CHAPITRE II
l’islamismf. persan
L’islamisme, mélange à peine déguisé de religions antérieures, est par sa structure très-disposé à subir et même à servir les dispositions naturelles que j'ai observées dans les pages précédentes. Il convient donc à merveille à l’esprit des Orientaux et à toute nature d’intelligence qui s’en rapproche. C’est à ce fait qu’il faut attribuer les succès vraiment remarquables que les missionnaires HMflhométans obtiennent aujourd’hui sur tous les points du continent d’Afrique. Naturellement, les conversions nomr breuses qui semblent les y attendre et qui éclatent à leurs premières paroles, les encouragent singulièrement à se porter vers ces régions si bien disposées pour eux. Us y vont en nombre assez notable. Ils offrent ainsi le spectacle d’une sorte de jeunesse et d’énergie de prosélytisme fort curieuses surtout en ce qu’ elles contrastent avec la situation de l’islam dans d’autres contrées. Vis-à-vis des races européennes, ce culte s'est toujours trouvé dénué de séductions. Il a dù se contenter de quelques recrues albanaises ou bosniaques. Dans l’Inde, les conquérants arabes, gaznévides, mongols, afghans n’ont réussi qu’avec beau-
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coup de peine à se créer un certain nombre de coreligionnaires parmi leurs sujets. Pour amener ce nombre au chiffre respectable qu’il montre aujourd’hui, il a fallu infiniment de violences, de temps et aussi d’immigrations. En Chine, il semble que tous les musulmans indigènes descendent des artilleurs persans de Djynghyz et de Koubilay, et que la population locale proprement dite n'a jamais beaucoup goûté leurs enseignements. Partout ailleurs, l’islam est resté à peu de chose près ce qu’on l’a vu au xe siècle, et il ne parait pas avoir fait aucune conquête qui, du moins, soit de quelque marque.
Si l’on sépare la doctrine religieuse de la nécessité politique qui souvent a parlé et agi en son nom, il n’est pas de religion plus tolérante, on pourrait presque dire plus indifférente sur la foi des hommes que l’islam. Cette disposition organique est si forte qu’en dehors des cas où la raison d’Etat mise en jeu a porté les gouvernements musulmans à se faire arme de tout pour tendre à l’unité de foi, la tolérance la plus complète a été la règle fournie parle dogme. Qu’enseigne le Koran? Que la reconnaissance de la vérité ne dépend en aucune façon de la volonté de l’homme; c'est Dieu qui, à son gré et sans que nul puisse apprécier ses motifs, (accorde ou refuse la lumière à l’esprit de sa créature. Tel personnage est élu dans les plus profondes ténèbres. Tout lui est révélé. Tel autre, non-seulement ne voit pas la vérité posée devant lui, il ne l’apercevra jamais, et cette vérité l’aveugle, on pourrait dire avec malice, et c’est ce que déclare le Koran quand il affirme que la ruse de Dieu est supérieure à toutes les ruses. Ainsi cet homme né pour être croyant, mais ainsi repoussé, Dieu le mène d’erreurs en erreurs jusqu’au but marqué d’avance, c’est-à-dire jusqu’à la
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damnation éternelle. Toutes les prédications du monde n’y peuvent rien faire, et, en conséquence, il est inutile de se jeter en travers du droit et des voies de la Providence en cherchant à amener à elle un néophyte dont, sans doute, elle ne se soucie pas, puisqu’elle ne l’a pas marqué de son sceau. Aussi a-t-il toujours été de règle dogmatique que les chrétiens et les juifs ne peuvent être contraints à changer de religion. Si on leur demande un tribut particulier, c’est que, n’étant pas musulmans, ne prenant point part aux charges générales de l’Etat, comme, par exemple, le service militaire, il est cependant juste qu'ils contribuent en quelque chose au service public. Pour ce qui est des idolâtres, le Prophète a été plus dur en théorie ; mais, dans la pratique, la loi s’est immédiatement adoucie et a accepté ce quelle prétendait vouloir détruire sans rémission. Qu’on ne s’arrête pas aux violences, aux cruautés commises dans une occasion ou dans une autre. Si on y regarde de près, on ne tardera pas à y découvrir des causes toutes politiques ou toutes de passion humaine et de tempérament chez le souverain ou dans les populations. Le fait religieux n'y est invoqué que comme prétexte et, en réalité, il reste en dehors. Ce que l’islam a eu en vue, presque uniquement, c’est de recommander la notion d’un Dieu unique, se révélant par des prophètes. Voilà l’alpha et l’oméga de sa théologie. Pourvu qu’on reconnaisse ces deux points, l’islam est satisfait et la plus grande liberté est laissée à la conscience de l’homme qui les a confessés; cet homme eût-il d’ailleurs les opinions les plus différentes de celles des autres musulmans, il est toujours considéré comme fidèle, tant qu’il n’abjure pas officiellement. La conséquence de ce principe a été double et considérable :
