Les religions et les philosophies dans l'Asie centrale
Tout ce que nous pensons et toutes les manières dont nous pensons ont leur origine en Asie. 11 est donc intéressant de savoir ce que l’Asie pense encore et comment elle le fait; une curiosité de ce genre se trouve déjà assez justifiée par les motifs que j’en allègue, du moins pour les hommes qui aiment à ne pas perdre de vue les traces de l’histoire. Mais si l'on réfléchit que nos rapports de toute nature avec les peuples qui occupent les parties orientales de notre globe deviennent chaque jour plus nombreux, plus féconds, et que nos intérêts, les matériels comme les politiques, les plus relevés comme beaucoup de ceux qui le sont moins, sont engagés et le deviendront chaque jour davantage dans de telles questions, on admettra tout à fait, non plus seulement l’opportunité, mais bien l’utilité directe et pratique de connaître du mieux possible la conscience intellectuelle et morale de ces
peuples, que, bon gré mal gré, nous voulons instituer nos associés.
Avoir affaire aux nations sans les connaître, sans les comprendre, c’est bon pour des conquérants; moins bon pour des alliés et même pour des protecteurs; et rien n’est plus détestable et plus insensé pour des civilisateurs, ce que nous avons la prétention d’être.
Je ne crois donc pas me placer en dehors des nécessités générales de ce temps, ni faire un livre de pure spécula* tion en venant analyser d'aussi prés et aussi bien que je le pourrai les notions religieuses, philosophiques, morales et même les habitudes littéraires actuelles des habitants de l’Asie Centrale. Peut-être les résultats que je vais présenter et les considérations auxquelles ces résultats donneront lieu pourront-ils fournir l’explication de beaucoup de faits qui, jusqu’à présent, semblent être imparfaitement compris, en admettant même qu’ils le soient un peu.
Ce qui importe avant tout, dans cette étude, c’est de considérer la vraie nature du génie asiatique.
Lorsqu’un Européen embrasse une doctrine, son intelligence se porte assez naturellement à renoncer à tout ce qui n’y appartient pas, ou du moins à ce qui produirait un contraste trop marqué. Ce n’est pas qu'une telle opération soit chose facile ni simple. Si l’on parvient assez aisément à reconnaître que le noir et le blanc sont incompatibles et que, pour conserver l une ou l’autre de ces couleurs dans un état désirable de pureté, il importe de l'isoler et de supprimer sa rivale, l’esprit possède rarement l’énergie suffisante pour rendre la séparation aussi absolue qu’elle devrait être, et il conserve le plus souvent un peu de l’opinion qu'il n’a plus, ou même encore
CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 3 • de l’opinion qu’il n'a pas. Il est possible dans des déclarations claires, nettes, de rejeter tels outelsdogmes, niais il ne l’est pas autant de se soustraire à telles ou telles conséquences de ces mômes dogmes, à des notions qui n’existeraient pas sans eux : en un mot, le nombre des consciences résolûment blanches ou noires est rare partout ; ce sont les grises qui se rencontrent le plus fréquem- ' ment.
Toutefois, je le répète, il faut convenir, que de tous les peuples qui furent jamais, ceux de notre partie du monde, je dis nos contemporains, sont encore ceux qui ont réussi davantage à se donner des croyances d'apparence homogène. Il n’en va pas de môme des Asiatiques. Ils sont tellement loin d’un pareil résultat, qu’ils n’en conçoivent même pas l’utilité; ils lui tournent le dos et leur préoccupation est moins de chercher, ainsi que nous, un état de vérité bien circonscrit, bien déterminé, clos de murs, garni de sauts de loups infranchissables à l’erreur, que de ne pas laisser échapper une seule forme, une seule idée, un seul atome de forme ou d’idée percep tible à l’intelligence ; voilà ce qu’ils estiment être la vérité; les antinomies ne les effarouchent pas, l’immensité des terrains les ravit, le vague des délimitations ou plutôt l’absence de bornes leur semble de première obligation, si bien que, quelle que soit la thèse soutenue devant eux, cette thèse sera importante et digne de leur sympathie, non pas suivant la mesure de l’élan qu’on y remarquera vers l’exactitude, mais suivant la minutie de la recherche attachée à quelque point négligé jusqu’alors, et que sa subtilité permet de faire, sinon môme entrevoir, au moins rêver.
