rappeler que si le christianisme a été la religion du grand empire romain et des pays qui ont reçu de lui leur. civilisation, il n'a pas été plus loin, quelque ait pu être le zèle ou l'affirmation des missionnaires syriens. Au temps des Antonins, il était déjà évident que le Tigre serait à jamais la limite extrême de l'empire romain. La religion de Zoroastre opposait au christianisme une barrière infranchissable, mais elle-même disparaissait, quelques siècles plus tard, devant le dogme de Mahomet.

L'Inde perdait ainsi la chance de devenir chrétienne par la domination politique, Une nouvelle voie était ouverte au christianisme par les efforts pacifiques des missionnaires nestoriens, mais ceux-ci ne purent lutter en Extrême-Orient contre les progrès des missionnaires bouddhistes, et ils furent impuissants à combattre le nou~

veau développement du sivaïsme et du vischnaïsme. L'occasion était bonne cependant. Le système brahmanique avait été ébranlé jusque dans ses fondements, et, pour une raison ou pour une autre, le système bouddhique n'avait pas jeté de racines. Les vieilles croyances étaient détruites, et les idées nouvelles étaient accueillies avec enthousiasme, et il faut regretter, pour la civilisation et poiir l'humanité, que la victoire soit restée à des conceptions aussi grossières et aussi misérables que celles du vischnaïste Krichna et du Lingam Sivaïste. Mais il faut se rappeler que ces conceptions étaient originaires du sol même, qu'elles étaient comme moulées sur les sentiments du peuple, entrelacées avec les légendes héroïques et soutenues par une caste sacerdotale et héréditaire. Nous n'avons pas encore une connaissance suffisante des sources secrètes de l'histoire du monde pour être en état d'analyser les motifs et les circonstances, qui rendent possible ou impossible l'adoption par un peuple

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d'une foi nouvelle. La Chine, l'Indo- Chine et l'Extrême-Orient acceptèrent la religion que l'ïnde repoussait. L'Europe embrassa ce christianisme que l'Asie et l'Afrique rejetaient. La doctrine de Mahomet se répandit sur tout l'Orient, s'imposa aux îles de l'Archipel indien, mais ne prit jamais racine en Europe. Aucune religion étrangère ne s'est jamais implantée dans l'Inde et n'a pu entraîner les masses de population aryenne, depuis le temps de l'immigration des ancêtres védiques : la population musulmane de l'Inde se compose soit d'étrangers domiciliés, soit de convertis non aryens.

Il fut un temps aussi où la religion sœur du peuple iranien aurait pu se répandre dansl'Inde. Nous avons montré plus haut que de même que les deux nations étaient des rameaux d'une même souche, de même les langues et les religions avaient une proche parenté. Le génie des Iraniens préférait les conceptions morales aux conceptions grossières et plus matérielles des Hindous qui adoraient les éléments de la

nature. Leur doctrine, après avoir été encore raffinée par Zoroastre, devint la plus pure de toutes les doctrines des cultes primitifs et la plus proche de celle des Juifs.

La tendresse de Cyrus et de Darius pour leurs sujets sémites est attribuée à cette communauté d'idées en matière religieuse, communauté que les Juifs n'auraient peutêtre pas voulu reconnaître cependant. Bien des siècles plus tard, les derniers adorateurs du feu, fuyant les persécutions des musulmans, se réfugièrent dans l'Inde, et y emportèrent leurs livres sacrés et leur antique foi, bien que dans la suite ils aient renoncé à leur langue. Ce furent les Parsis, et ce nom est synonyme, dans l'Inde, de richesse, d'énergie et de considération ; cependant leur foi n'a pas trouvé de nouveaux sectateurs, leur religion n'a fait aucun prosélyte. La même remarque s'applique aux Juifs qui ont dans l'Inde d'anciens établissements, mais qui n'ont jamais obtenu le moindre succès dans le pays.

. Mais tandis que les chrétiens, les adora-

teurs du feu et les Juifs n'essayèrent pas, ou furent trop faibles pour le tenter, d'in-troduire un élément religieux dans l'I-nde»soit par force, soit par persuasion, une viO't lente lueur s'éleva tout à coup de l'Arabie et illumina toute l'Asie occidentale et le nord de l'Afrique jusqu'aux Colonnes d'Hercule. C'était le mahométisme. La doctrine, que prêchaient ses sectateurs était si simple qu'elle était immédiatement comprise et ne pouvait être ni oubliée ni discutée ; elle était si claire pour la raison pure de l'homme qu'elle semblait un axiome, et si vaste qu'elle convenait à toutes les races et à toutes les classes de l'humanité. « Il n'y atie Dieu que Dieu! ».

Cette conception était simple, mais ni un Hindou ni un Iranien n'auraient pu la formuler; c'en était fait des temples, des autels, des sacrifices et des conceptions anthropomorphiques; il ne restait plus qu'un Dieu, incapable de péché et de souillure, un Dieu de merci et de pitié, le Roi du jour du jugement, un Dieu qui écoute les prières et qui est prêt à pardonner aussi

longtemps que le soleil se lèvera à l'Orient, non pas un Dieu spécial à chaque peuple, mais le Dieu de tous, Dieu unique, omniprésent, omniscient, omnipotent. Cette doctrine avait beaucoup emprunté aux Juifs et aux chrétiens, mais jamais elle n'avait été si fortement établie, ni formulée dans un style si étincelant.

Bouddha était mort depuis douze cents ans. Mahomet, né dans des temps historiques, n'émit pas la prétention de faire des miracles ni de se diviniser; il fut un prédicateur, et il écrivit le Koran. La promulgation de ses doctrines (622 av. J.-G.) marque l'une des grandes divisions de l'histoire. Les sacrifices humains, l'idolâtrie, les coutumes abominables, les rites sauvages, le cannibalisme disparurent devant l'islamisme. Les auteurs chrétiens oublient quelquefois comment la civilisation a été développée par la promulgation des grandes religions propagandistes, comment les races païennes sont restées jusqu'à ce jour dans un état d'avilissement, parce qu'elles n'ont pas subi l'influence

bienfaisante d'une foi éclairée. Vers l'an 1000 ayant J.-C, le mahométisme pénétra dans rinde, à l'aide de l'épée, et son histoire y est bien connue. Depuis longtemps j l'épée est rentrée au fourreau, mais la religion s'est développée pacifiquement parmi les races non aryennes jusqu'aux confins de l'Inde. Dans \p gouvernement du Bengale, des millions d^hommes ont accepté la civilisation et le grand dogme fondamental de Mahomet, en dépit de toutes les extravagantes absurdités de l'enfer et du ciel musulmans.