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d’abord, l’acceptation facile, rapide du culte nouveau par un très-grand nombre de gens appartenant aux autres religions et qui ne trouvaient pas que ce fût payer bien cher l’honneur et le profit de faire partie d’une nation conquérante que de prononcer une formule de foi compatible avec leur façon de voir antérieure; ensuite, second résultat : sous la garde de ce voile très-léger, les opinions, les doctrines, les théories anciennes se sont très-aisément maintenues et n’ont absolument rien perdu ni de leur force ni de leur crédit*, et de plus, toutes les opérations intellectuelles tendant à créer de nouvelles combinaisons philosophiques ont été plutôt favorisées que desservies. L’islam n’a pas arraché une seule des plantes vénéneuses ou utiles qu'il a trouvées en floraison avant lui ; il n’en a empêché aucune de naître après son avènement. La preuve en est que si les hérésies ont commencé de bonne heure pour le christianisme, elles ont été plus précoces encore pour l’islam; Mohammed lui-inème les a vues se produire et elles se sont montrées bien fécondes.
11 est difficile de partager l'opinion de ceux qui veulent montrer dans le dogme mahométan un empêchement direct au développement intellectuel. Le contraire semblerait plus soutenable. Une religion qui a prononcé cette formule' : « l’encre des savants est plus précieuse que le sang des martyrs, » qui assure que chaque homme, au jugement dernier, sera examiné sévèrement sur l’usage qu'il aura fait de l’intelligence à lui départie, qui a vu depuis sa naissance au vu* siècle jusqu'à la fin du xvi", pour ne pas descendre plus bas, une telle prospérité matérielle soutenue et entretenue par un tel état scienti-
1 Traité des Écritures cunéiformes , t. Il, p. 327.
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ûque et littéraire dont nous ne connaissons en réalité pas tout, cette religion ne saurait passer avec justice pour contraire aux labeurs de l’esprit. Que si, depuis la dernière date que j’indique, l’Asie Centrale a souvent été déclinant, ce phénomène s’explique assez sans qu’on ait besoin de s’en prendre à l’islam. Qu’on suppose, dans un pays européen quelconque, la prédominance absolue de la discipline militaire et administrative, pendant une période de deux cent cinquante ans, comme cela a eu lieu en Turquie ; qu’on y conçoive quelque chose de pareil à l’anarchie guerrière de l’Egypte sous une conscription d’esclaves étrangers, Circassiens, Géorgiens, Turks, Albanais; qu’on s’y figure, comme dans la Perse postérieurement à l’année 1730, une invasion afghane, la tyrannie soldatesque de Nadcr-Shah, les cruautés et les ravages qui ont marqué l’avénement de la dynastie actuelle des Kadjars; que l’on réunisse cet ensemble de circonstances, avec le concert de causes secondaires qu’il amène tout naturellement, on concevra alors ce que le pays européen que j’imagine, tout européen qu’il sera, aura pu devenir, et je ne trouve pas nécessaire de chercher d’autre explication à la ruine des pays orientaux ni de charger l’islam d’une responsabilité injuste. Je me refuse tout à fait à accuser d’obscurantisme une foi religieuse à laquelle on pourrait beaucoup mieux reprocher de ressembler plutôt à une philosophie assez vague qu’à une observance définie, et qui, d’ailleurs, soit dit encore une fois, a, sinon créé, du moins laissé créer d’assez belles périodes d’intelligence pour qu’on lui épargne des reproches que les faits démentent. Je ne suppose pas nécessaire d’élaborer ici une apologie pour expliquer l’existence d’un nombre quelconque de moullas plus ou moins igno-
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rants et grossiers. 11 en est, sans doute, et des plus grotesques, mais il faut avouer de même qu’il a existé de tout temps, partout, et même en Europe, des philosophes et des savants qui n’étaient pas des modèles de raison et de bons sentiments, ce qui n’est pas plus à la charge de la science que les sottises de prêtres ineptes ne sauraient l’être à celle de l'islam.