C’est l’usage immodéré de la méthode inductive qui a
amené cette disposition morale. Elle' a aiguisé les intelligences très-finement, mais, en même temps, elle les a trempées d’une sorte de scepticisme inconscient qui résulte du besoin même de ne pas mettre de bornes à la curiosité métaphysique. Elle a montré tant de choses diverses, elle promène si bien les imaginations au milieu des paysages les plus variés, elle est toujours si disposée à les conduire au fond des abimes après les avoir fait planer au plus éthéré des hauteurs, qu’il ne reste plus ni l’envie, ni le besoin, ni le temps de s’attacher définitivement à aucun des résultats quelle présente. On se laisse bercer dans cette vague atmosphère, ou mieux, l’on éprouve sans cesse le sentiment qui fait marcher avec joie les voyageurs dans certaines contrées de montagnes; le chemin est étroit, sans horizon, la route invisible; les rochers s’élèvent à droite et à gauche, menaçant de dérober la vue du dernier lambeau d’azur qui domine leur sommet; on ne sait comment on sortira; on avance pourtant, et enfin le passage se montre ; puis nouveaux doutes, nouvelle issue, et bientôt l'on ne marche plus pour avancer, mais seulement pour le plaisir de dénouer la perpétuelle énigme de la route.
Ainsi des Orientaux et de leurs horizons philosophiques. Nous dirions, et non sans justesse, que l’habitude où est leur jugement de se livrer sans fin ni trêve à une gymnastique aussi exagérée a dù le disloquer. C’est la vérité pure; ils sont pleins de feu et d’une facilité d’intuition la plus alerte et la plus adroite du monde; ils excellent, comme on dit, à fendre un cheveu en quatre, et de ces quatre intangibles ils feront un pont qui portera voiture ; ils verront matière à des méditations sans limites, non sans valeur, sur la notion la plus minuscule!
mais il est certain, en môme temps, que cette faculté morale que nous appelons le bon sens et qui, soit dit en passant , nous déprime pour le moins aussi souvent quelle nous guide, n’est pas chez eux en équilibre parfait avec leur puissance imaginative et leur rapidité de conception; à vrai dire, le bon sens manque chez eux; aussi n’en aperçoit-on guère la trace dans leurs affaires de quelque ordre que ce soit. Tout ce qui les mène et les pousse y est généralement étranger. Leur vie entière s’écoule à n’en faire presque aucun usage. Les grandes choses, peu communes partout, leur sont cependant plus accessibles et plus familières que les choses raisonnables.
Certes, rien n’est fâcheux dans la conduite des affaires positives comme ce vacillement perpétuel du jugement. Aussi voit-on, dans les siècles actuels, les Orientaux, qui ne manquent, assurément, pas plus de courage et de résolution que d’esprit, devenir, à tous les degrés, les victimes d’aventuriers européens coulés dans un métal bien inférieur au leur, mais plus rigide. Ce qui n’est pas moins digne de remarque, c’est que cette infériorité, si fâcheuse pour eux, à notre avis, ne les affecte pas autant que nous serions portés à le supposer. Ce n’est pas dans les avantages de la vie matérielle, de la vie sociale ou politique que les Asiatiques ont placé l’idéal du souverain bien. La première de toutes les affaires, à leur sens, et je parle ici de la disposition générale parmi eux, c’est de connaître le plus possible et avec le plus de détails possible y les choses supernaturelles. Toutes les nouvelles qu’on leur en apporte, quelle qu’en soit la source, ont du prix à leurs yeux. Pour peu qu’ils aient acquis en vous un certain degré de confiance, les Asiatiques sont disposés à vous livrer ce qu’ils savent de cet objet de leur souci en
échange de ce que vous savez vous-mêmes. Ils ont besoin du monde qu’on ne voit pas; ils le sentent peser sur eux ; ils se débattent contre l’impression perpétuelle du mystère ; ils cherchent quelque chose au-dessus de la vie courante et, dans une agitation, dans une attente, dans un désir, dans une fièvre qui ne se calme pas, on les voit en alerte, leurs yeux cherchant à s’ouvrir sans mesure, regardant en l’air et partout, inquiets de la vie à venir bien plus que de tout ce qui est au monde. Ils ont peur de manquer Dieu ou même que Dieu les manque.
