‹ Les religions et les philosophies dans l'Asie centraleChapitre 11 sur 68 · INSURRECTION DE ZENDJAN CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB · texte numérisé non relu

INSURRECTION DE ZENDJAN CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB

Cette attitude ne pouvait pas durer indéfiniment. Le rebelle surtout avait intérêt à la faire cesser le plus tôt possible, afin de ne pas laisser tomber l’ardeur des siens. Ce fut cependant l’autorité légitime qui engagea la lutte, et cela pour une cause en réalité assez futile, si l’on tient compte des usages du pays et des graves raisons qui auraient dù porter le gouverneur à gagner du temps.

Un des partisans de Moulla Mohammed-Aly Zendjâny avait une contestation avec le fisc relativement à l’impôt et il avait plusieurs fois refusé de payer. Cela se fait en Perse en tout temps et à tous moments, et quand l’adversaire du fisc a un protecteur tant soit peu considérable, le fisc passe condamnation; il se contente d'un arrangement qui ne lui est qu’à demi favorable. Il eût été sage de suivre ici la coutume et de ne pas considérer un chef de parti qui traînait quinze mille enthousiastes à ses talons comme un homme inutile à ménager. Ce n’est pas chose convenue en Asie que force doit toujours rester à l’autorité ; quand cela est, tant mieux.; mais quand cela n’est pas, le scandale est minime.

INSURRECTION DE ZENDJAN.

Quoi qu'il en soit, Émyr Aslan-Khan fit mettre le récalcitrant en prison. Le Zendjàny en ayant été informé, montra l’indignation la plus vive, et demanda que le gouverneur, revenant sur son jugement, lui renvoyât immédiatement son homme. Émyr Aslan-Khan déclara qu’il était dans sa charge de faire respecter les lois ; que Moulla Mohammed-Aly ne l’en empêcherait pas et que le cou- . pable ne serait pas élargi. Sur quoi, Mohammed-Aly donna l’ordre de jeter par terre la porte de la prison et de lui amener son protégé chez lui.

Émyr Aslan-Khan avait prévu les conséquences de sa réponse et avait mis sur pied les troupes dont il pouvait disposer, de sorte que lorsque les partisans du Zendjâny, rassemblés par toute la ville, se présentèrent devant la prison pour exécuter le commandement de leur chef, ils trouvèrent la place occupée. A cette vue, leur irritation fut portée au comble. Ils se répandirent dans tous les quartiers et dans tous les bazars en poussant de grands cris et appelant le peuple à la révolte; ils commencèrent à envahir les maisons, à courir sur les terrasses, à casser, briser, rompre, déchirer, détruire et piller tout; puis ils se jetèrent sur les logis de leurs principaux adversaires et les détruisirent de fond en comble : en môme temps, le feu éclata sur plusieurs points de la ville.

Moulla Mohammed-Aly, voyant que le moment de la bataille était arrivé, se trouva prêt à tout. 11 ordonna d’élever des barricades, et composa son gouvernement. Hadjy Ahmed fut nommé lieutenant du chef; Hadjy Abdallah-Nerraz, principal conseiller; Hadjy Abdallah- Khebbar, gouverneur ou commandant de la place ; Abdel-Baghy, préfet de police , et le prévôt des marchands d'habits, Meshhedy-Souleyman, ministre d’État.

INSURRECTION DE ZENDJAN.

Hadjy Razem-Geltougy, installé comme chef de l’arsenal, s’occupa immédiatement de fondre deux pièces de canon en fer et un certain nombre de ces pièces, appelées zembourèk, que l’on place ordinairement sur le dos des chameaux et qui lancent des biscaïens. Chacun, dans le parti, reçut son emploi, son titre, sa fonction, et se mit à l’œuvre. Tout le monde ardent à réussir, le fut de même à obéir; la confiance dans le chef était absolue et universelle.