Ce qui reste certain, c’est que l’esprit de critique, de recherche et de discussion suscité, dès les premiers jours, par Mahomet lui-même, ne s’est jamais perdu. C’est là de la vie plus ou moins bien employée, mais c’est de la vie. On en voit aujourd’hui, en Perse, des manifestations fort accusées dans les contestations des trois partis principaux qui se divisent le clergé et les fidèles, et se partagent l’orthodoxie shyyte. Il s’agit des Akhbarys, des Moushtehedys et des Sheykhys, discutcurs de trois opinions nouvelles, au moins quant à la forme qu’on leur voit actuellement et qui leur est imposée par les tendances, les besoins ou les résistances du milieu social dans lequel elles se produisent.
Les Akhbarys acceptent, à titre également authentique, toutes les traditions courantes soit des prophètes, soit des Imams. Cette théorie, respectueuse en apparence et beaucoup moins en réalité pour les sources de l’islam, permet à ceux qui la suivent d’admettre, sous couleur d’opinions professées par Aly et ses onze successeurs, une quantité notable d’idées et de principes qui, bien évidemment, n’ont rien de commun avec les doctrines du Koran. Mais du moment qu’on réussit à placer ces idées et ces principes sous le patronage d’un nom révéré, on se tient pour dispensé de les comparer avec des prescriptions définies qui, sans nul doute, les repousseraient. Il
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suffit de les justifier par un hadys, une tradition venue juste à point au moment où un secours était nécessaire. Cette tradition ipso facto devient authentique de plein droit et l’opinion qu’elle appuie se trouve du môme coup orthodoxe.
C’est une façon de procéder un peu large sans doute ; je ne crois pas, cependant, qu’on puisse, à proprement parler, accuser les Akhbarys de mauvaise foi déclarée et encore moins d’avoir inventé la masse énorme de documents dont ils se piquent de disposer. On en trouverait l’étoffe, sinon toujours la forme, dans les Agoual-al- Houkkema ou « Dires des philosophes, » « formules, » qui sont presque absolument d’origine sassanide ou perse, mais traduites, retraduites et remaniées. Je ne cite ici que la principale source ; sans aucun doute on doit en indiquer d’autres, comme, par exemple, les doctrines judaïques et une dérivation notable des enseignements indiens. A la faveur de ces autorités si variées, toutes ramenées, quand il le faut, à n’étre que l’opinion officiellement exprimée de quelqu’un des Imams, les Akhbarys se donnent comme les plus purs des Shyytes, parce qu’ils démontrent sans peine qu'ils sont les plus éloignés d’accepter les notions rigoureuses des Arabes et des Turks sunnites sur la critique de la tradition. En conséquence, ils se vantent d’ètre les hommes de la religion nationale par excellence, ce qui implique, suivant nos façons de parler, la prétention à un patriotisme plus exalté que celui de leurs contradicteurs.
Ainsi, se proposant de haut à la sympathie publique, les Akhbarys croient pouvoir entretenir et professent, en toute sécurité de conscience, des maximes peu musulmanes. Ils n’acceptent pas la résurrection effective
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des corps et assurent qu’après le dernier jugement les hommes revêtiront de pures apparences. Rien qui ne soit complètement immatériel ne subsistera ni dans les élus ni dans les damnés. Les jouissances des uns, les souffrances des autres seront d’une nature purement idéale.
Les Àkhbarys se montrent faciles à vivre et ils comptent parmi leurs sectateurs un grand nombre d’hommes du peuple et de petits fonctionnaires ; c’est à peu près l’opinion bourgeoise. Pourvu qu’une idée soit placée sous le couvert du nom d’un des Imams, elle est assurée de leur plaire et accueillie sans qu’on l’examine de plus près. Ce système ne s’accorde pas avec une érudition un peu sévère. Si, pourtant, les théologiens sérieux, surtout dans le haut clergé, surtout à Téhéran, réprouvent les Akhbarys et se font gloire de réfuter leurs doctrines, il est cependant des villes, comme Hamadan, par exemple, où la majeure partie du clergé et son chef, lTmam-Djumé lui-même, sont des Akhbarys déclarés.