Si certaines classes de leur société étaient seules ainsi disposées, ce ne serait pas une grande merveille. Mais, encore une fois, le trait important, c’est que toutes les classes sont livrées au même démon, et on le sent aussi vif chez le dernier des muletiers que chez le premier des moullas. Chacun, à vrai dire, en Asie, a l’esprit ecclésiastique ; chacun aime à exposer, à démontrer, à prêcher et à entendre prêcher. 11 n’est là personne, pas même tel mauvais garnement qui, à certains moments, ne sache prendre, non pas tant pour tromper autrui que pour s’édifier lui-même, un ton de nez fort dévot et déduire des considérations dogmatiques dont on ne se serait pas attendu à trouver même l’instinct le plus superficiel uni à cette chemise déchirée au cabaret, à ce poignard fanfaron et à ce bonnet de travers. Il ne faut pas non plus méconnaître qu’il ne s’agit pas ici de tels ou tels religionnaires, mais bien de tous les Asiatiques : les observations qui précèdent s’appliquent à la généralité, sans distinction de culte. Voilà donc que ces cultes, sans distinction, je le répète, sont rapprochés les uns des autres, en dépit de leurs divergences, par ces trois premières causes de sympathie : usage commun des méthodes in-
duetives poussées à l’excès, curiosité exagérée des faits théologiques, habitude de divaguer.
11 n’est de vraiment haineuse que l’opinion qui, pétrifiée en elle-même, ne parle pas. Les Indépendants de Cromwell, les Puritains de la Grande Rébellion, étaient fort dangereux pour les catholiques, parce qu’aucune considération n’aurait pu amener ces sectaires à raisonner avec des gens condamnés une fois pour toutes. Mais quand on dispute, on discute et, quand on discute, on cause, et e’cst ici le cas de répéter après le Maréchal de Montluc que ville qui parlemente et femme qui écoute sont près de se rendre. La passion des Orientaux pour les entretiens de philosophie et de religion les a accoutumés à tout entendre, et quand il est arrivé deux fois que le moulla le plus disposé à l’intolérance s’est rencontré avec des juifs, des chrétiens ou des guèbres, voire môme avec des Banians hindous, il se sent disposé à un certain calme, d’autant qu’avec la mobilité naturelle de son esprit il n’a pas manqué de conserver en sa mémoire une partie des arguments contraires à son opinion qu’il a entendu fournir, et il les garde moins pour réfléchir sur leur perversité ou leur débilité que pour chercher à en tirer quelque quintessence qu'il puisse mêler aux notions qu’il possède déjà. Ces sortes de combinaisons constituent un arrangement des plus usités. Les musulmans albanais se font un devoir de brûler des cierges à saint Nicolas. Les chrétiens mirdites consultent avec respect les derviches. Les femmes de Khosrova, en Chaldée, font des offrandes à Notre-Dame pour obtenir des enfants et, si leur vœu a réussi, elles ne manquent pas de se présenter à l’église, afin de remercier, et elles prennent soin de s’informer des rites qu’il leur faut accomplir afin de faire leurs
prières à la mode chrétienne , ce qui , suivant elles , montre mieux leur déférence et leur bonne volonté. A Pondichéry, le territoire n’étant pas très-étendu, la conciliation est allée encore au delà ; non-seulement les musulmans ont adopté des Hindous et des chrétiens l’usage des processions, qui leur est primitivement étranger et qu'ils ont pourtant rattaché tant bien que mal au culte parfaitement hétérodoxe de leurs saints, mais de plus les trois communions se font un devoir et un mérite d’observer leurs fêtes en commun et d’assister avec un égal recueillement à leurs solennités mutuelles. Hans le goût qui les rapproche, les communautés n’ont pas borné leur éclectisme à la pompe de processions absolument semblables. Les catholiques ont ajouté à leurs rites la représentation de drames religieux interminables qui, par le système dramatique dans lequel ils sont composés, ne permettent pas de méconnaître des copies des taziehs shyytes et surtout des représentations brahmaniques. Toutefois, ce que j’ai vu de plus complet, en fait de mélanges de dogmes, s’est présenté à moi au temple du feu, à Bakou. Ce sanctuaire, soit dit en passant, n’est nullement ancien comme on le suppose généralement. Il ne remonte pas au delà du xvii6 siècle, époque à laquelle de nombreux marchands indiens fréquentaient les cours des khans ta tares de Derbent, de Goundjeh, de Shamakhy et de Bakou. Ce sont ces négociants qui se sont avisés de créer là des lieux de dévotion à leur usage. Les pénitents par lesquels ces lieux sont habités aujourd’hui n’ont plus aucune notion de religion positive. Tout s’est fondu, pour eux, dans la pratique d’une complète insouciance ascétique résultant d’un syncrétisme plus sceptique que croyant. Je retrouvai là un ancien ami que j’avais connu
