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CHAPITRE IX

CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. — TROUBLES A ZENDJAN.

Cependant, avant d’avoir encore aucune connaissance de ce qui s’était passé devant le château du Sheykh Tebersy, le Shahzadèh Mehdy-Kouly-Mirza s’était mis en route avec des troupes aussi nombreuses qu’il avait pu en réunir pour aller retrouver le Serdar Abbas-Kouly- Khan Laredjany. Il fut rejoint en route par les messagers de ce seigneur, qui, en lui présentant plusieurs lances garnies de têtes, lui remirent des lettres un peu ambiguës et lui jurèrent, comme c’est d’usage en pareil cas, par sa tête, par la tête bienh'eureuse du Roi et par Mourtéza Aly, que les bâbys avaient été complètement vaincus et détruits, ou que, s’il en restait par hasard quelques-uns, ce qu’ils ignoraient, ce ne devait pas être beaucoup. Un discours aussi satisfaisant n’avait point persuadé le prince, habitué à en faire lui-même de pareils à ses supérieurs ; mais la vue des têtes lui sembla au moins d’un heureux augure, et il continua sa route, plein de bonne espérance , considérant la prise définitive du château comme chose désormais facile, et craignant

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que le Serdar n’en eût l’honneur à son détriment. Ainsi cheminant, livré à ses réflexions, les unes assez douces, les autres moins, il arriva à un port sur le Kara-Sou, auprès d’Aly-Abad, et s’y arrêta pour la nuit. Chacun s’occupait paisiblement à faire cuire son diner, quand arriva le confident du Serdar, Alxloullah-Khan, l’Afghan, chargé de donner des explications sérieuses, et qui, sentant la difficulté de sa tâche, se rendit d’abord auprès de Mirza Abdoullah Newayy, conseiller du prince, avec qui il avait des liaisons particulières, et lui raconta franchement, autant que la franchise est possible, comment les choses s’étaient passées et tout le détail ; car c’était surtout par le détail qu’on espérait se sauver et donner à l’accident une couleur moins fâcheuse.

Les deux amis, après avoir raisonné à l’infini sur ce qu’il était à propos de dire et à propos de taire, se décidèrent à aller ensemble chez le prince et lui firent leur récit de la façon dont ils l’avaient arrangé. Mehdy-Kouly- Mirza fut un peu surpris. Ce n’était pas ce à quoi il s’attendait. Mais, en somme, ce qui le frappa davantage, c’est que le Serdar pouvait être considéré comme ayant été battu aussi bien qu’il l’avait été lui-méme, et cette réflexion, accompagnée de tous les corollaires consolants pour son amour-propre, lui rendit l’affaire très-agréable. Non-seulement il ne craignait plus qu’un de ses lieutenants se fut paré d’une gloire enviable en prenant le château des bâbys, mais encore ce n’était plus sèulement lui qui avait échoué : il avait un compagnon et un compagnon auquel il espérait bien faire porter la responsabilité des deux défaites. Enchanté, il réunit ses chefs, grands et petits, et leur fit part de la nouvelle, en déplorant, bien entendu, le triste sort du Serdar, et en faisant

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des vœux ardents pour qu’une autre fois ce vaillant soldat fût plus heureux.

La satisfaction du Shahzadèh ne fut pas tout à fait partagée par les commandants de ses bandes. Ceux-ci pensèrent que la dernière affaire rendait la situation du pays de plus en plus mauvaise. Le mal n’était pas seulement que des hommes eussent succombé dans une entreprise mal conduite; mais chacun pouvait se rendre compte que l'autorité des bâbys gagnait dans la province ; qu’un grand nombre de gens, qui ne se déclaraient pas encore, n’en étaient pas moins prêts à se joindre à eux aussitôtqu’ils feraient ün mouvement en avant; que leurs émissaires étaient si hardis et si soutenus par la peur générale, qu’on n’osait les arrêter nulle part, bien qu’on les connût, et que, enfin, si une rencontre, un conflit était encore nécessaire, on ne pouvait guère compter sur des troupes battues et maltraitées chaque fois qu’elles en étaient venues aux mains avec les sectaires. Les gens raisonnables concluaient de tout cela qu’au lieu de se promener de droite et de gauche dans la montagne, en s'exposant sans cesse par une irrémédiable incurie et une rare incapacité dans tous les genres à ce que quelque désastre nouveau arrivât, il vaudrait mieux réfléchir, savoir ce qu’on voulait faire, et ne frapper qu'avec la presque certitude d’atteindre le but. Mais le prince ne goûta pas cette façon de penser, et il s’en vint avec son monde planter un nouveau camp devant le château du Sheykh Tebersy.