Aussitôt que, du côté des bâbys, on eut ainsi fait les préparatifs indispensables, on assaillit les hommes du gouverneur. Un esclave géorgien de ce dernier, Asad- Oullah, fut tué d'abord de cinq blessures; c’était un homme d’une bravoure remarquable. Un autre jeune homme appelé comme lui Asad-Oullah, fils du séyd Hassan, sheykh-oul-Islam, et de la sœur de lladjy Dûdàsh, le négociant, fut aussi tué d’une balle. Du côté des bâbys, quelques hommes tombèrent et l’on fit prisonnier un certain sheykhv, renommé pour sa force corporelle et son audace. On l’amena aussitôt devant les deux moudjteheds, Aga-séyd-Mohammed, et Hadjy myr-Aboulkassem, qui, lui appliquant les prescriptions relatives à l’apostasie et à la révolte, le déclarèrent digne de mort. Le gouverneur fit exécuter à l’instant la sentence.

Cependant la nuit était venue, et chacun des deux partis, établi sur le terrain dont il avait pu s’emparer ou qu’il avait pu défendre, attendit le jour sous les armes.

11 faut s’imaginer une ville persane. Les rues sont étroites, d’une largeur de quatre, cinq ou huit pieds tout au plus. Le sol, qui n’est pas pavé, est rempli de trous profonds, de sorte qu’on ne saurait cheminer qu’avec des précautions infinies pour ne se pas casser les jambes. Les

INSURRECTION DE ZENDJAN.

maisons, sans fenêtres sur la rue, montrent des deux côtés une continuité de murs, le plus souvent hauts d’une quinzaine de pieds et surmontés d’une terrasse sans garde-fous, quelquefois aussi çà et là dominés par ce qu’on appelle un balakhanèh ou pavillon presque à jour, qui indique d’ordinaire la maison d’un personnage riche. Tout cela est en terre, en pisé, en briques cuites au soleil, avec les montants en briques cuites au four. Ce genre de construction, d’une antiquité vénérable et qui, dès avant les temps historiques, était en usage dans les antiques cités de la Mésopotamie, est véritablement pourvu de grands avantages : il est à bon marché, il est sain, il se prête également aux proportions les plus modestes et aux prétentions les plus vastes ; on en peut faire une chaumière à peine blanchie à la chaux; on en peut faire aussi un palais, couvert du haut en bas d’étincelantes mosaïques en faïence, » de peintures et de dorures précieuses. Mais, comme il arrive pour toute chose au monde, tant d’avantages sont un peu compensés par la facilité avec laquelle de pareilles demeures s’écroulent sous le plus petit effort. Il n’est pas besoin du canon; la pluie, si l’on n’y prend garde, suffit. C’est ainsi qu’on peut comprendre la physionomie particulière de ces emplacements célèbres où le souvenir et la tradition montrent des villes immenses dont on n’aper çoit plus rien que quelques débris de temples, de palais, et des tumulus semés dans la plaine. En quelques années, en effet, des quartiers entiers disparaissent sans laisser de traces, si les maisons ne sont pas entretenues.

Comme toutes les villes de Perse sont construites sur les mêmes données et formées des mêmes éléments, on peut se représenter Zendjân , avec son enceinte crénelée et munie de tours, sans fossés, ses rues tortueuses, étroi-

INSURRECTION DE ZENDJAN. 241

tes et défoncées. Au milieu existait une sorte de citadelle grossière, nommée « Château d’Aly-Merdan-Khan. » Le second jour de l’insurrection, Moulla Mohammed-Aly s’en empara ; ce ne fut pas pour lui et les siens d’un médiocre avantage que de s’être ainsi pourvus d’un point d’appui.

Le troisième jour, lesbâbys, exaltés par leurs succès, firent un effort prodigieux pour se rendre maîtres de la personne même du gouverneur. Le combat dura toute la journée ; mais leur chef, Myr Salèh, que Moulla Mohammed- Aly avait nommé colonel, ayant été tué par Abdoullah- Beg, cavalier nomade de Kenkawèr, l’attaque prit fin. Des deux côtés il y eut assez de morts sur le carreau , et on ne tenta rien de plus.