Les Sheykhys ont bien un point de contact avec les opinions que je viens d’indiquer. Bien que ne repoussant pas tout à fait l’idée de la résurrection des corps, ils ont repris une ancienne opinion d’Avicenne au sujet de l’enlèvement au ciel de Mahomet et du miracle que le prophète accomplit lorsqu’il fendit la lune en deux avec son doigt, le shekk-el-Kamar. Ils prétendent que, dans ces deux cas, comme lorsqu’il s’agit des nombreux miracles inconnus au Koran, mais prêtés à Mahomet par le shyysme, il ne faut pas songer à l’admission d’une réalité matérielle, mais, au contraire, recourir à un sens figuré. Ainsi, pour le premier fait, ils proposent l’hypothèse d’une vision ; pour le second, celui d’une interpré-
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tation parabolique, et de même, dans chacun des autres faits de ce genre, l’explication rationnelle la plus convenablement indiquée par le sujet lui-méme.
Hadjy-Sheykh- Ahmed, qui passe pour l’auteur de cette théorie, était un Arabe de Bahreyn. 11 professait, il y a une quarantaine d’années, à Tebryz et est mort à Kerbela. Bien qu’il ait laissé plusieurs ouvrages de théologie, il n’a jamais avancé ouvertement dans ces livres, de l’aveu même de ses disciples les plus passionnés, rien qui puisse mettre sur la voie des idées qu’on lui prête aujourd’hui. Mais tout le monde assure qu'il pratiquait le Ketmân et que, dans l’intimité, il était d’une extrême hardiesse et d’une grande précision dans l’ordre de doctrines qui porte aujourd'hui son nom. Ce qui est certain, c’est que la croyance sheykhye compte de nombreux partisans parmi les personnages les plus instruits du clergé. Ce sont les principaux adversaires des Akhbarys. Ils s’élèvent avec force contre le nombre immodéré de traditions et le peu de critique ou plutôt l’absence complète de critique avec laquelle on les adopte. Ils ne manquent pas de rappeler à l’observation des règles prescrites par les anciens exégètes et qui sont, en effet, sévères ; bref, ils se rapprochent, à cet égard, de la façon de raisonner et d’agir des Sunnites. Ils n’accepteraient cependant pas ceci comme un compliment, car ils se piquent, à leur tour, d’être les plus zélés comme les plus scrupuleux des Shyytes. Se tenant dans une position moyenne entre le puritanisme des Sunnites et le laisseraller un peu fantasque des Akhbarys, ils ne ressemblent pas mal aux Puséytes anglais, d’autant plus hostiles au catholicisme qu’ils s'en rapprochent davantage. Les Sheykhys, généralement savants, sont un peu pharisiens.
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L’orgueil scholastique est leur grand péché. Quant aux Moushtehedys, ils s’arrangent de façon à se faire tout à tous.
Ils n’approuvent pas la légèreté des Akhbarys en matière de traditions et reconnaissent volontiers qu’un document de cette nature, pour être authentique ou du moins considéré comme tel, doit avoir subi victorieusement l’épreuve des quatre ordres de témoignages indiqués dans les écoles. Sur ce point ils ne faiblissent pas, quanta la théorie; mais, dans la pratique, ils s’humanisent. Leur cœur se fend à refuser ce qu’on leur offre comme venant de l’héritage des Imams, et, alors, sans se faire trop prier, ils ferment les yeux sur les démonstrations qu’on ne leur donne pas. Sur le point des miracles du Prophète et des Imams, ils se montrent surtout pleins de laisser-aller et de bon vouloir. Ils n’acceptent pas les interprétations latitudinaires des Shcykhys et préfèrent s’en tenir au fait brut. L’examen porté sur de pareils sujets leur semble d’un exemple mauvais et de conséquences fort dangereuses. Ils entrevoient au bout quelque chose comme la ruine de la religion et comme un rationalisme qui, pour être rigoriste d’apparence, n’en est pas moins au fond très-hostile à la foi. Puis, en tant qu’ Asiatiques, ils tiennent aux miracles. En général, les Moushtehedys se recrutent parmi les mondains, les ecclésiastiques qui s'occupent plus d’affaires judiciaires ou administratives que de questions théologiques, les grands officiers de l'État, les hommes importants de l’administration.