Du moins c’était son intention d’en agir ainsi; mais l’aspect du lieu le fit changer d'avis. Devant la porte, il vit les pieux sanglants chargés de têtes; de tous côtés, des cadavres à demi rongés , à demi pourris , une odeur

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infecte aux alentours. Il ne voulut pas rester là, et alla s’établir à un farsakh, environ une lieue et demie de ce lieu détestable, dans un endroit où se trouve un village nommé Kashek. 11 y mit son quartier général, envoya faire des recrues dans le pays d’alentour, et expédia des hommes de corvée pour nettoyer les environs immédiats du château. Ensuite, il fit commencer un mur d’investissement autour de la forteresse, et décida que cette fois ce serait ainsi qu’on s’y prendrait, c’est-à-dire qu’on enfermerait les bâbys derrière leurs murailles , qu’on les harcèlerait d’un feu aussi vif et soutenu que possible, et que, lorsqu’ils essayeraient de sortir, on les repousserait du haut des remparts qu’on allait élever. Le prince distribua les postes que chacun aurait à garder sur le développement de cette ligne d’investissement; il chargea de l’approvisionnement des troupes Hadjy Khan-Noury et Mirza Abdoullah Newayy. Pour principaux officiers, il prit le Serdar Abbas-K.ouly-K.han Laredjany, auquel, depuis son peu de succès, il portait plus d’intérêt; puis Nasroullah-Khan Bendéby, autre chef de tribu, et Moustafa-Khan, d’Ashref, auquel il donna le commandement des braves toufenkdjys de cette ville et celui des Sourétys. D’autres seigneurs moins considérables commandèrent les gens de Doudankèh et de Bala-Restàk, ainsi qu’un certain nombre de nomades turks et kurdes, qui ne se trouvaient pas compris dans les bandes des grands chefs. Ces nomades turks et kurdes furent plus particulièrement chargés de la surveillance de l’ennemi. On commençait, après des expériences assez multipliées, à admettre qu’il ne serait pas mal de se garder un peu mieux que par le passé. Turks et Kurdes furent donc chargés de ne pas perdre de vue, soit de jour, soit de nuit, ce qui se ferait

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du côté de l’ennemi, et d’avoir l’œil au guet de manière à prévenir les surprises. Ces précautions établies, on Creusa des trous et des fossés pour y placer des toufenkdjys, qui reçurent l’ordre de tirer sur tous les bâbys qui se montreraient. On construisit de grandes tours, d’une élévation égale et même supérieure à celle des différents étages de la forteresse, et, au moyen d’un feu plongeant continu, on rendit plus difficile encore aux ennemis de circuler sur leurs murailles ou de traverser même la cour intérieure. C’était un avantage considérable. Mais, au bout de quelques jours, les chefs bâbys, profitant de la longueur des nuits, exhaussèrent leurs retranchements de telle sorte que les tours d’attaque se trouvèrent dépassées.

Ainsi, des deux parts, on appliquait les plus anciens procédés de l’art des sièges. Les Grecs d’Alexandre, les Romains de Crassus, les Arabes des khalifes ne s’y seraient pas pris autrement. Mehdy-Kouly-Mirza, pourtant, voulut réunir aux moyens antiques quelque chose des inventions modernes, afin de ne rien négliger, et il fit venir de Téhéran deux pièces de canon et deux mortiers avec les- munitions nécessaires. 11 se procura en même temps le secours d’un hommé de Hérat, qui avait le secret d’une substance explosive, laquelle, étant allumée, se projetait à sept cents mètres et incendiait tout. On en fit l’épreuve, et les résultats furent satisfaisants. Cette composition fut lancée dans le château, et elle y mit en flammes et bientôt en cendres toutes les habitations de bois, de roseau ou de paille que les bâbys s’étaient construites à l’intérieur, soit dans la cour, soit sur le rempart. Tandis que cette destruction avait lieu , les bombes lancées par les mortiers et les boulets faisaient un tort

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considérable à une bâtisse élevée à la hâte par des gens qui n’étaient pas architectes, encore bien moins ingénieurs, et qui n'avaient pas songé qu’on put venir les attaquer avec de l’artillerie. En peu de temps, les défenses du château furent démantelées; ce n’étaient plus que poutres écroulées sous l’action du feu, débris de bois noircis et fumants, tas de pierres bouleversées.