îl y a dans l'islamisme une expression de vérité éternelle, un vif reflet de ce grand fait spirituel qui est, en effet, le commencement de tout progrès : « la nature infinie du devoir », dont la conséquence est que les actes de l'homme ne périssent jamais, et qu'ils ne disparaissent pas complètement ; rhomme, dans sa courte vie, peut gagner le ciel ou mériter l'enfer; il porte, cachée en lui, une éternité merveilleuse et terrible.

U a été donné au mahométisme de se

développer dans des contrées où le christianisme n'a jamais pu pénétrer. Le marchand arabe le porte en croupe derrière lui dans les déserts de l'Afrique, et il le donne aux races noires comme le premier germe de la civilisation ; le pirate malais le porte aiix cannibales et aux sauvages de l'Archipel indien, et il leur parle de l'égalité des hommes, de l'abolition du pouvoir sacerdotal, de la certitude du jour du jugement.

11 s'est même établi jusque dans la Chine occidentale, et y a lutté contre le bouddhisme. Sans faire de grands efforts de prosélytisme, sans avoir recours à des prédications de missionnaires, il voit s'accroître i-ncessamment le nombre de ses sectateurs, car il n'y a rien dans sa simple formule qui puisse ébranler la raison^ rien qui exige une grande somme d'intelligence et de foi. Le mahométisme a supplanté de hideuses superstitions, et la plupart de ses graves défauts peuvent être attribués aux restes de paganisme qu'il porte à ses flancs.

Nous ne pouvons clore ce rapide aperçu

des religions deBrahma, de Bouddha et de Mahomet, sans rappeler que leurs fondateurs ont été les bienfaiteurs de l'humanité, et que c'est par la permission de Celui qui dispose des choses humaines qu'ils ont pu jouer leur rôle et qu'ils ont contribué au progrès de l'humanité, en enseignant aux hommes les bienséances de la vie, en détruisant parmi eux l'anthropophagie, en leur apprenant à vivre dans des maisons réunies en villages, en les soumettant aux liens du mariage et aux devoirs envers les parents, en leur apprenant à labourer la terre, à sillonner l'océan, à fonder des Etats, à construire de magnifiques cités et à léguer à la postérité une merveilleuse littérature, aussi admirable qu'immense.

Il est hors de doute que, de l'existence même de la religion et de la puissance mahométanes, il résulte une influence salutaire pour les religions des peuples non musulmans : ce fut, en outre, une éclatante et vivante protestation contre le polythéisme.

Nous arrivons maintenant à l'époque des Pouranas que l'on appelle quelquefois le cinquième Véda. Les Pouranas sont évidemment dès œuvres modernes, compilées pour le profit d'une secte, et qui dénotent beaucoup d'ignorance et de suffisance; mais, comme ils sont contemporains de l'ère chrétienne, nous y trouvons des ■extraits et des citations d'anciens documents^ et ceci leur donne une grande valeur, indépendamment de leur intérêt comme écrits ayant supplanté les Védas dans l'affection du peuple. Les sectes sont alors ou visclinaïte ou sivaïte. Les disciples de Ramanuja et de Mâdhava, qui vivaient au xii« ou au xiii^siècie, constituent la grande secte vischnaïte : ils forment deux subdivisions qui méritent d'être signalées, car elles témoignent des merveilleuses coïncidences des efforts de l'esprit humain. Ces deux branches d'une même secte rappellent la lutte entre les calvinistes et les arminiens. L'une insiste sur la participation de la volonté humaine pour procurer le salut; l'autre soutient l'action irrésistible

de la grâce divine. Et, fait qui caractérise bien l'Inde, l'une adopte ce qu'on appelle l'argument du singe (parce que le jeune singe se cramponne à sa mère en Fétrei^ gnant pour être porté par elle en sûreté), et représente Tâme s'accrochant à Dieu ; .l'autre emploie Targument du chat, qui représente Dieu s'attachant à l'âme (parce que le jeune chat est sans défense, jusqu'à ce que sa mère vienne le saisir et le mettre à l'abri du danger).

Après Ramanuja, qui vivait dans l'Inde méridionale, vint Ramanand, qui se fixa à Bénarès. Tous deux furent dévoués à Vischnou, dans la personne de Rama.

Ghaitanâja fonda au Bengale une secte dévouée "à Vischnou, dans la personne de Krichna. Une autre secte, qui mérite une notice spéciale, se consacra à Krichna dans sa forme d'enfant ; ce fut la secte Vallabhacharya ou Maharaja. Les maîtres spirituels de cette secte ont eu l'audace d'af^ firmer, qu'ils étaient eux - mêmes des incarnations du jeune Krichna, et qu'ils brûlaient des mêmes passion^ et des me -

mes désirs pour leurs disciples. Sous le voile de la religion, cette doctrine avait abouti à Pimmoralité la plus révoltante, et elle fut complètement dévoilée sous son véritable aspect dans un procès devant le tribunal de Bombay, qui montra bien au peuple par un jugement sévère cette vérité, que ce qui est mauvais en morale ne peut être bon en théologie.

La foi, d'après les ouvrages sacrés, tel avait été le premier cri. La foi sans ces ouvrages, ou même en dépit d'eux, tel fut le nouveau cri, et il en résulta qu'elle dégénéra jusqu'à l'anomianisme.

Parmi les sectes sivaïtes, une des plus remarquables est celle des Lingaïtes, car elle montre quelle étonnante élasticité prend la communauté religieuse brahmanique.