Il ne faut pas perdre de vue que si l’on peut, approximativement, classer les trois opinions ainsi que je le fais, il est nécessaire pourtant d'ajouter qu’il est rare que, dans le cours de sa vie, un Persan n’ait point passé
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de l’une à l’autre et ne les ait point toutes les trois professées.
Je laisse ici de côté les fractions et les nuances et m’en tiens à ces trois grandes divisions du shyysme. L’opinion sunnite, bien plus partagée encore en elle-même, existe peu en Perse, où le sentiment national la repousse. Depuis les Seféwys, l’horreur un peu exagérée que l’on professe pour elle a toujours été en augmentant; mais la religion a moins à faire dans cette querelle que la politique. Je n’en parlerai donc pas; ce qui suffit, c’est de montrer que, de toutes les religions existantes, l’islam est certainement la plus morcelée, et cela de deux manières . d'abord, par le nombre infini de ses sectes reconnues ; ensuite, par l'habitude de tous ses fidèles, habitude que je m'efforce d’exposer et de faire comprendre, d'entretenir toujours dans les esprits, à côté des préceptes du Koran, un certain nombre de notions qui viennent des points de l’horizon les plus opposés. La cause de cette extraordinaire liberté critique, c’est, sans doute, ainsi que je l’ai montré, le vague et la pauvreté originelle de la formule : « Il n’y a de Dieu que Dieu et Mahomet est le prophète de Dieu, » formule qui, pourtant, au point de vue théorique comme au point de vue pratique, contient tout l’islam. Mais pourquoi ce vague ? pourquoi cette pauvreté? C’est ce qu’on ne saurait comprendre qu’en sortant de l’islam et en remontant à ses origines.
Dans la première partie de son existence, le Prophète, singulièrement tourmenté de questions philosophiques et religieuses, n’était pas une exception parmi ses compatriotes. C’était un homme de tribu, mais non un nomade. Issu d’un sang très-noble, bien que de la branche V. la plus pauvre d’une grande famille, il était marchand et
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avait nécessairement la nature de sentiments ordinaire à sa caste dans toute l’Asie. Qui dit là marchand, dit penseur, personnage dévot, occupé des problèmes supérieurs. Mahomet était donc, nativement, dans cette voie. Quatre séries d’idées se présentaient comme éléments de solution pour toutes les questions qu’il pouvait agiter en luimême : les pratiques de son peuple ; le judaïsme, professé par un nombre considérable d’Arabes ; le christianisme qui comptait aussi suffisamment de sectateurs ; enfin, le chaldaïsme, ou pour me servir de l’expression même du Prophète, le sabysme.
Les pratiques de son peuple s’offraient à lui comme dignes de considération, en général, mais inadmissibles sur certains points et insuffisantes sur d’autres. Le prophète respectait le temple de sa ville natale, acceptait la vénération dans laquelle il avait été nourri pour la Pierre- Noire, le puits de Zemzem, etc.; mais, comme chacun savait que les idoles dont on avait rempli l’enceinte sacrée étaient là assez nouvellement; que, d’ailleurs, leur présence s’unissait à des règles superstitieuses, grossières et répugnantes pour des natures un peu relevées, Mahomet trouvait à réformer dans les institutions qui avaient entouré sa jeunesse. Cependant, il n’éprouvait aucun désir de supprimer l’essentiel de cette foi ancienne, même quant à la partie purement cérémonielle, et, en effet, il n’a rien tenté de semblable. Ainsi donc, vis-à-vis du culte ancien, Mahomet n’est qu’un réformateur, et encore un réformateur timide, modéré; lui-même ne se donne pas Pour autre chose.