Les bâbys et leur chef Moulla Mohammed-Àly ne perdirent nullement courage. Derrière leurs décombres, ils se terrèrent dans des trous et des passages souterrains, où les bombes et les boulets ne pouvaient les atteindre, et continuèrent à se défendre avec une énergie égale.

Un matin, le prince, rendu plus impatient par les progrès évidents de son attaque et désireux d’en finir à tout prix, ordonna qu’au lieu de discontinuer au jour, suivant l’usage, les travaux de la nuit, tous les hommes, sans exception aucune, eussent à s’y mettre, tant ceux qui avaient travaillé depuis la veille au soir que ceux qui avaient dormi. On lui représenta inutilement que les uns et les autres étaient à jeun et qu’il fallait au moins leur laisser le temps dé se refaire. Il insista, il s’emporta, et les soldats ennuyés et obstinés se dispersèrent en courant et allèrent se cacher pour se dispenser d'obéir. Tout ce que purent faire Djafer-Kouly-Khan, de Bala- Restàk, et Mirza Abdoullah, ce fut de rassembler et de retenir une trentaine d’hommes avec lesquels ils s’acheminèrent vers les travaux.

Les bâbys avaient observé de loin le désordre qui s’était mis dans le camp et, sans en connaître autrement la cause, ils n’avaient pas hésité à en profiter. Sortant donc de leurs ruines et de leurs retraites, animés par les cris

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aigus de leurs femmes et de leurs enfants, ils franchirent intrépidement les amas de décombres et, au pas de course, se dirigèrent sur les tranchées pour les bouleverser et mettre le feu aux tours. Mirza Abdoullah les voyant venir, se jeta au-devant d’eux et, de son fusil à deux coups, jeta tout d’abord deux bâbys par terre. Cet exploit fit l’effet qu’il aurait produit sur une troupe de gazelles. Il détourna l’attaque, qui, par un mouvement instinctif, se jeta à gauche, où était Djafer-Kouly-Khan, au pied d’une tour construite par lui. Ce chef, non moins résolu que Mirza Abdoullah , l’imita, mais non pas avec le même succès. Les bâbys, rejetant leurs fusils sur leurs, dos, mirent le sabre à la main et fondirent sur le brave nomade, qui, serré de près, se réfugia dans le fossé de sa tour. On l’y suivit ; son neveu eut, à son côté, la moitié de la tête abattue d’un coup de sabre vigoureusement porté. Il aurait été tué lui-même, sans aucun doute, si les bâbys, à ce moment, rudement assaillis par les hommes de l’armée royale qui se ralliaient et accouraient au péril, n’avaient été contraints de songer à eux-mêmes et de sortir du fossé. Pendant le tumulte, Djafer-Kouly- Khan se hissa sur la berge et, se réunissant aux siens, continua à combattre, bien que blessé au côté d’un coup de hache. Enfin il tomba. Les bâbys, après avoir mis le désordre dans les tranchées et démoli une tour, ne trouvèrent pas possible de pousser plus loin leurs avantages. Ils rentrèrent et se tinrent cois le reste du jour. Mais, de nouveau, les assaillants étaient découragés.

Le siège durait depuis quatre mois et on ne faisait pas de progrès sensibles. Les fortifications primitives avaient été renversées; mais, avec une énergie qui ne se démentait pas, les bâbys les avaient remplacées par d'autres et,

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jour et nuit, les réparaient et les augmentaient. On ne pouvait prévoir l’issue de cette affaire, d’autant moins que, comme je le raconterai tout à l’heure, leMazendérân n’était plus la seule partie de la Perse où les partisans de la religion nouvelle donnassent de si terribles preuves de leur foi, de leur zèle et de leur intrépidité. Le roi et le premier ministre, inquiets d’une telle situation, firent éclater leur colère contre les chefs envoyés par eux. On ne se borna pas à leur reprocher leur incapacité dans les termes les plus amers, on les menaça, eux et tous les peuples de la province, de les traiter comme des bâbys si l’affaire n’était terminée au plus vite. Là-dessus le commandement fut ôté à Mehdy-Rouly-Mirza et donné à l’Afshar Souleyman-Khan, homme d’une fermeté connue et d’une grande influence, non-seulement sur sa propre tribu, une des plus nobles de la Perse, mais encore sur tous les gens de guerre, qui le connaissaient et le tenaient en grande estime. Il emporta les instructions les plus rigoureuses.