Cette secte fut fondée au xu^ siècle par Basava, natif du Deccan. Ses membres né reconnaissent pas les castes ni l'autorité brahmanique; ils repoussent toute idolâtrie, excepté le culte du Lingam, dont ils portent l'image sur le bras et attachée au cou. Dans leurs temples, aucun Brahmane

n'officie ; ils ne croient pas à la transmigration de l'âme, ils ne brûlent pas leurs morts et permettent aux veuves de se remarier. Une de leurs particularités, c'est la considération qu'ils témoignent aux femmes. Ils s'appellent Jangam et sont abhorrés des sivaïtes aussi bien que des vischnaïtes. Ils vivent, soit en communauté dans les couvents, soit en errant et en mendiant. Dans le cens, on les compte comme Hindous. Le Basava-Pourana et d'autres livres énumèrent leurs doctrines.

Une secte plus remarquable encore, au nord de l'Inde, est celle des Sikhs, dans le Panjâb. Les réformateurs indiens sont tous venus, employant la langue vulgaire du peuple, et transmettant des messages prophétiques contre les prêtres brahmaniques. Leurs messages étaient, en général, vagues et peu substantiels, spéculatifs plutôt que pratiques, et ne faisaient sur le peuple qu'une impression passagère, quoique profonde. Quelques-uns cependant surent faire vibrer la corde sensible de leurs concitoyens et visèrent à la fonda-

tion d'une nouvelle église et d'un nouvel état politique. De ce nombre furent notamment Kabir et Nânak.

Kabîr était un des douze disciples de Ramanand, le réformateur vischnaïte, qui, au xv* siècle de notre ère, avec une audace inconnue jusque-là, attaqua tout le système d'idolâtrie, ridiculisa les Brahmanes et les Védas, et se tourna avec la même énergie contre les musulmans et contre le Koran. Il était d'une famille de tisserands, et l'on assure même qu'il était mahométan. Les légendes se sont développées autour dé ce personnage; l'une d'elles, qui a un certain air de vraisemblance, affirme qu'il défendit ses doctrines en présence de Sikandar Shah. Il créa une secte, connue sous le nom de Kabîr Panthi, qui n'acquit jamais grande importance, bien qu'elle se soit complètement séparée, dans les points essentiels du culte, de la communion brahmanique; et bien qu'elle ait produit, en différents dialectes aryens modernes, une volumineuse littérature, qui dût produire sur l'esprit du

peuple une grande impression, Kabîr vécut et mourut près de Bénarès, au centre du brahmanisme, et ses doctrines libérales ne purent jamais se donner libre cours.

Bien différent fut le sort de son successeur Nânak qui put, à son gré^ développer sa doctrine, la répandre et la prêcher. Il était né à Tulwandie, près de Lahore, dans le xv« siècle, au moment, oii l'empereur Baber venait d'y fonder une nouvelle dynastie, et où le système brahmanique était écrasé sous le poids d'un pouvoir musulman établi dans le Panjàb, c'est-àdire au berceau même de la conception védique. En 1859, l'auteur de ce livre a raconté avec tendresse la vie du grand fondateur de la religion sikh, ou plutôt de la secte sikh de, la religion brahmanique, en suivant ses pas depuis le village, qui lui a donné le jour, jusqu'à la ville où il est mort. Nânak a peut-être tenté une fusion des deux grandes religions rivales, mais il n'atteignit son but en aucune laçon; il visa sans doute à l'abolition des castes, mais il n'y réussit pas. Il fit appel au peuple

dans sa langue vulgaire, forme archaïque du panjâbi, et ses doctrines sont parvenues jusqu^à nous dans TAdi-Granth, récemment traduit en anglais. Ce livre, qui ne peut être mis en comparaison avec les livres védiques ou bouddhiques, est plus moderne que le Koran et que les Pouranas.

Nânak et sa secte auraient probablement disparu et seraient restés ignorés sans la maladroite persécution des mahométans, qui les poussa à une sorte de rage; il en résulta que, sousGovind-Singh, successeur spirituel au dizième degré de Nànak, la secte fonda un nouveau système religieux et civil, dont la gloire est aujourd'hui éclipsée et qui s'est laissé absorber par le brahmanisme, grâce à l'influence pacifique et conciliante de celui-ci.

La domination d'un gouvernement étranger tout puissant, qui ne daigne ni persécuter, ni encourager, n'est pas favorable au développement de sectes nouvelles, même lorsqu'elles sont d'une nature pacifique et toute doctrinale; quant à ce qui est indécent, cruel, ou de nature à troubler

l'ordre civil, le gouvernement le supprime tranquillement. Les Sikhs enthousiastes ont disparu grâce à l'entière liberté qui leur a été laissée ; les Wahâbis, réformateurs musulmans, sont réprimés parce qu'ils troublent la paix de l'empire ; les bandes errantes de pieux mendiants, qui pourraient avoir créé de nouveaux avatars, sont dispersées par la police; la confiscation des dotations appauvrit les institutions locales pour le soutien de moines paresseux.

Quiconque a vécu au milieu du peuple ne peut avoir manqué de remarquer avec intérêt et respect les couvents disséminés par toute la contrée, et rappelant les monastères de l'Europe au moyen âge. Il y a d'abord la petite concession de terrain donnée par l'Etat, le sanctuaire, la demeure du prêtre et de ses disciples spirituels, la salle de réception des étrangers et quelque pauvre pièce pour l'école ou les malades.

De ces communautés, les plus respectables sont les Bairâgis, qui présentent un contraste frappant avec les horribles Sanyâsi et les féroces Nihung. L'auteur de ce livre

a souvent habité dans leur voisinage, et, s'il y trouva peu de savoir et de piété, du moins il y rencontra beaucoup d'urbanité et l'aspect d'une communauté paisible, morale et inoffensive. Un vieux Bairâgi, qui égrenait son chapelet en répétant ses prières, lui«demanda un jour s'il adorait lui aussi quelque Dieu et de quelle nature il éta:it.

Leur genre de vie est simple. Le matin, au lever du soleil, ils viennent, au bord de la rivière, répéter le fameux Gâyatri :

« Méditons sur la lumière sacrée de ce divin soleil, et puisse-t-elle illuminer nos âmes. » Ce seul chaînon nous reporte à plus de quatre mille ans en arrière et unit les Bairâgis à leurs ancêtres védiques. Puis vient le culte du sanctuaire, et les prières journalières aussi dégénérées que le dogme et le rituel ont pu les rendre.