plusieurs années auparavant, parcourant en pèlerin des contrées assez distantes. Mostanshah me fit assister à une sorte de service divin qui fut célébré dans une des cellules du temple avec accompagnement des petites cymbales guèbres ; sur l’autel, à côté des divinités sivaïques, se montraient des vases appartenant au culte parsy, des images russes de saint Nicolas et de la Vierge et des crucifix catholiques ; ces reliques si diverses étaient traitées avec un respect égal. Les pénitents, tous tant qu’ils étaient dans le temple, à cause de la chaleur des feux de naphte, se promenaient à peu près nus, bien qu’on fût à la fin de décembre. Mais leurs corps maigres ou plutôt décharnés ne paraissaient pas plus sensibles aux influences physiques que les âmes qu'ils renfermaient aux suggestions du sens commun. Mon ami ne me cacha pas que la qualification qui lui convenait, ainsi qu’à ses compagnons, était celle de padri, qu’il m’assura être le mot anglais signifiant * brahmane. » 11 regrettait seulement que, depuis plusieurs années, il ne fût pas venu à Bakou un homme versé dans la science pratique des austérités, ce qui m’expliquait pourquoi je n’apercevais pas de martyrs volontaires. Du reste, il en prenait son parti comme de tout au monde. Son langage était devenu aussi bigarré que sa foi. Depuis que nous ne nous étions vus, il ne se contentait plus de parler persan avec un mélange de plusieurs dialectes hindous, il y avait ajouté un peu d’anglais, un peu de français, un peu de russe et beaucoup d’allemand, que lui avait appris un ouvrier livonien auquel il avait loué la moitié de sa chambre dans le temple, car il y a en face une fabrique de bougies dont les ascètes r.e se montrent ni scandalisés ni importunés. On jurerait qu’ils ne l’aperçoivent pas.
Dans les classes plus lettrées que celles auxquelles appartiennent les exemples que je viens de citer, les mélanges d'idées sont, sans doute, d’une nature moins franche, mais ils y sont portés jusqu’à la complication la plus illimitée. C’est là que l’on entre dans un véritable pandémonium où tout pénètre, s’embrasse, se mélange, s’accepte, et n’expulse rien que le doute philosophique ;
11 y a des natures de scepticisme qui s’en passent. L’histoire portant témoignage que, dès les âges les plus reculés, l’Asie a ouvert l’oreille à toutes les assertions du supernaturalisme, on peut comprendre quelle richesse effroyable de théories s’y est produite, combien elle en a mariées et que de générations de systèmes mixtes sont sorties de pareilles alliances; et rien de tout cela n’a été oublié, rien perdu. Des transformations, moins importantes qu’on ne saurait le supposer, ont à peine travesti les plus antiques théories. C’est ce que j’ai montré déjà dans un autre ouvrage1; on en verra dans ce livre la preuve la plus éclatante, et sans cesse, à côté de ces ancêtres, sont venus et viennent se placer leurs enfants et les enfants de leurs enfants.
Si toutes ces doctrines et nuances de doctrines s’étaient isolées, renfermées en des cercles définis de croyants, il n’y aurait, dans un tel milieu, ni religions dominantes ni religions d’État possibles. Telle est leur multitude que le tableau en présenterait une série de petits groupes insignifiants, au point de vue du nombre des sectateurs. Mais ce n’est pas ainsi qu’il faut les concevoir et l’on peut établir comme un fait incontestable que chaque tête d’homme contient et fait vivre, en suffisante harmonie,
1 Traité des Écritures cunéiformes , Didot, 1864.
une troupe plus ou moins considérable de conceptions contendantes et que, au fond d’un même esprit, ces conceptions, toujours en mouvement, toujours en procès, dominent tour à tour ou s’éliminent les unes les autres, de telle Sorte que, pendant le cours de sa vie, leur ingénieux appréciateur parcourt une gamme fort étendue de croyances peu compatibles et souvent directement opposées.