Il se rendit immédiatement au château du Sheykh Tebersy et renforça les assiégeants des cavaliers turks qu’il amenait avec lui. Les travaux furent repris avec une activité qu’on n’avait pu encore leur imprimer. Le chef était sévère, on savait que ses ordres étaient sans appel. Avec lui, il y avait autant, sinon plus de dangers à reculer qu’à avancer. Aussitôt qu’une brèche nouvelle eut été à peu près pratiquée, Souleyman-Khan y poussa ses troupes et donna l'assaut sur tout le pourtour du fort à la fois. Les bâbys le reçurent avec la résolution froide et endiablée que l’on pouvait attendre d’eux.

Mirza Kérym-Khan, d’Ashref, réussit, cependant, à gagner la crête du mur avec quelques-uns de ses hommes.

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Aussitôt son porte-fanion, qui le suivait, tomba à la renverse, frappé d’une balle; mais Kérym-Khan, étendant le bras, saisit le fanion, qui ne suivit pas son porteur dans sa chute; puis, élevant et secouant son étendard, il fit tète dans la mêlée et entraîna les siens à travers une grêle de balles. Il était si avant au milieu des ennemis que les flammes des amorces lui brûlaient autour du visage. Aussi affolé que les bàbys, il se maintint, les poussa, gagna une tour, les en chassa et planta son fanion au sommet.

A cette vue, Mohammed-Salèh-Khan, frère de Djafer- Kouly-Khan, avec quelques hommes de Bala-Restak, accourut à son aide, et il aurait été suivi d’un grand nombre de soldats, si Mehdy-Kouly-Mirza, pris de peur, n’avait fait battre les tambourins pour rappeler son monde. A ce signal qu’ils n’étaient plus soutenus, les deux chefs, déjà maîtres d’une bonne position, durent se résigner à la perdre et réussirent à la quitter. Mais Souleyman-Khan, désolé, fit honte au prince et à ceux qui pensaient et parlaient comme lui. 11 leur remontra que c’était par de telles façons d’agir qu’ils avaient encouru la disgrâce royale; il les menaça durement et déclara qu’on recommencerait l’assaut dès le lendemain. 11 fondait une forte espérance de succès sur ce que les bâbys, outre qu’ils étaient sans chef et fort réduits de nombre, souffraient de toutes les tortures de la faim, leurs provisions étant complètement épuisées.

Ce renseignement était venu d’une façon moralement assez triste. Au milieu de tant de gens si convaincus et si résolus, il s’en trouva pourtant un qui perdit courage. 11 se nommait Aga Resoul. Devant les souffrances déjà endurées et la fin certaine, il vit s’évanouir sa foi : jus-

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qtl’alors soutenu, exalté comme tous ses compagnons, 11 déserta. 11 vint trouver le prince, et celui-ci le reçut avec une joie parfaite, lui pardonna et lui fit des cadeaux. Ce qui est propre à dégoûter des grandes entreprises, c’est qu’on n’y saurait renoncer pour rentrer simplement dans le plain-pied de la vie ; quand on faiblit, de sublime on devient vil. Aga Resoul raconta tout ce qui se passait dans le fort et remplit les musulmans de joie en leur montrant la victoire sous leur main, ce dont ils n’étaient pas sûrs encore. 11 ne s’arrêta pas là et voulut s’illustrer dans son nouvel état. 11 avait l’habitude de l’extrême. Rentrant dans la forteresse, où l’on ne s’était pas encore aperçu de son absence, il pratiqua une trentaine d’hommes de son village, sur lesquels sa naissance assez bonne lui donnait de l’influence et qui n’étaient devenus bèbys que par lui. Par lui encore ils devinrent déserteurs, considérant comme un devoir supérieur à tout autre de servir leur chef, même au mépris d’une religion à laquelle jusqu’alors ils avaient tant donné.

Ayant donc cédé à ses instigations, ils quittèrent le château sans rien dire et s’acheminèrent vers les tranchées. Mais les nomades du Laredjân, qui étaient de garde ce jour-là et ne savaient pas un mot ni des intentions de ces nouveaux amis ni de ce qui était convenu avec les chefs de l’armée, firent feu sur eux, tuèrent Aga Resoul et plusieurs autres, et contraignirent le reste à rebrousser chemin et à retourner aux bàbys, qui, les ayant vus sortir et les voyant rentrer sans que rien pût expliquer cette façon de faire, leur dirent : « Vous êtes des traîtres! Mourez 1 » et ils furent massacrés à coups de sabre. Il y eut quelques jours après encore un apostat, ce fut Riza- Khan, un des fils de Mohammed-Rhan, grand écuyer du