Le quatrième jour, les musulmans virent, avec une grande joie , entrer dans le quartier de la ville qu’ils occupaient, Sadr-Eddooulèh, petit-fils de Hadjy Mohammed-H ousseïn-Khan, d'ispahan, à la tête des cavaliers des tribus du Khamsèh, arrivant de Sultan ièh. Le lendemain encore et les jours suivants, les renforts affluèrent. Ce furent d’abord Seyd Aly-Khan et Shahbâr-Khan, l’un de Firouzkouh, l’autre de Maragha, avec deux cents cavaliers de leurs tribus respectives; Mohammed-Aly-Khan Shahysoun , avec deux cents cavaliers afshars ; puis cinquante artilleurs avec deux pièces de canon et deux mortiers ; de sorte que le gouverneur se trouva pourvu de toutes les ressources désirables , et entouré d'un bon nombre de chefs militaires dont plusieurs avaient de la réputation. Mais ce n’était pas là précisément ce qui était fait pour lui plaire davantage. Tous ces grands gentilshommes des tribus sont, à la vérité, décorés de titres que l’on traduit par les appellations de général et de colonel; mais, en réalité, ce sont des chefs féodaux qui

INSURRECTION DE ZENDJANV

commandent souverainement à leurs hommes, et n’acceptent guère pour ces hommes et pour eux-mêmes que les ordres qui leur conviennent. 11 en résultait que si Émyr Aslan-Khan se voyait traité avec beaucoup de déférence, il se devait sentir aussi sous la tutelle des nombreux conseillers qui lui étaient survenus , et obligé de compter avec des amis qui, au fond , se considéraient comme ses pairs et même ses supérieurs. Cependant, on tomba d’accord de faire une attaque générale sur les barricades et les retranchements des bâbys.

Avec bien de la peine on réussit à forcer quelques rues et à occuper un certain nombre de cours ; mais on perdait du monde, et, en somme, après quelques jours de ce rude labeur, on s’aperçut qu’on avait gagné trèspeu de terrain. On résolut donc d’employer des moyens plus énergiques, et l’on creusa une mine sous un des points jugés les plus importants à reconquérir; mais, comme on s’y prit mal pour combiner l’attaque avec le moment de l'explosion, on enleva la position, à la vérité, mais avec tant de morts qu’il eût presque mieux valu être repoussé. Néanmoins, on eut ainsi une sorte de bonne nouvelle à faire parvenir à Téhéran, en n’annonçant que la moitié de ce qui s’était passé. Il était temps : le premier ministre, l’Émvr Nizam, extrêmement tourmenté et inquiet de ce qui allait advenir du bâbysme, avait besoin d’être rassuré. Il envoya encore des renforts et l’ordre d’en finir à tout prix. Il défendait, d’ailleurs, d’acheminer des prisonniers sur Téhéran, et ordonnait de torturer et d'exécuter sur place tout ce que l’on prendrait. Une semblable injonction n’était pas nécessaire pour exciter les combattants. En Asie, comme en Europe, la guerre de rues a une telle puis-

'INSURRECTION DE ZENDJAN. 243

sance pour exaspérer de peur tous les instincts conservateurs de la vie, la terreur y est portée à un si suprême degré de tension, que la férocité, comme une conséquence naturelle, s’y développe plus qu’ailleurs. Les troupes royales n’avaient pas plus envie de faire grâce que les bâbys, et, soit dans un parti, soit dans l’autre, celui qui tombait aux mains de l’ennemi était assuré d’avance de son sort. Tous les jours on se battait, tous les jours on se tuait; mais les bâbys, bien que très-lentement, perdaient du terrain et reculaient. Une des journées les plus terribles dont le journal du siège fasse mention, est celle du 5 de Ramazan.