Ceci n’empêche point que chacun possède en propre une religion positive. On est musulman, juif, chrétien, guèbre, hindou, et tel on est né, tel on meurt. Les conversions proprement dites, d’une foi à une autre, sont des plus rares et tellement onéreuses au petit nombre de ceux qui s’y laissent aller que l’on voit généralement leurs enfants, sinon eux-mêmes, revenir à la religion des aïeux. On peut citer à cette occasion l’exemple de beaucoup de juifs de Perse devenus musulmans, dont les uns ont fait retour purement et simplement au mosaïsme, tandis que les autres y ont ramené leurs enfants, tout en restant dans leur foi nouvelle, et, ce qui est digne de remarque, c’est qu’il n'en est résulté, pour ces apostats, aucune querelle avec les autorités du pays, bien que le Koran édicte des peines mortelles contre un pareil crime. Mais les raisons politiques qui ont amené le Prophète, sans beaucoup de succès, à ne vouloir que des musulmans dans l’Arabie, et qui ont, de même, porté les Turcs à se montrer sans pitié pour ce qui constitue chez eux une désertion civile, n’existent pas ailleurs. La tolérance pratique des idées l’emporte donc et on laisse chacun libre de faire ce qu’il entend, à moins que des causes toutes mondaines ne s’y opposent. Ainsi, il faut considérer, en général, la conscience d’un Asiatique comme
composée des ingrédients religieux et philosophiques suivants :
1° Un titre à peu près nu de religionnaire ;
2° Une foi plus ou moins vive dans certains des préceptes du culte avoué ;
3° Une opposition. résolue à beaucoup de ces préceptes, fussent-ils des plus essentiels ;
4° Un fonds d’idées tenant à des théories complètement étrangères et qui prend plus ou moins de place ;
5° Une disposition constante à favoriser la pérégrination de ces idées et de ces théories et à remplacer les anciennes par des nouvelles.
Le remplacement est d'autant plus assuré que théories et idées auront davantage la saveur du contraste. Alors l'heureux penseur suppose qu’il vient de s’ouvrir sur l’infini une porte inaperçue jusque-là par lui et par les autres.
Pareille organisation, ou, si on le préfère, pareille désorganisation intellectuelle serait impossible chez nous, et par plusieurs causes. D’abord, la méthode expérimentale en laquelle les Européens ont une confiance absolue et de routine laisse subsister un si faible goût pour le supernaturalisme que la plupart des esprits l’excluent absolument ou du moins n’en admettent que la plus petite dose. En outre, la discussion, chez nous, est ferme, un peu brutale, et la plupart du temps sans réticences essentielles, de sorte que le partisan d une idée, à moins de la garder pour lui seul, ce qui constitue un tète-à-téte de difficile durée, est contraint de la risquer au milieu du combat, et, par conséquent, de veiller à ce qu’elle donne peu de prise sur elle. 11 sera forcé souvent, bien loin de lui permettre trop de licence, de la traiter en
chien de basse-cour, lui coupant la queue et les oreilles pour laisser moins de prise à l’assaillant. C’est en cet état qu’il la présente, et le résultat inévitable de ce genre d'armement en guerre, c’est que le promoteur d’une théorie, contraint d’avance à examiner ce champion avec sévérité pour ne pas le voir étranglé du premier coup, le traite sans complaisance, et lui-même se refuse, autant qu’il en est capable, à divaguer avec lui. Si l’idée ne concorde pas assez avec les notions auxquelles il est attaché, avant de la produire il l’aura répudiée. Ces motifs de sévérité, ces garanties, ces barrières n’existent pas pour l’Asiatique; on peut dire, tout au contraire, qu’il s’est arrangé de façon à ce que rien ne pût gêner l’essor de sa fantaisie, et rien, en effet, ne le gêne.
C’est une règle de sa sagesse antique, comme de celle des philosophes de la Grèce, que toute opinion sur les entités supérieures doit être environnée de mystère. En premier lieu, le respect qu’on doit aux choses saintes l’exige. Il n’est pas raisonnable (je parle ici le langage des gens que j’observe) de jeter des vérités élevées devant des esprits indignes de les concevoir, et l’indignité résulte tout aussi bien de la non-préparation et de la seule ignorance que de l’hostilité et du mauvais vouloir. Pour mériter la participation à une doctrine quelconque, il faut une initiation dont le caractère et les épreuves varient suivant les bonnes ou mauvaises dispositions, connues ou supposées, du néophyte. Quant à la divulgation indiscrète, l’antiquité, par les accusations si fréquentes de profanation des mystères dont elle a poursuivi plusieurs de ses grands hommes, nous a fait assez voir combien elle en était révoltée. Cette façon de penser, venue
d’Asie, s’y est conservée toute entière. C’est une des causes latentes, mais certaines, qui justifient la répugnance des musulmans à laisser les chrétiens ou les juifs entrer dans leurs temples. Il en est de même pour ceuxci quant à leurs lieux de prières, et pour les guèbrcs quant à leurs ateshgâhs. Chez tous, la raison de la défense est la même que chez le prêtre de la grande Diane des Ephésiens.