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roi, qui avait suivi Moulla Ilousseïn et jusque-là partagé bravement la fortune de la secte. Mais, lui aussi, faible devant la faim, s’échappa la nuit et vint demander grâce au prince, qui lui pardonna. Quelques autres bâbys furent moins coupables peut-être, mais non par pardonnables. Ils partirent en armes, traversèrent l’armée royale endormie et, gagnant la montagne, se dispersèrent et prirent la route des villages d’où ils étaient venus. Ceuxlà trahirent leurs compagnons, mais non leur conscience. Ceux qui restaient fermes avaient achevé de manger, nonseulement leurs dernières provisions, mais le peu d'herbes qu’ils avaient pu recueillir dans leur enceinte et l'écorce entière des arbres. Il leur restait le cuir de leurs ceinturons et les fourreaux de sabre. Ils recouraient aussi à l’expédient indiqué jadis par l’ambassadeur d’Espagne aux ligueurs assiégés dans Paris : ils broyaient des ossements de morts et en faisaient une sorte de farine. Enfin, poussés à bout, ils se déterminèrent à une sorte de profanation. Le cheval de Moulla Ilousseïn était mort des blessures qu’il avait reçues dans cette nuit sanglante où son maitre avait succombé. Les bâbys l’avaient enterré par respect pour la mémoire de leur saint, et quelques rayons de sa gloire, quelque chose de la vénération profonde qu il inspirait, flottaient sur la tombe du pauvre animal.

Un conseil de guerre se réunit et, en déplorant la nécessité de discuter de semblables sujets, on mit en délibération de savoir si l’excès de la détresse pouvait autoriser les fidèles à déterrer le coursier sacré et à s’en faire un aliment. Aved une douleur vive on décréta que faction serait excusable. On reprit donc à la terre ce qu on lui avait donné, on se partagea les lambeaux du cheval,

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et, les ayant fait cuire avec de la farine d’ossements, on les mangea, puis on reprit les fusils.

L’attaque commandée par Souleyman-Khan commença. Au milieu d’une fusillade bien nourrie, des planches et des troncs d’arbres furent jetés sur le fossé du château, du côté de l’ouest, et Mirza Abdoullah Newayy s’élança, suivi des Bendépis, de quelques Ashréfys et des combattants de Bala-Restak. On était au commencement de la nuit. Les bâbys se portèrent sur la brèche pour la défendre et un affreux tumulte commença, dominé çà et là par les cris déchirants et aigus des femmes mêlées à leurs maris. Les bâbys essayèrent de profiter de ce premier moment d’attaque pour sortir en masse du château et se frayer une route vers la forêt. Ils auraient ainsi pu espérer, sinon le salut, du moins le renouvellement et la prolongation de la lutte, mais ils ne réussirent pas, et leur impétuosité vint se briser contre le nombre de leurs ennemis, bien que, au premier abord, ceux-ci eussent plié. Ils l’avaient fait, non par manque de cœur, mais, en réalité, parce que la presque totalité des musulmans considéraient les bâbys comme autre chose que des hommes, ou, pour le moins, comme des hommes fées. Aussi recouraient-ils à tous les moyens extrêmes pour en avoir raison. Un homme de Talisch tirait avec des pièces d’or sur tel des champions bâbys qui lui semblait plus particulièrement redoutable. Il est singulier que cette superstition se retrouve en Perse comme en Écosse, où les Covenantaires visaient avec des balles d’argent sur ceux de leurs persécuteurs qu’ils croyaient enchantés. En luttant avec cette rage et cette exaltation, qui en faisaient plus et autre chose que des soldats ordinaires, les deux partis se confondirent et en vinrent à user du pistolet plus que

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du fusil, et du poignard plus que du sabre. Les hommes roulaient péle-mèle dans le fossé, sur les ruines du mur, sur les débris des tours. Comme un tourbillon de feuilles, les vivants, les blessés, cramponnés les uns aux autres et se poussant comme les vagues d’une .mer secouée par la houle, assaillants et défenseurs, tombèrent confondus dans la vaste cour du fort. L’entrée était décidément forcée. Les soldats deSouleyman-Khan arrivaient de tous les côtés et les bàbys ne pouvaient ni les repousser, ni se débander, ni se faire jour. Au milieu du tumulte, quelques-uns d’entre eux demandèrent à capituler.