Des fêtes et des pèlerinages constituent la partie essentielle de la religion pour le peuple. On peut, enefîet, proclamer comme un axiome; que plus la foi va en se perdant, plus le nombre de jours consacrés è

des dieux et à des saints augmente, et plus grand est le nombre des sanctuaires. Le calendrier brahmanique de divinités et de sanctuaires s'enrichit de nombreux emprunts faits à des superstitions locales nonaryennes : les mêmes tendances religieuses des hommes se retrouvent du reste partout ; c'est ainsi que la bénédiction des bestiaux, qui se fait à Rome le jour de la Saint- Antoine, correspond à une cérémonie pareille, qui a lieu à la fête de Pongol, à Trébéni, près de Madras.

Un autre point de ressemblance singulière nous frappe, en comparant le deuxième et dernier avatar avec les prédictions de la révélation. A la fin du Kâli-Yuga^ quand l'espèce humaine est devenue complètement méchante, quand le Véda est oublié, quand Vêigo, moyen de l'homme est tombé au-dessous de vingt-trois ans, Vischnou doit reprendre de nouveau une forme humaine sous le nom de Kalki, et on le verra chevauchant sur un cheval blanc, ayant à la main une épée à deux tranchants, tel qu'on le représente sur les murs des palais

et des tempjes. Il détruira alors tous ceux qui ne sont pas de la foi brahmanique et il les forcera de rentrer dans les sentiers de la vertu. Il est bon de remarquer que cette prophétie ne peut pas remonter à une période antérieure à la conquête musulmane.

Dans le sud de l'Inde, la religion brahmanique ne s'étendit jamais que de nom jusqu'aux basses classes : il est toujours difficile d'établir, comment un nouveau culte a détruit ou renversé celui qui le précédait. Ilest notoire, par exemple, qu'à Java il n'y a qu'une couche légère de mahométisme sur la religion ancienne.

Dans le sud de l'Inde et dans l'Inde, en général, les pèlerinages aux devis et aux sanctuaires locaux révèlent clairement leur origine ; dans l'Inde méridionale, le culte de Kali, la femme ou l'énergie femelle de Siva, n'est autre chose qu'une assimilation d'une ^ev/ locale ; et dans le grand temple de Madura, côte à côte avec Siva, siège une divinité locale, empruntée aux , cultes non-aryens parles rusés Brahmanes.

Dans chaque village, il y a miQ dévi, reste

de l'ancien culte; et un temple remarquable nous permet de fixer une date importante pour la chronologie; ce temple consacré à une des puissances femelles de Siva, nommée Kumâri, c^est-à-dire vierge, et qui est mentionné dans le Périple vers 200 av J.-C, est situé à l'extrémité méridionale de l'Inde, aujourd'hui le cap Comorin.

Il y a aussi le culte des démons, qui est en tout semblable au culte des fantômes de la côte occidentale. Les prêtres de ce culte dansent en tournant avec frénésie, et, lorsqu'ils sont tout à fait sous Fempire du démon, ils sont adorés eux-mêmes comme des divinités par les spectateurs qui les consultent et leur exposent leurs besoins.

Tels étaient dans l'antiquité les bacchantes et les prêtres de Cybèle. A la même origine, se rattachent les derviches -tourneurs introduits dans la religion musulmane, et les cérémonies des Shamanites dans le nord de l'Asie. Dans toutes les religions de la seconde ligne nous trouvons les restes du paganisme antérieur.

La religion brahmanique s'est étendue

sur toutes les religionssecondaires de l'Inde, mais non sans que les anciennes affections ne survivent dans les basses classes. Notamment dans le nord de l'Inde, les classes inférieures, qui n'ont pas leur place marquée dans le système brahmanique, ont leurs divinités particulières, et c'est à tort qu'on les nomme Hindous dans le recensement. La plupart des habitants des vallées de l'Himalaya ne sont brahmaniques que de nom ; leur cuite est encore naturaliste :

<:haqae pic remarquable, chaque lac, chaque forêt a sa divinité, à qui sont offerts des sacrifices de chèvres : les temples sont nombreux, dont les prêtres ne sont pas toujours des Brahmanes ; enfin, des coutumes telles que la polyandrie y subsistent encore. Mais il y a complètement en dehors de la foi brahmanique des millions de païens non-aryens de l'Inde centrale, et des montagnes de l'Himalaya que les recensements comptent comme des espèces d'Hindous, par une appréciation aussi étrange que celle qui compterait un anabaptiste comme un catholique romain.

Pendant trois mille ans, ils ont combattu les immigrants aryens, qui les ont chassés de leurs anciens domaines. Nous ignorons la nature exacte de leur culte et de leurs antiques coutumes. Ils n'ont ni temples, ni prêtres, ni littérature ; mais, d'après eux, nous pouvons imaginer ce qu'étaient les habitants de l'Inde avant l'immigration aryenne. Sans doute leurs jours sont comptés. La prospérité, l'éducation, et la civilisation, ne peuvent pas coexister avec le paganisme; et il sera curieux de voir dans quelles proportions les enrôlera chacune des religions rivales, qui sont prêtes à les recevoir. Le bouddhisme, le mahométisme et le brahmanisme ont déjà fait parmi eux de nombreuses conquêtes; il reste à observer si le christianisme ne pourra pas aussi se propager parmi eux avec succès.

De même que la religion des Jains est un composé de doctrines bouddhiques et brahmaniques, de même que la religion des Sikhs semble avoir pour but d'opérer la fusion entre le mahométisme et le brahmanisme, ainsi, dans ces dernières années.

nous avons assisté à une tentative de fusion entre le christianisme et le brahmanisme, qui se présente sous le nom de brahmoïsme.

Nous avons une extrême sympathie pour ceux qui, comme Ram Mohun Roy, ont tenté de remonter le cours des siècles en essayant de faire revivre, au xix® siècle, l'éthique et le rituel des Védas.

Ce n'est là qu'une forme exagérée des tentatives du parti ritualiste chrétien pour faire revivre les sentiments du moyen âgé,:

sans songer que le temps a passé par dessus.

Mais nous n'avons qu'indifférence pour ceux qui, se joignant aux unitairiens, s'approprient sans façon les divines vérités du Nouveau-Testament, tout en niant la divinité de leur auteur ; or c'est là le dernier et le plus intéressant des mouvements religieux de F Inde.