Ensuite, il n’est pas bon d’exposer sa foi à l’insulte des incrédules, attendu que l’on peut rencontrer un sophiste qui profitera de sa supériorité d’adresse pour ébranler chez le fidèle des idées, en elles-mêmes incontestables, mais que leur partisan ne saura pas défendre. De sorte que le malheureux, frappé par son imprudence, déchu des augustes prérogatives du croyant, se trouvera dans la même position qu’un voyageur dépouillé de son or par des bandits. L’or et la foi n’auront rien perdu de leur valeur; mais, dans les deux cas, la victime n’y sera plus participante. 11 est donc de prudence élémentaire de ne pas affronter des argumentateurs trop retors; et, dès lors il est nécessaire de ne pas avouer ce qu’on pense et de cacher avec soin ce qu’on croit.
En outre, une raison forte, bien que d'un tout autre ordre, milite dans le même sens. Le possesseur de la vérité ne doit pas exposer sa personne, ses biens ou sa considération à l’aveuglement, à la folie, à la perversité de ceux qu’il a plu à Dieu de placer et de maintenir dans l’erreur. En tant que sage et marchant dans la bonne direction, il est précieux à Dieu; sa prospérité, son salut importent au monde. Parler à la légère ne pourrait jamais produire d’avantages; car Dieu sait ce qu’il veut, et s’il lui convient que l’infidèle ou l’égaré trouve la vraie
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route, il n’a besoin de personne pour opérer ce miracle. Il faut donc considérer le silence comme utile, et savoir que parler, en exposant la personne du croyant et souvent la religion même, est inopportun et devient quelquefois impie.
Pourtant il est des cas où le silence ne suffit plus, où il peut passer pour un aveu. Alors on ne doit pas hésiter. Non-seulement il faut alors renoncer sa véritable opinion, mais il est commandé d’accumuler toutes les ruses pour que l’adversaire prenne le change. On prononcera toutes les professions de foi qui peuvent lui plaire, on exécutera tous les rites que l’on reconnaît pour les plus vains, on faussera ses propres livres, on épuisera tous les moyens de tromper. Ainsi seront acquis la satisfaction et le mérite multiples de s’étre mis à couvert ainsi que les siens, de n’avoir pas exposé une foi vénérable au contact horrible de l’infidèle, et enfin, d'avoir, en abusant ce dernier et en le confirmant dans son erreur, imposé sur lui la honte et la misère spirituelles qu’il mérite.
C’est là ce que la philosophie asiatique de tous les âges et de toutes les sectes connaît et pratique, et que l’on appelle le Ketmdn. Un Européen serait porté à voir dans ce système, qui ne rend pas seulement la réticence indispensable, mais qui détermine l’emploi du mensonge sur la plus vaste échelle, il y verrait, dis-je, une situation humiliante. L’Asiatique, au rebours, la trouve glorieuse. Le Ketmân enorgueillit celui qui le met en pratique. Un croyant se hausse, par ce fait, en état permanent de supériorité sur celui qu’il trompe, et fût ce dernier un ministre ou un roi puissant, n’importe; pour l’homme qui emploie le Ketmân à son égard, il est, avant
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tout, un misérable aveugle auquel on ferme la droite voie, qui ne la soupçonne pas; tandis que vous, déguenillé et mourant de faim, tremblant extérieurement aux pieds de la force abusée, vos yeux sont pleins de lumière; vous marchez dans la clarté devant vos ennemis. C’est un être inintelligent que vous bafouez; c’est une bête dangereuse que vous désarmez. Que de jouissances à la foisl
Voilà le système. Mais il ne faudrait pas ici se tromper L’Asiatique n’a en lui ni l’énergie actiye, ni surtout l’imperturbable suite dans les idées qui lui seraient indispensables pour appliquer le Ketmân dans toute sa rigueur. Je viens de tracer la théorie ; la pratique ne se pique point de la suivre pas à pas.
Il existe aux environs de Trébizonde et d’Erzeroum des communautés de religionnaires qui professent extérieurement, disent-ils, l’islamisme sunnite. Dans leurs villages ils ont des mosquées qu’ils fréquentent le vendredi; ils entretiennent des moullas pour leur lire le Korân et leur commenter les traditions du prophète. Et, cependant, ajoutent-ils tout bas, nous ne sommes pas musulmans; nous allons aux églises, nous entendons la messe, confessons la divinité de Jésus-Christ et vénérons les images des saints.