On leur répondit d’apostasier et qu’alors on pourrait s’entendre. Là-dessus le combat se ralentit un peu et on commença à parlementer. 11 fut convenu, après quelques difficultés, que les bàbys se rendraient et que, sans conditions aucunes, sinon celle de quitter leur château, on leur garantirait la vie sauve. Cette stipulation ayant été agréée, Mehdy-Kouly-Mirza et les généraux rappelèrent leur monde et le firent rentrer dans le camp. Cependant ils tenaient leurs soldats sur pied dans l’attente de la façon dont les bàbys exécuteraient leur engagement. Les soldats, d’ailleurs, étaient également curieux de voir ce qui restait de cette garnison encore si redoutée et dont les exploits, avant d’avoir cessé, étaient déjà devenus légendaires.

Les bàbys parurent; il n’en restait plus que deux cent quatorze, dont un certain nombre de femmes, et tous dans un tel état d’épuisement qu’on peut à peine se le représenter. On leur donna des tentes, où ils s’établirent; on leur fournit des vivres, et, pendant plusieurs heures, ils ne s’occupèrent qu’à réparer leurs forces, les chefs de l’armée royale leur témoignant d'ailleurs des égards.

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Mais le lendemain, Souleyman-Khan, le Shahzadèh, les chefs, invitèrent les principaux bâbys à déjeuner. Ceux-ci acceptèrent et la réunion eut lieu dans la tente du prince, située au milieu du camp. Dès les premiers propos, on parla religion. Les bàbvs ne cherchèrent nullement à dissimuler leur haine et leur mépris pour l’Islam et se mirent à argumenter avec cet entrainement et cette virulence qui leur étaient ordinaires. On répondit peu de paroles ; car les actes allaient parler et l’on tenait le prétexte que l’on voulait avoir. A un signal convenu, les soldats se précipitèrent dans la tente et arrêtèrent les hôtes, tandis qu’une autre troupe, se jetant sur le gros des bâbys, couchés sans défiance dans le quaitier qu’on leur avait assigné, les garrottèrent et les amenèrent à l’endroit où étaient déjà étendus les principaux d’entre eux.

La trahison est quelquefois tentante et douce au cœur de la lâcheté victorieuse ; mais elle a son embarras, celui de ne pouvoir pas s’avouer, même devant les victimes. Il faut la farder. Le prince Mehdy-Kouly-Mirza prétendit que l’honneur de la religion, que les lois expresses de sa foi et que sa loyauté envers son souverain le forçaient de violer sa parole. 11 lit des phrases, et quand elles furent faites, il ordonna de réserver Moulla Mohammed-Aly Balfouroushy et les principaux officiers; quant au reste, il fit étendre par terre, les uns à côté des autres, tous les captifs, et, un à un, on leur ouvrit le ventre. On remarqua qu’il y eut plusieurs de ces malheureux dont les entrailles étaient remplies d'herbe crue. Cette exécution achevée, on trouva qu’il restait encore quelque chose à faire et on assassina les transfuges auxquels on avait pardonné. 11 y avait aussi des enfants et des femmes ; on les égorgea de

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métne. Ce fût une journée complète. On tua beaucoup et on ne risqua rien. Tous les bâbys étant morts, et la certitude acquise que de ces sectaires redoutés on ne rencontrerait tout au plus que les ombres, on se rendit au château du SheykhTebersy, et on se promena dans les décombres. On admira avec un profond étonnement les efforts extraordinaires qu’il avait fallu, à des hommes privés des instruments et surtout des connaissances nécessaires, pour construire tant de murs, creuser tant de passages, combiner tant de défenses. On trouva aussi un grabd nombre d’armes et de meubles, comme tapis et ustensiles divers, dont on s’empara. Une partie provenait du butin que les bâbys avaient fait naguère dans leurs expéditions heureuses, notamment les bagages de Mehdy- Kouly-Mirza, qui eut le bonheur de s’en ressaisir.

Cependant, dès le lendemain et le surlendemain, la nouvelle de la victoire définitive ayant été portée à Balfouroush, à Sâry, à Ashref, dans les villes et villages de la province, les moullas accoururent au camp pour voir comment les choses s’y passaient. On leur raconta la mort des bâbys; ils en félicitèrent ceux qui ne s’étaient pas arrêtés à de vaines formalités d’engagements, ces engagements n'étant pas valables aux veuxde la loi. Puis ils insistèrent pour qu’on se défit de même, sans attendre les ordres de Téhéran, de Iladjy Mohammed-Aly et de ses compagnons. Bref, les moullas se montrèrent ce que sont la plupart des hommes ayant leur passion et se trouvant à même de la satisfaire. 11 faut être juste : ce ne fut pas parce qu’ils étaient moullas qu’ils parlèrent, pensèrent et agirent ainsi ; il suffisait qu’ils fussent des hommes.