On doit admettre que, durant les longues périodes védique, proto-brahmanique, bouddhique, néo-brahmanique, à travers lesquelles a passé la religion de l'Inde, la libre recherche, une extrême liberté, l'athéisme philosophique et la tolérance

illimitée ont toujours été de règle et toujours pratiqués. Nous ne pouvons omettre de signaler les efforts continuels pour rompre le lien des castes ; que les réformateurs soient bouddhistes, qu'ils soient lingaïtes ou sikhs, leur première réforme sociale est toujours de détruire cette inégalité artificielle, et de manger et de boire ensemble.

Dans le sanctuaire de Jagaunâth, un des temples du culte de Vischnou, ir n'existe pas de caste. Ces faits présentent de sérieux sujets de réflexion. D'ailleurs, il faut observer que plus la caste est inférieure, plus les règles sont sévères; avec de l'argent on peut enfreindre ces règles. Le sectaire et le guru ont toujours joué le rôle de prophète en antagonisme avec la caste sacerdotale héréditaire; et la conception moderne de bhakti^ ou foi envers le maître spirituel, et envers une divinité spéciale, a accentué ce formidable libéralisme de sentiments, et ce fait s'est produit malgré les circonstances les plus défavorables. Et maintenant que l'éducation libre et l'en-

- go -

tière liberté de pensée et de religion sont devenues l'apanage du peuple, maintenant que le sanctuaire mystérieux des Védas a été exposé à la vue de tous, nous n'avons plus qu'à assister au développement de ce mouvement.

. Voyons froidement et sans passion quelle est la position des chrétiens en face des sectateurs du brahmanisme. Nous autres, Européens, nous sommes trop disposés à considérer ceux qui professent cette religion comme nos inférieurs, non-seulement comme état de civilisation, mais aussi comme capacité intellectuelle, et à flétrir comme à demi-sauvage, un peuple dont la civilisation était déjà très brillante à l'époque où Jules César trouvait les habitants de la Gaule et de la Grande-Bretagne encore couverts de peaux de bétes. Ce n'est pas au point de vue du xix^ siècle que nous devons nous placer pour considérer les points sur lesquels ils sont en retard; reportons- nous plutôt au xvi^ siècle, à l'époque où, en Europe, l'imprimerie était encore en enfance, et où la diffusion des

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connaissances était empêchée par le manque de cet instrument puissant de communication ; quand les princes et les évêques circulaient à travers les villes, montés sur des ânes, ou portés en litière à dos d'hommes ; quand on avait la plus grande considération pour un homme qui avait voyagé jusqu'à Rorne, ou pour un savant capable de lire la Vulgate et d'écrire sans faire trop de fautes ; quand on prenait pour un sage celui qui se piquait d'interpréter les astres, et pour un juge équitable celui qui condamnait à mort une vieille femme accusée de sorcellerie ; alors que l'on considérait comme un homme dangereux, quiconque osait penser, et comme irréligieux, quiconque niait le droit divin des prêtres et des rois, et la perfection absolue de la religion d'Etat. Les critiques que nous adressons quelque peu étourdiment aux indigènes de l'Inde, s'appliquent avec bien plus de force à nos ancêtres. De fait, il n'y a pas longtemps que nous en sommes arrivés, en matière religieuse, à cette tolérance, queles Hindous ont toujours professée et prati-

quée envers les autres, étant, par leur nature aussi bien que par leur croyance, complètement indépendants de ce besoin de propagande^ qui a désolé le monde occidental depuis la chute de l'empire romain.

L'examen d'une religion est un terrible sujet, que l'on ne peut traiter à la légère ni discuter superficiellement. Sur un million d'hommes, il n'y en a peut-être pas un qui choisisse sa propre religion. Celleci lui est inculquée, pour ainsi dire, avec le lait de sa mère ; et son esprit d'enfant, encore trop faible pour distinguer le vrai du faux, est tellement frappé, que rien, sinon une convulsion morale et intellectuelle, ne peut y effacer les premières empreintes et rendre à son jugement le pouvoir de faire librement un choix. Ces impressions sont confondues avec les liens sacrés de la famille et resserrées par les liens de l'affection. S'il était possible de soustraire les enfants d'un peuple au contact et à l'influence de la génération qui les précède, nous pourrions convertir l'Inde en un quart de siècle.

Nous pouvons nous féliciter d'avoir été élevés, durant notre enfance, dans une foi dont nous n'avons pas à rougir, parvenus à l'âge mûr, et dans laquelle nous pouvons aimer à revenir nous reposer, après les doutes et les incertitudes de la jeunesse. Mais nous ne devons pas traiter à la légère une religion qui existait bien longtemps avant que le grand plan de la rédemption humaine n'ait été exécuté ; avant que le mystère des mystères n'ait été rendu clair, même à Finteiligence des plus ignorants; dont les documents écrits sont antérieurs aux Psaumes de David, et dont les disciples et les sectateurs sont plus nombreux que les chrétiens eux-mêmes.

Les raisons qui empêchent encore tant de millions d âmes de croire à ce que nous considérons comme l'unique moyen de salut, est un de ces mystères que Dieu ne nous a pas encore révélés. Nous pouvons bien méditer sur les mots : « Quand les temps furent accomplis », et demander :

quels temps ? et pour qui ? pour le monde entier, ou bien pour l'empire romain seu-

lèment ? Pourquoi les millions d'habitants de l'Inde furent-ils laissés à l'écart pour tant de siècles? A l'époque oti la parole divine fut révélée aux Juifs et aux Gentils de l'Asie occidentale, le culte dégradé de Siva n'existait pas encore : la religion brahmanique était dans sa fraîcheur, dans sa jeunesse et dans sa pureté; l'esprit de la nation était encore neuf et plus apte à recevoir les impressions ; aujourd'hui, il est trop tard, elles n'ont plus de prise sur lui.

Nous ne devons pas non plus mépriser cette forme de religion, qui inculque à ses adeptes ( la stricte observance des formes extérieures, et qui est basée sur la purification du corps et sur l'abstinence de choses dogmatiquement défendues. Les religions anciennes ordonnèrent ces mêmes pratiques, et notamment cette religion, qui contenait en germe notre propre foi. Si le lavement des vases, si l'observance des fêtes, si la purification du corps, si la séparation en tribus, ne parurent pas au législateur du mont Sinaï des sujets indignes d'être traités pour l'instruction du peuple de

Dieu, nous ne devons pas être si disposés à rire, en voyant les minutieuses pratiques auxquelles s'astreint le religieux brahmane.