Moustafa-Khan, Khadjar, avec le 15® régiment deShegaghy ; Sadr-Eddooulèh, avec ses cavaliers du Khamsèh ; Seyd Aly-Khan de Firouzkouh , avec son propre régiment; Mohammed-Agay, colonel, avec le régiment de Nasser, autrement dit le régiment du roi ; Mohammed- Aly-Khan, avec la cavalerie afshar ; Néby-Beg, le major, avec la cavalerie de sa tribu, et une troupe des hommes de Zendjân restés fidèles, tout cela s’acharna, dès avant le point du jour, contre les ouvrages des bâbys. La résistance fut terrible , mais désastreuse. Les sectaires virent tomber successivement des chefs qu'ils ne pouvaient guère remplacer, des chefs vaillants, et, à leurs yeux, des saints : Nour-Aly, le chasseur; Bekhsh-Aly, le charpentier, Khodadad et Feth-Oullah-Beg, tous essentiels à la cause. Ils tombèrent, les uns le matin , les autres le soir. J’ai vu à Zendjân des ruines de cette rude journée; des quartiers entiers n’ont pu encore être rebâtis et ne le seront peut-être jamais. Certains acteurs de cette tragédie ' m'en ont raconté sur place des épisodes. Ils m’ont montré, en imagination, les bâbys montant et descendant les

244 INSURRECTION DE ZEN DJ AN

terrasses et y portant à bras leurs canons. Souvent le plancher peu solide, en terre battue, s’enfonçait; on relevait, on remontait la pièce à force de bras; on étayait le sol par-dessous avec des poutres. Quand l’ennemi arrivait, la foule entourait les pièces avec passion, tous les bras s’étendaient pour les relever, et quand les porteurs tombaient sous la mitraille, cent concurrents se disputaient le bonheur de les remplacer. Assurément c’était là de la foi.

Dans cette journée, Moulla Mohammed-Aly, voyant qu’il fallait reculer, prit un grand parti : ce fut de faire une diversion en incendiant le bazar. Aussitôt que les musulmans virent les flammes s’élever au-dessus des voûtes de ces longues allées qui sont les artères des villes orientales, une grande partie quitta le combat pour aller éteindre le feu, et aussitôt les bâbys, profitant de cet avantage, ressaisirent non-seulement le terrain qu’ils avaient perdu ce jour-là, mais une partie de celui qu’on leur avait arraché les jours précédents. 11 n’est pas douteux qu’ils allaient se trouver les maîtres de la ville, si l’on n avait vu arriver tout à coup Mohammed-Khan, alors Beglièrbéghy et Myrpendj, ou général de division, devenu aujourd’hui Émyr Touman. 11 lit sa jonction avec les troupes déjà occupées dans la ville; il leur amenait trois mille hommes des régiments de Shegaghy et des régiments des gardes, puis six canons et deux mortiers. Presque en même temps entraient à Zendjàn, par un autre côté, Gassem-Khan , venant de la frontière du Karabagh ; Aslan-Khan, le major, avec les cavaliers du Klierghan, et Aly-Ekbèr, capitaine de Khoy, avec de l’infanterie. Tous avaient reçu, chacun dans leurs pays respectifs, des ordres du roi et ils accouraient.

INSURRECTION DE ZENDJAN.

Avec tant de troupes, les choses devaient aller mieux pour les musulmans. On occupa des points négligés jusqu'alors, et il ne resta pas aux rebelles un côté qui ne fût menacé. L’assaut général commença.