Iladjy Mohammed-Aly et ses officiers furent donc condamnés à être exécutés sur la place de Balfourousli, et ils

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le furent. On leur avait annoncé d’avance, sans doute par une précaution de l’orgueil inquiet, que, quand même ils abandonneraient leur religion et retourneraient à l’Islam, l’apostasie ne leur serait d’aucun avantage et ne les empêcherait pas d'aller aux mains des bourreaux. Ils reçurent cette communication avec un mépris froid et moururent sans parler. Pendant plusieurs semaines, on rechercha çà et là dans le pays ceux qui passaient pour bàbys et on les massacra. Mais cette enquête n’alla pas loin. Les vainqueurs ne se souciaient pas de ranimer la lutte, tout au contraire ; et comme un grand nombre de demi-indifférents laissaient cependant percer une partialité qui pouvait devenir dangereuse, les moullas et les chefs se hâtèrent de mettre fin à cette affaire et s’entendirent pour qu’on s’entretint le moins possible de ce qui avait eu lieu. D’ailleurs, on se rendait parfaitement compte que si le bâbisme était étouffé dans le Mazendérân, il ne l’était nullement ailleurs. Toute la Perse, on peut le dire, le pays entier frémissait sous l’imoression de la doctrine nouvelle et attendait avec un intérêt extrême ce que produiraient les conséquences que Moulla Housseïn-Boushrewyèh, le premier, avait osé en tirer.

A Shyraz, le Bâb, confiné dans sa maison, effrayait tout le monde par cette puissance évidente qui lui faisait remuer au loin le Mazendérân. Le Khorassan était plein de bâbys.Il en existait, il s’en formait partout. On a vu qu’ils avaient semé leur graine à Ispahan, à Rashan, à Kazwyn. Gourret-oul-Ayn s’était éloignée du Mazendérân aussitôt que la guerre avait éclaté. Ses partisans avaient rejoint en grande partie la garnison du château du Sheykh Tebersy ; le reste avait été prêcher et convertir hors de la province. Elle-même, gagnant Hamadan, avait étendu son

TROUBLES A ZENDJAN.

influence mémesur les juifs, qui, chose bien singulière, se montraient ailleurs aussi, à Shyraz, par exemple, trèspréoccupés de la nouvelle foi. Puis, elle avait disparu, et personne n’eût pu dire, sauf ses confidents intimes, ce qu’elle était devenue. D’accord, probablement, avec les chefs de la secte, elle était entrée à Téhéran et s’y cachait. A Kazwyn, le mal avait aussi fait de grands progrès. Il allait éclater à l’heure môme, d’une façon plus redoutable encore que dans le Mazendérân, dans une ville où rien jusqu’alors n’indiquait qu’il eût gagné du terrain et dont on n’avait point parlé. Cette ville était Zendjân, dans le Rhamsèh.

Le Rhamsèh est une petite province à l’est du Raflân- Rouh, ou montagne du Tigre, entre l’Aragh et l’Azerbeydjan. Sa capitale, Zendjân, d’un joli aspect, est ceinte d'un mur crénelé garni de tours, comme toutes les cités persanes. La population y est turke de race, et, si ce n’est par les employés du gouvernement, le persan y est peu parlé. Les environs de la ville sont bien fournis de villages, qui ne sont pas pauvres; des tribus puissantes les fréquentent surtout au printemps et en hiver.

Il se trouvait dans cette ville un moudjtehed appelé Moulla Mohammed-Aly Zendjany. 11 était natif du Mazendérân et avait étudié sous un maître célèbre, décoré du titre de Shérif-oul-Ouléma. Mohammed-Aly s’était adonné particulièrement à la théologie dogmatique et à la jurisprudence; il avait acquis delà réputation. Les musulmans assurent que, dans ses fonctions de moudjtehed, il faisait preuve d’un esprit inquiet et turbulent. Aucune question ne lui semblait ni suffisamment étudiée ni convenablement résolue. Ses fetwas multipliés troublaient constamment la conscience et les habitudes des fidèles. Avide de