La sanction de longs siècles et de générations nombreuses a donné à ces observances un caractère de sainteté, et l'esprit intérieur, dont elles furent jadis inspirées, n'est pas encore tout à fait dissipé.

Il ne peut échapper à quiconque réfléchit sérieusement sur ce sujet, combien la religion d'un peuple emprunte de couleur au tempérament de ce peuple, à son état plus ou moins avancé de civilisation, et, dans une certaine mesure, au caractère physique du pays qu'il habite. L'histoire du christianisme passé et présent vient à Tappui de cette assertion. Quelle que soit la tendance de chaque siècle à considérer ses propres vues sur ce sujet comme définitives et ses conclusions comme inébranlables, à croire la porte fermée à toute discussion future, la génération suivante se rit de ces précautions, car, par la loi du progrès, chaque siècle adopte insensiblement des formes qui lui conviennent et remanie ses

dogmes de la manière qui s'adapte le mieux à ses tendances. Nous pouvons de là conclure que les vues religieuses d'un peuple suivent, soit en élévation, soit en dégradation, le mouvement de civilisation de ce même peuple; et de même que^ lorsque nous trouvons dans les Védas des signes d'un caractère bien plus élevé que ceux que nous rencontrons aujourd'hui, nous pouvons penser que la décadence de la religion a suivi celle de la nation, de même nous pouvons espérer que le relèr vement manifeste de celle-ci, sous l'influence de la civilisation présente, peut la conduire, dans le temps fixé par Dieu, vers de meilleures destinées.

Si la religion brahmanique nous étonne par son antiquité préhistorique, le mahométisme nous surprend par sa nouveauté ; si celle-là nous frappe par sa froide immobilité (plus apparente toutefois que réelle), celui-ci nous stupéfie par sa force de pro^ pagande. On confond quelquefois sous le même mot de paganisme ces deux grandes doctrines religieuses, sans songer à tout ce

qui les sépare. Tandis que l'idolâtrie du Brahmane nous choque, nous sommes frappés de la simplicité immaculée du croyant mahométan, qui, plusieurs fois par jour, se met en communication verbale avec son Créateur, et le prie avec une croyance absolue en une vie future, avec une ignorance parfaite de sa tache originelle et du besoin d'un sauveur, enfin avec une croyance entière dans la sagesse, la puissance et la justice de Dieu. Nous admirons la grande tolérance du système brahmanique qui, pourvu qu'on ne l'attaque pas, n'attaque jamais lui-même, et nous critiquons l'intolérance fanatique des musulmans, sans songer que le christianisme aussi a été bien intolérant, jusqu'au jour oti il a été tenu en échec par le rationalisme.

Cette foi des musulmans est telle qu'elle les soutient dans toutes les difficultés de la vie, et qu'elle donne la paix à leurs derniers moments. Un pacha, tombé dans la disgrâce et la ruine, disait : a Dieu est grand et bon; c'est lui qui m'avait donné

tout ce que je possédais; il avait le droit de me le reprendre. )> Un fils nous racontait que son père, à son lit de mort, sentant sa fin prochaine, tint le Koran dans sa main, se couvrit la figure avec un feuillet, et expira ainsi avec dignité.

Le mahométisme a été bien abaissé au contact du brahmanisme, du bouddhisme et du paganisme; et les superstitions locales se sont greffées sur cette plante exotique, mais le musulman n'oublie jamais que le monde lui a été promis en partage ; il se rappelle le passé glorieux de sa religion et n'écoute qu'avec mépris les raisons qu'on lui donne pour l'ébranler dans ses convictions, et les tentatives de conversion ne font que l'irriter.

Le jeune missionnaire chrétien, qui a été élevé dans un complaisant système de théologie, ne peut comprendre cela, mais il serait bon pour lui qu'il se hâtât de le jcomprendre.

.^ La situation des païens non-aryens est jdifférente et offre plus d'espoir : ils sont à peu près comme nos ancêtres au moment

où les premiers missionnaires chrétiens venaient de Rome eh Grande-Bretagne, du temps du premier martyr, saint Alban. Ils ont le sentiment de leur infériorité vis-à-vis de leurs voisins, de leur ignorance, de leur sauvagerie , de leur affranchissement de toute caste et de toute religion écrite; ils sont tout disposés à recevoir la civilisation et la religion, et, pendant des siècles, ils ont marché lentement et insensiblement vers le niahométisme, le brahmanisme ou le bouddhisme, suivant l'influence soit de leur position géographique, soit des circonstances du moment; Leurs ancêtres, par milliers, ont été ainsi absorbés pacifiquement; et parmi eux le missionnaire chrétien peut encore faire des prosélytes ; le simple et sérieux évangéliste peut accomplir là sa tâche, en présentant à des populations encore rudes et à demi-sauvages le double bienfait de la civilisation et du christianisme.

Nous oublions trop combien peu ce grand peuple de l'Inde a été favorisé : la révélation n'a pas pénétré jusqu'à lui ; il a

dûj sans aucun secours, concevoir ses notions sur le juste et l'injuste, résoudre le problème d'une vie future et d'un jugement dernier. Dieu qui, à diverses époques et de diverses façons, parla aux autres membres des familles aryenne et sémitique, ne se manifesta jamais aux Hindous : ils restèrent en dehors de la grande renaissance spirituelle du siècle d'Auguste. Aucun message ne leur vint et ils furent encore laissés à eux-mêmes pendant dix-huit siècles.

C'est une erreur de supposer qu'une religion , que nous aimons à qualifier de fausse, est nécessairement le produit de l'imposture ou de l'enthousiasme. En analysant avec soin l'origine de cette religion, on verra que d'autres causes Font favorisée, telles qu'une honnête hypothèse propagée pour expliquer les grands phénomènes physiques dont le spectacle se déroule sous nos yeux, les mystères de la vie et de la mort qui frappent tout esprit capable de penser, et enfin la notion et le sentiment de Dieu ; une honnête hypothèse

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comme celle-ci fortifie les liens relâchés des devoirs moraux, en leur donnant une sanction superstitieuse, et donne satisfaction aux désirs ardents du cœur humain et à ses besoins de respect et d'adoration.