Tout cela est rigoureusement vrai et, à force de le dire en confidence à quelques personnes sûres, personne ne l’ignore en Anatolie, et c’est aussi public que le son des cloches. Il semblerait dès lors que la feinte est inutile : nullement. A l’occasion, ces hommes paraissent devant les kadys , et on ne leur dispute pas les prérogatives des musulmans fidèles. Ils prêtent serment sur le livre de Dieu; leur serment est aussi valable que celui du shérif
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de la Mecque. Chacun sait quelle est leur opinion; mais chacun feint d’ajouter foi à leur mensonge. 11 a tous les effets civils qu’on peut s’en promettre, et, en réalité, l’injustice n’est pas trop forte ; car ces paysans sont beaucoup moins fourbes qu’ils ne le croient eux-mêmes Voulussent-ils demain se débarrasser de leur hypocrisie, ils ne pourraient plus abandonner des croyances qui sont devenues les leurs, par cela seul qu’ils en ont fait la comédie, et, à la fois musulmans et chrétiens, la mosquée ne leur est guère devenue moins indispensable que l’église.
En Perse, les Nossayrys, qui ne croient pas au Dieu individuel ni à la détermination fixe des existences, se donnent aussi pour musulmans, sont admis sans difficulté à tous les droits des croyants, sont reçus dans les mosquées et peuvent, en même temps, sans qu’on les inquiète, user de leurs droits d’incrédules pour rompre assez publiquement le jeûne du ramazan. Ces Nossayrys, avec une apparence beaucoup plus musulmane que les chrétiens dont je parlais tout à l’heure, se tiennent cependant plus loin de l’islam pour lequel ils n’éprouvent qu’antipathie. D’ordinaire, outre qu’ils sont Nossayrys, ils sont soufys. Une des inconséquences remarquables qu’on peut relever en eux, c’est leur attachement à la circoncision. Ils n’ont pas, dans leur magasin propre d’idées et de notions, une seule raison pour justifier cette pratique, et ils conviennent qu’elle est parfaitement inutile. Néanmoins tous sont circoncis, et ils ne manquent pas de circoncire leurs esclaves noirs, même quand ils les achètent à l’âge adulte ou même plus tard. Les femmes surtout attachent une grande importance à l’observation de cet antique usage. Un Nossayry, fort intelligent, pressé
sur ce sujet, avouait que c’était l’influence conjugale qui le contraignait à faire circoncire ses enfants. Au fond, l’habitude impose cette inconséquence : elle est en Asie non moins puissante qu’ailleurs, sinon plus.
Les guèbrcs assurent que l’auteur de leur religion, Zerdusht, n’était autre que le patriarche Abraham; ils veulent ainsi que leurs livres sacrés, provenant d’un des prophètes reconnus par l’islam , soient admis par les musulmans comme saints. Au moyen de cette interprétation , ils seraient classés parmi les gens des livres, et jouiraient des avantages assurés par Mahomet aux juifs et aux chrétiens. Personne n’ignore que la prétention des guèbres est fausse et qu’eux-mémes n’en sont nullement dupes. Cependant, on l’accepte officiellement, et j’ai entendu des musulmans, affectant une grande rigidité, m’exprimer, sans y croire, l’opinion la plus flatteuse sur son Altesse Zerdusht, en m’assurant que c’était un des noms d’Abraham. Les guèbres tendent, du reste, fortement, en dehors de toute autre considération , aux méthodes islamiques, et, à force de chercher à se concilier l’estime des docteurs unitaires, ils ont souscrit à des concessions telles qu’on peut considérer aujourd’hui ces dualistes comme des espèces de déistes superstitieux. Leur ancienne foi proprement dite est bien malade dans leurs esprits. Ce n’est, du reste, pas si nouveau qu’on pourrait le croire. Dès avant le temps de la réforme sassanide, arrivée sous Shapour, l’esprit unitaire était insufflé par l’araméisme dans le sein des prêtres zoroastriens.
On pourrait multiplier indéfiniment les exemples de Ketmân en matière religieuse; il n’est pas une communion, pas une secte qui ne s’en donne la gloire ou le plaisir, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, sur
l’ensemble ou sur les détails. Mais, précisément pour cette cause, je serai si souvent ramené à parler du Ketmàn et à en montrer l’action et les effets, qu’il est inutile d’y insister ici davantage. En ce qui concerne les opinions philosophiques, on conçoit aussi que ce principe a mille occasions de s’appliquer.