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nouveautés, il n’était ni tolérant dans la discussion, ni modéré dans la dispute. Tantôt il prolongeait indûment le jeune du Ramazan pour des motifs que personne n’avait donnés avant lui; tantôt il réglait les formes de la prière d'une façon tout inusitée. 11 était désagréable aux gens paisibles, odieux aux routiniers. Mais, on l’avoue aussi, il comptait de nombreux partisans qui le considéraient comme un saint, prisaient son zèle et juraient d’après lui. A s’en faire une idée tout à fait impartiale, on peut voir en lui un de ces nombreux musulmans qui, au vrai, ne le sont pas du tout, mais que presse un fond très-ample et très-vivace de foi et de zèle religieux dont ils cherchent l’emploi avec passion. Son malheur était d’étre moudjtehed et de trouver, ou plutôt de croire trouver un emploi naturel de ses forces dans le bouleversement des idées reçues en des matières qui ne comportent pas cette agitation.

Il en fit tant que, malgré ses nombreux appuis et peut-être même à cause d’eux, ses collègues se mirent en guerre ouverte avec lui, l’accusèrent à Téhéran, firent agir le haut clergé de cette ville, bien payé pour suspecter tous les instigateurs de nouveautés, et il fut mandé à la capitale par le premier ministre. On était encore sous Mohammed-Shah. Iladjy Mirza Aghassy, comme c’était son usage, causa avec lui, chercha à l’embarrasser, s’en moqua, lui dit des injures, lui lit des cadeaux et lui ordonna de se choisir un logement à sa guisé, de vivre en paix, autant que possible, avec tout le monde, mais de ne pas penser àZendjân, où il ne voulait pas qu’il retournât.

C’était J’ époque oùMoulla IIousseïn-Boushrcwyèh était lui-même à Téhéran. Le moudjtehed, mécontent, eutavec

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lui des conférences et devint bâby du fond de l’âme. Après le départ de l’apôtre, il se mit en communication directe avec le Bâb et puisa dans cette correspondance sacrée un enthousiasme qui ne le cédait à celui d’aucun des chefs de la secte. Les nouvelles du Khorassan, puis celles du Mazendérân, le remplirent d’une joie qui allait jusqu’à la frénésie. La gloire, les mérites de Moulla Housseïn lui parurent dignes de devenir aussi ses mérites et sa gloire. Mohammed-Shah était mort, son ministre en fuite. Un nouveau règne, de nouvelles maximes lui parurent faciliter ses projets. Profitant de ce que le capitaine des gardes du palais, Émyr Aslan-Khan, était nommé gouverneur de Zendjân, il résolut de braver les défenses qui lui avaient été faites d’y retourner. Un soir, il ôta son turban, prit un habit de soldat, se glissa hors des portes de Téhéran, et, montant à cheval, se dirigea rapidement sur la ville où il avait gardé toute son influence.

11 y fit une entrée triomphale et telle qu’il ne l’aurait pas eue quelques mois auparavant. En effet, devenu bâby, il vit s’ajouter à tous ses anciens amis ceux de la doctrine nouvelle. Une grande quantité d’hommes riches et considérés, des militaires, des négociants, des moullas même, vinrent à sa rencontre à une ou deux stations de distance et le conduisirent à sa demeure, non comme un réfugié qui rentre, non comme un suppliant qui ne demande que le repos, non pas même comme un rival assez fort pour se faire craindre : ce fut un maître qui apparut. Dès le premier moment, il fit appel aux armes. Ne se souciant ni du gouverneur ni des moullas, il parcourait les rues à la tête d’une forte troupe d’hommes armés. 11 prêchait dans les mosquées et les faisait retentir d'accents non moins véhéments que ceux dont Moulla Housseïn avait

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troublé les voûtes des temples de Nishapour. En peu de temps il avait réuni sous sa main quinze mille hommes, et en réalité, il régnait.

On avait appris à Téhéran une partie de ces détails, et comme l’affaire du Mazendérân n’était pas encore terminée, le nouveau premier ministre, Mirza Taghy-Khan, extrêmement inquiet de cet autre commencement d’incendie, expédia à Émyr Aslan-Khan l’ordre de s’emparer de la personne du perturbateur. Mais il était plus facile ici de commander que d’exécuter. Le gouverneur comprit qu’au moindre mouvement suspect de sa part, la lutte s’engagerait. 11 n’avait rien pour la soutenir; lui, les moullas et le petit nombre de musulmans restés fidèles succomberaient certainement. On se consulta et l’on dut se résigner à attendre. Il se passa ainsi quelque temps en observation mutuelle.

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