Nous devons au christianisme notre civilisation ; grâce à son secours, nous sommes sortis de l'état de barbarie. A travers Fobscurité du moyen-âge, nous nous tournons avec respect vers Rome et Jérusalem.

Mais les peuples de l'Inde ont leur propre civilisation, leur propre tradition et leur propre littérature; ils répéteront toujours la même question : « Pourquoi ne nous a-t-on pas appris toutes ces choses depuis trente générations? Si elles sont maintenant une vérité d'une application universelle, comme les saisons et les signes célestes, comme la vie et la mort, pourquoi tant de millions d'êtres ont-ils vécu et sontils morts sans aucune chance d*être sauvés? » On se sent élevé, quand on voit combien l'esprit de l'homme est naturellement religieux ; toutes les inscriptions anciennes dans tous les pays attribuent à la faveur

des dieux les succès des hommes : toutes les religions primitives firent appel aux meilleurs sentiments de la nature humaine et tirèrent leur force essentielle des éléments de bonté qui s'y trouvaient. On peut apercevoir la trace des pas de Dieu lui-même dans ces antiques superstitions. Aucune nation ne chercha Dieu plus sérieusement et ne s'en approcha plus près que les Aryens.

La pauvre intelligence humaine, réduite à elle-même, sentait son impuissance, et chercha son Créateur en tâtonnant avec peine et dévouement, avec constance et humilité, avec un profond sentiment de sa faiblesse. Autant que les documents nous permettent d'en j uger, les Aryens méritaient plus que les Juifs de recevoir les oracles de Dieu. Une religion ancienne et compliquée, comme le brahmanisme, est un amas de conceptions humaines, d'aspirations humaines, de sagesse et de folie humaine.

Si on l'examine attentivement, on y découvre un double aspect, matériel et spirituel, subjectif et objectif, pur et impur :

. elle est à la fois vaguement panthéiste

~ JOJ) ;

et sévèrement monothéiste; d'un polythéisme grossier et d'un froid athéisme.

Ceux qui enseignent cette religion ne rougissent pas de leur ancien culte; ils en sont fiers. Elle satisfait à leurs besoins, et ils ne cherchent pas à lui amener des disciples.

Ils diraient volontiers aux missionnaires chrétiens : « Allez vers les cannibales, vers les sauvages qui vivent dans les grottes, ou qui se nourrissent de viande crue, vers les hommes qui n'ont ni temples, ni prêtres, ni littérature, ni rituel, ni traditions : tous sont à vous, et nous sommes satisfaits; laissez-nous en possession de notre religion et de notre civilisation ancienne ; si vous avez de longues listes de martyrs et de saints, nous en avons également; si vous avez des rituels, nous en avons de même, et d'une date à côté de laquelle vos plus anciens semblent être d'hier. » De fait , aucun temple , de quelque célébrité, n'a été abandonné ; et des sommes considérables sont dépensées à réparer les anciens édifices et à en construire de nouveaux.

Que le christianisme, sous une de ses formes actuelles , ou sous une nouvelle forme, puisse un jour triompher, nous n'en doutons pas; il a pour lui le bon sens, la sagesse universelle, la pureté de la morale et les aspirations élevées ; c'est, en réalité, le plus haut développement qu'ait encore atteint la sagesse humaine, mais il est encore encombré des débris du moyenâge, et, pour que la croyance à la grande histoire antique puisse être acceptée, il faut faire un nouvel appel à la Croix et au Sépulcre, il faut se reporter aux éternelles vérités de la Bible et ne pas s'en tenir aux institutions périssables d'églises rivales.

Nous attendons des résultats étonnants de l'éducation, de l'imprimerie et des nouveaux moyens de locomotion. Jusqu'ici, ni le brahmanisme, ni le bouddhisme, ni le mahométisme , ni les cultes non-aryens n'avaient eu à lutter contre l'éclat éblouissant d'une religion dominante, hostile et critique. Dans cette lutte pour l'existence, il n'y a qu'une seule issue possible. Le brahmoïsme n'est qu'un avant-coureur,

un tourbillon de la poussière qui annonce la tempête. Considérons les conséquences pour l'intelligence humaine de l'enlèvement du voile qui cachait les livres sacrés de l'Inde, de la Perse et de l'Egypte. Jusqu'à ce jour, les saints écrits des Juifs avaient eu le monopole de l'antiquité; mais nous avons maintenant des traces incontestables des premiers bégaiements de la race humaine, et nous nous sentons au milieu d'un air plus pur que celui qu'on respirait au temps des théocraties.

Nous regardons avec pitié celui qui, ayant lu les auteurs classiques de la Grèce et de Rome, n'a pas senti que l'humanité avait fait de grands progrès dans la voie de la morale, que Platon et Cicéron, Juvénal et Sénèque nous avaient laissé une œuvre digne de respect, avant lé christianisme ou en dehors de lui; mais maintenant nous avons vu parvenir jusqu'à nous tout le flot des connaissances brahmaniques,, bouddhiques, zoroastriennes, babyloniennes, talmudiques et mahométanes.

La traduction de la Bible a amené la

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Réforme, nous devons attendre maintenant que l'on ait étudié les anciens documents de chaque religion; on devra considérer dans les recherches l'âge, le développement, les dogmes de chaque religion ; on posera la grande question : — - Gommentces religions aident-ellesThomme à vivre et à mourir ? Nous approchons chaque jour de plus en plus d'une statistique exacte de la population et des religions du monde, et cette amère pensée nous oppresse. Est-il possible que le Père céleste de toute l'espèce humaine, qui sait le nombre des cheveux de ses créatures, ait condamné tant d'innombrables millions d'êtres humains à une irrémissible perdition ; est-il possible que non-seulement la seule foi, qui puisse donner le salut, n'ait jamais été révélée à des contrées immenses, mais encore qu'elle ait pu être abandonnée dans des régions considérables après y avoir été connue et pratiquée?