Comme moyen de reconnaître les côtés faibles du culte distant, comme instrument de critique, il est évident l)ar le Koran que Mahomet eut recours au judaïsme, et
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qu’il lui accorda une grande confiance pour établir son exégèse et appuyer sa polémique. Mais, en môme temps, il n’est pas moins certain que ce judaïsme n’était point celui de la Bible, et que Mahomet n’a jamais vu ce livre. Toutes les sources où le prophète a puisé se retrouvent dans la Gemara et le Talmud, et peut-être plus bas encore, c’est-à-dire dans les anecdotes traditionnelles circulant parmi les docteurs israélites ou forgées par les ouailles de ceux-ci au moyen de récits mal transmis ou mal compris. Mahomet avait acquis sa science plus par voie orale que par lecture, bien qu’il ne fût nullement resté étranger à ce mode d’études. 11 avait beaucoup entendu, et de toutes sortes de personnes, les unes réellement savantes dans la littérature talmudique, les autres moins et se contentant des traditions populaires. 11 a admis le tout, à titre égal, comme opinion des juifs sur eux-mêmes. S’il n’a pas consulté la Thora, les livres essentiels et originaux de la foi israélite, il ne semble pas qu’il l’en faille accuser. Les juifs avec lesquels il était en rapport devaient être hors d’état de les lui montrer, car, avec un respect profond pour l’Ancien Testament, les juifs d’Asie, à cette époque, ne le négligeaient pas moins qu’ils ne le font aujourd’hui, où les traditions des docteurs, les dires des savants et les sentences des saints personnages, absorbent la totalité de leur attention. Pour nous, qui ne connaissons aujourd’hui l’histoire des patriarches que par la Bible, la façon dont Mahomet la rapporte, le point de vue souvent si bizarre sous lequel il envisage les faits bibliques qu’il raconte, nous causent un extéme étonnement; mais il faut observer que c’est précisément ainsi que les juifs d’Asie racontent et comprennent les mêmes faits et les modifient et les am-
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plifient et les changent. Mahomet ne mérite aucunement le reproche qu’on lui a fait d'avoir brodé sur le texte biblique et inventé des choses inconnues avant lui. D’abord, il y a peu de vraisemblance à ce qu’il ait pu en agir ainsi, parce que la contradiction eût été trop assurée, trop certainement victorieuse. Les juifs remplissaient les villes et les campements de l’Arabie, et singulièrement Yatrib, la ville du prophète, Medinet-Enneby. Ensuite, on ne voit pas quelle eût été l’utilité d’un système aussi grossier. Les passages où Mahomet se sert des traditions bibliques seraient tout aussi bons pour sa doctrine s’ils étaient tirés directement de la Bible que corrompus comme on les voit. D’ailleurs, le fait seul que la plus grande partie de ces versions apocryphes se retrouve dans les livres talmudiques tranche la difficulté. Du petit nombre de ceux qu’on n’y voit pas, une certaine partie est cependant admise par les juifs comme vraie. Un faible reliquat reste, dont l’origine parait perdue, mais cela ne valait pas la peine d'étre inventé, et, j’en suis convaincu, ne l’a pas été plus que le reste. Les motifs qui ont porté Mahomet à se préoccuper de la tradition biblique devaient nécessairement l’obliger à prendre cette tradition là où la science de son époque la cherchait de préférence. Il lui fallait agir sur les savants de son pays, il fallait leur faire voir ce que c’étaient que les hommes du Vieux Testament, et comment Dieu leur avait parlé, ce qu’il leur avait dit, ce qu’il leur avait commandé. Assurément il ne pouvait remplir cette tâche que suivant les moyens avoués par la science d’alors. Prétendre retourner à la Thora, que personne ne connaissait et qu'on avait embaumée dans la vénération et dans l’oubli, c’eût été vouloir créer une science nouvelle, vouloir beaucoup étonner tout le monde
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et se mettre sur les bras nombre d'affaires qui n’étaient pas les siennes, qui n’étaient surtout pas celles d’un prophète. Mahomet a donc suivi la seule voie ouverte, et, incontestablement, il l’a fait d’instinct, sans nulle idée qu’il aurait pu ou dù agir autrement, afin d’éviter les reproches que les critiques chrétiens ne lui ont pas ménagés, et qu’en bonne foi il ne pouvait pas prévoir.