D’abord, la disposition de tout le monde à changer fréquemment d’avis et à accoupler les opinions les plus adverses, rend le Ketmân particulièrement commode. Quand on cache ce qu’on pense, on n’a pas l’inconvénient d’avoir à s’expliquer nettement vis-à-vis de soiinéme , et quand on ne livre que par petits morceaux et avec des réticences ou des déguisements ce qu’on admet, on n’est pas aisément pris en flagrant délit de contradiction. Or, c’est ainsi que les Asiatiques se communiquent leurs idées. On devine, sans doute, la direction générale de la pensée de quelqu’un que l’on connaît bien ; mais on n’est jamais sûr que cette direction ne soit pas modifiée par l’action de quelque croyance nouvelle ou ancienne dont il ne nous a jamais été fait confidence, et si, par hasard, une déviation se révèle et qu’on la signale, l’ami, par crainte, par fausse honte, par caprice, par orgueil ou par moins que tout cela, par un sentiment qu’il ne s’explique pas à lui-méme, s’empresse de vous prouver que vous vous trompez, en vous démontrant que l’idée que vous lui supposez est absurde , inadmissible , coupable au premier chef, et en vous avouant que sa vraie façon de voir y est diamétralement opposée. Un mois après il aura oublié sa belle défense, et, de luiméme , vous exposera dans tous ses détails le sentiment contre lequel il s’était tant révolté.
Car, avec les Orientaux, nul secret n’est gardé long-
temps. Un des faits qui étonnent davantage quand on vit au milieu d’eux, c’est de s’apercevoir que cette grande affectation de mystère qui entoure la vie de chacun n’est qu'un voile suspendu par en haut, non attaché par en bas, voile léger, que le moindre souffle d’air dérange et qui s’écarte à chaque instant pour laisser voir même les choses les moins nécessaires à rendre accessibles au public. Du temps de Feth-Aly-Shah, les scènes de son harem défrayaient de leurs détails un peu singuliers toutes les conversations des bazars, et l’on se disait publiquement, librement, le nom du marchand géorgien, du brillant cavalier nomade ou de l’élégant Mirza qui avait trouvé, la veille au soir, l’accès libre et de quelle façon il était entré. Si ces indiscrétions se commettent avec un laisser-aller bien étrange en matière si délicate, on peut aisément croire que la chronique scandaleuse des particuliers n’est pas plus soustraite aux commérages. En effet, l’indiscrétion va loin sur ce chapitre, et l’on est forcé de conclure bien vite que la clôture des maisons et la voilure des femmes ont, pour conserver les secrets, justement l’effet contraire à celui que l’on suppose d’abord. Puisque les Asiatiques parlent avec tant d’ingénuité de choses qui les touchent de si près, il n’y a pas à s’étonner qn’ils aient autant d'intempérance d’imagination et de langue dans le domaine des idées. Le Ketmân leur sert plus à en faire un carnaval perpétuel , à se rendre insaisissables à force de déguisements et de mobilité, qu’à dissimuler réellement leur pensée. Un musulman soufy, très-avancé, me confiait que la Perse, à son avis, ne contenait pas un seul musulman absolu. Je suis tenté de croire que la proposition doit s’étendre et se transformer ainsi : L’Asie centrale ne contient pas un seul religion-
naire qui ne reconnaisse que les seuls préceptes de sa foi et qui les admette tous.
Maintenant, on peut comprendre sans difficulté pourquoi j’ai affirmé dans un autre ouvrage que le fanatisme, en tant que représentant une persuasion exclusive d'une religion quelconque, était un phénomène antipathique à l’esprit des Orientaux et n’existait pas chez eux 1 . Comme il n’y a pas là de foi entière, il n’y a pas non plus de préoccupation exclusive. Comme il n’y a pas de groupe suffisamment considérable uni parles liens d’une doctrine strictement acceptée, il n’y a pas non plus d’enthousiasme collectif, ni de haine commune déterminée. Ce qui existe, ce sont des individualités ou de petites réunions dans lesquelles on entre et d’où l’on sort sans éclat et sans bruit, qui se considèrent comme sachant la vérité en toutes choses et ne voulant pas la dire, mais la laissant échapper malgré elles, méprisantes pour ce qui ne cadre pas avec leurs idées du moment, contribuant ainsi à propager l’esprit de secte et de personnalité égoïste, grande raison d’être de la débilité politique des Orientaux, et ne présentant à l’œil de l’observateur qu’un bouillonnement, une ondulation incessante des doctrines les plus diverses, ballottées, mélangées par des influences ambiantes, et, en somme, beaucoup trop faibles et trop occupées de se défendre pour avoir le loisir, les grands desseins, la témérité et la résolution implacable qui constituent le fanatisme.
1 V. mon ouvrage intitulé : Trois Ans en Asie.