Le temps est passé où les peuples de r Inde, ou de toute autre partie non chrétienne de l'Asie, pouvaient être peints sous des

couleurs repoussantes . Quiconque a passé un quart de siècle en relation intime avec eux sait qu'ils ne sont ni meilleurs ni pires que les populations chrétiennes orientales et semi-orientales ; on y rencontre parmi les communautés des villages, et dans la même proportion qu'ailleurs, les rudes vertus domestiques, la simplicité patriarcale, la pureté de la morale et le respect pour la loi et la vérité. Dans aucune partie du monde, les grandes villes ne donnent une idée exacte de la nation : si les basses classes n'ont encore pu atteindre à un degré modéré de civilisation ou de moralité, nous ne pouvons guère nous en prendre à elles.

Quel sera donc l'avenir des églises chrétiennes de l'Inde ? Qu'elles adhèrent à tous les programmes minutieux et stricts des églises occidentales, quiconque a étudié le développement du christianisme en Europe ne peut l'espérer, et c'est là surtout pourquoi les églises indigènes et européennes devraient être séparées. Les sociétés de missionnaires chrétiens reconnaissent que

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le christianisme oriental manifeste déjà le désir d'avoir une église spéciale, qui soit moins rigide que le christianisme d'Occident, et qui puisse mieux s'adapter aux habitudes orientales. Un ancien vice-roi de l'Inde exprimait, en 1877, l'opinion que le peuple de l'Inde réaliserait quelque nouveau développement de la religion chrétienne. Puisse la question d'église gouvernementale être seule soulevée ! Ces nouveaux chrétiens posséderont la Bible dans chacun de leurs dialectes, chose inconnue à leurs ancêtres, et il est possible qu'ils puissent en extraire des vérités nouvelles, et qu'ils refondent l'or pur dont elle est composée. Nous pouvons nous attendre à de, nouveaux développements, dans lesquels entreront des croyances divines propres à l'Inde païenne, et non plus emprun* tés aux superstitions romaines ou teutoniques. On semble appréhender ce danger ; mais, si les nouveaux chrétiens taillent leurs croyances dans la Bible, s'ils emploient les mêmes matériaux pour leur édifice nouveau, pourquoi éprouver des craintes,

quant au creuset dans lequel les éléments anciens seront combinés ? Si le christianisme est le but, et non pas tel ou tel système d'église, il est bien que les matériaux employés soient indigènes, et non étrangers, s'il doit en résulter plus de sûreté pour l'attachement du peuple; car le présent ne leur parvient pas comme à nous accompagné des premiers germes de la civilisation et de la littérature. D'ailleurs la diversité qui existe parmi nous chrétiens même, engendrerait encore des diversités bien plus grandes parmi les églises indigènes. Déjà nous avons une vingtaine de formes différentes du christianisme dans l'Inde, la plupart hostiles entre elles; quelques-unes même réunissent le mahométisme et le brahmanisme sur la base commune de l'unité de Dieu.

Nous avons essayé de traiter ce grand sujet historiquement et avec impartialité; et nous voudrions y appeler l'attention des savants et des penseurs. Nous pouvons difficilement nous représenter l'existence d'une vie nationale dans quelque croyance,

sans que la loi n'ait quelque sanction religieuse ! Etpourtant dans quel état se trouve le sectateur de la religion brahmanique ? Il a dépassé toutes les connaissances de ses ancêtres en géographie, en histoire, en science physique et en religion. L'éducation ne peut coexister avec l'observance du rituel de la religion dans l'état de dégradation auquel elle est arrivée. Toute religion suppose l'idée de rapports avec Dieu, face à face, la conscience de la faiblesse et du péché, et la nécessité d'un roc plus élevé auquel le suppliant puisse s'accrocher. Aucun animal n'est jamais arrivé si loin ; tandis que, même chez les types les plus dégradés de la race humaine , on trouve quelque perception d'une telle nécessité. Mais l'homme civilisé, l'homme instruit, doit sentir la nécessité d'un modèle de vertu, vers lequel il puisse se tourner durant sa vie, d'un soutien qui puisse l'aider à l'heure fatale du départ, d'une espérance pour la vie future, à l'existence de laquelle il ne peut refuser de croire. Il doit donc faire son choix.

Dans l'Inde anglaise, les missionnaires de toutes sectes ont une liberté d'action et une sécurité, telles qu'ils n'en trouvent dans aucune autre partie du monde. Jamais la populace ne les moleste ; leurs conversions ne sont gênées par aucune pénalité; le plus grand obstacle à l'acceptation du christianisme vient du spectacle de la vie des Européens chrétiens, si contraire à la vie nouvelle, qu'on sollicite le néophyte d'embrasser. Le missionnaire chrétien doit avoir une connaissance actuelle de sa propre religion ; non-seulement il doit connaître les, dogmes de sa secte, mais il doit savoir comment le judaïsme est né du sémitisme, comment le christianisme en est sorti ; comment celui-ci s'est assimilé les éléments aryens et non-aryens ; comment il a rejeté sa forme sémitique, pour devenir une grande religion aryenne, basée sur le monothéisme, sur la rédemption par un médiateur, et sur la monogamie. Il devrait aussi connaître à fond la citadelle qu'il veut attaquer, que ce soit le brahma-, nisme, le bouddhisme, le mahométisme

OU le paganisme ; enfin, par-dessus tout, il devrait avoir constamment en vue la charité. Le prophète exalté qui dénonce la cité perverse, qui dit à ses auditeurs que leurs dieux sont des choses honteuses ; le moraliste partial qui tonne contre l'immoralité de l'Inde, sans songer à celle de l'Europe ; le bavard qui parle de chemins de fer, de télégraphes, etc., celui-là ne convertira pas les cœurs des hommes.

Certes, on peut admettre que, parmi ceux qui pensent, tous croient à un état futur, tous reconnaissent l'avantage abstrait de la vertu, et tous cherchent le salut ; quant à ceux qui ne pensent pas, ce n'est pas par des arguments plus ou moins sérieux qu'on peut les amener à la réflexion ; ce n'est pas non plus en vantant la civilisation ou la puissance des Européens, car l'Evangile était vrai, même quand tous les sages et tous les puissants du jour étaient contre lui; c'est avec l'amour, la charité et la loyauté que l'on doit montrer la voie nouvelle.

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