On doit le défendre de même sur ses connaissances en matière de doctrine chrétienne. Je lui sais un certain gré, je l’avoue, d'avoir posé en principe que les chrétiens de son temps corrompaient l’Évangile, reproche, du reste, qu’il adressait aussi aux juifs par rapport à leurs livres saints. Probablement, si on lui avait demandé de prouver cette allégation, il l’aurait spécifiée en la faisant tomber sur certains dogmes que nous reconnaissons comme fort authentiques; mais il n’en est pas moins vrai que dans la forme générale donnée par lui à son accusation, il a raison : les chrétiens de sa connaissance avaient falsifié les Évangiles.
On ne voit pas que Mahomet ait jamais été en relation, du moins en relation suivie, ni qu'il ait pu l'étre, avec des catholiques. Au moment où il vint remplir sa mission, l’Arabie et les provinces environnantes n’en comptaient plus guère. Les hérésies aujourd’hui existantes dans ces contrées, appuyées d’autres hérésies désormais disparues, y dominaient absolument, et les livres dont on se servait n'étaient autre chose que des commentaires sur les Écritures, infectés des hérésies de leurs auteurs et se réclamant de quelques-uns de ces nombreux évangiles ou actes apocryphes par lesquels l’Orient, dans les premiers siècles de l’Église, *s’est rendu si célèbre. Toutes les fois que Mahomet cite le Nouveau Testament, il le fait à faux,
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suivant nous; mais il cite très-juste d’après un apocryphe quelconque, et en envisageant ainsi les choses, on peut mettre de côté, sur ce point encore, les accusations de supposition d’écrits.
Ce qui n’est pas douteux, c’est qu’appuyé sur des documents hébreux et chrétiens également erronés, et s’exposant ainsi à faire pénétrer toutes les faussetés dont ces documents étaient chargés au sein de sa propre doctrine, Mahomet professe pour les deux religions qu’il appelle à son aide un respect profond et sincère. Il dénonce avec indignation ceux de leurs sectateurs qui les vicient ou les pratiquent mal ; il proclame son estime pour leurs saints; il se fait leur champion, et, les prenant l’une et l’autre par la main, il les propose aux Arabes comme deux envoyées célestes, comme deux manifestations divines, dont les ordres doivent être écoutés, qui, ayant fixé successivement et possédant la tradition, doivent donner les moyens de la retrouver toute pure, et c’est pour accomplir cette tâche que lui, Mahomet, a été suscité. Il n’est pas Dieu, il n’est même pas, comme Moïse, l’instrument direct de Dieu. Il n’a pas, comme le Christ, le don des miracles; mais il est l’homme ignorant et faible qu’il a plu à Dieu de choisir pour recevoir ses commandements par l’intermédiaire de Gabriel. Ces commandements, l'archange les lui apporte tout rédigés; ils ne contiennent aucune parole qui soit de lui, il donne tout « sans augmentation ni diminution; » en un mot, le livre est divin et le prophète ne l’est pas, et ce livre divin est le complément nécessaire et la correction des livres juifs et chrétiens corrompus par leurs sectateurs.
Ainsi, au moyen de ces trois livres, la Thora, que le prophète n’a pas lue, les Évangiles qu’il reconnaît pour
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falsifiés, mais qu’il semble avoir pratiqués directement, enfin le Koran, apporté par Gabriel, que veut Mahomet? Pas autre chose que retrouver et rétablir dans sa pureté primitive la foi des anciens Arabes, des anciens prophètes, des anciens patriarches, d’ Abraham, de Noé, d’Adam et d’Ève. Pas d’innovation, rien qui accuse dans son esprit l’idée de temps révolus amenant une ère plus heureuse pour l’humanité; il prétend revenir au passé le plus lointain, à la croyance de l’Eden bien purifiée et dégagée de tout ce que la série des siècles y avait ajouté de scories et mêlé de cendres. Or, le noyau de cette foi, ce n’était ni dans l’Évangile, ni dans la Thora qu’il le cherchait et l’apercevait encore, puisque ces deux livres ne sont pour lui que des instruments de critique et de théologie comparées ; il est dans son point de départ même, dans l’objet de ses plus vives préoccupations, dans la foi des Arabes, abstraction faite de l’idolâtrie qui s’y est môlée. Considérons donc avec lui ce que c’est que la foi des Arabes.