Moulla Mohammed-Aly réussit à jeter le désordre dans le régiment du roi , en lui ménageant une ou deux occasions de piller, préparées exprès. Le piège réussit, et le régiment malmené , ayant perdu une vingtaine d’hommes, fut ramené par les bàbys. Pendant qu’il reculait, les autres colonnes d’attaque n’étaient pas plus heureuses, et le Beglièrbéghy, effrayé de l’aspect de la ville, des ruines accumulées et fumantes, de l’intrépidité des bàbys, de la rage de tout le monde, et surtout voulant, d’après ses instructions, en finir à tout prix, par quelque moyen que ce fut, mais le plus vite possible, le Beglièrbéghy chercha à négocier, et envoya un parlementaire à Moulla Mohammed-Aly.

Cette résolution devait paraître un peu inattendue et même étrange aux chefs qui avaient jusqu alors conduit les hostilités. Mais elle fut appuyée hautement par Aziz-Khan, aujourd’hui général en chef des troupes de l’Azerbeydjan, et alors premier aide de camp du roi : il passait à Zendjân , se rendant à Tillis pour féliciter le grand duc héritier de Russie, à l’occasion de son arrivée dans le Caucase. Les deux hommes de cour prêchèrent de concert la paix et la concorde ; et, afin de donner un témoignage éclatant des intentions toutes bienveillantes du gouvernement, aussi bien que des leurs propres, ils firent mettre en liberté un certain nombre de bàbys, pris les armes à la main et qu’on n’avait pas encore eu le temps de mettre à mort. Les paroles les plus douces furent portées au chef des sectaires; on 1 accabla de pro-

INSURRECTION DE ZENDJAN.

messes et d’offres séduisantes pour lui, pour les siens, pour sa religion ; on ne demandait de lui qu’une seule chose, c’était de consentir à discuter simplement, afin que l’on pût s’entendre et mettre fin à une guerre aussi inutile que désastreuse. Le propre frère du premier ministre, Mirza Hassan-Khan, qui, venant de l’Azerbeydjan, se rendait à la capitale, approuva, en passant à Zendjàn, ce que proposait le Beglièrbéghy, appuyé déjà du premier aide de camp du roi. On ne se battait plus, on se surveillait; un silence profond régnait dans les rues désertes; seulement des sentinelles, veillant partout, occupaient les hautes terrasses, le sommet des balakhanèhs, les coupoles des mosquées et le haut de ces conduits d’air, pareils à ce qu’on appelle sur les navires « des manches à vent, » qui servent à rafraîchir, pendant les ardeurs de l’été, ces appartements à demi souterrains, nommés zir-è-zémyns.

La trêve ne dura pas longtemps. A moins d’être plus simple qu’un enfant, on ne pouvait s’imaginer sérieusement que Moulla Mohammed-Aly irait se prendre à la douceur exagérée dont les commissaires du roi venaient tout à coup faire parade. A la vérité, les Orientaux ont souvent de ces naïvetés, tant lorsqu’ils désirent tromper que lorsqu’ils s’empressent d’être trompés : c’est ce qu’en Europe on a la bonhomie d’appeler Yastuce des Asiatiques. Ce qui est ici certain, c’est que, après quelques passes de finesse, les deux partis comprirent qu’ils ne pouvaient ni s’arranger, ni se séduire, ni se jouer. Il ne restait donc qu’à se reprendre corps à corps et à s’entre-détruire, et c’est à quoi on s’occupa de plus belle. Non -seulement l’acharnement fut plus exalté encore qu’on ne l’avait vu, parce que le Beglièrbéghy promet-

INSURRECTION DE ZENDJAN.

tait, donnait', récompensait, mais aussi punissait avec une rigueur excessive la moindre apparence de relâchement , mais encore la cruauté arriva des deux parts à son point extrême. Si les musulmans s’y portaient avec frénésie, les bâbys ne leur cédaient en rien, et on les vit inventer pour leurs prisonniers ce supplice de les brûler à petit feu avec des barres de fer rougies, appliquées successivement et lentement sur toutes les parties du corps. Au moment où le patient allait expirer, on lui tranchait la tète et on la lançait au milieu des troupes musulmanes.

Enfin, les menaces de la cour, les encouragements et les renforts se succédèrent avec une telle rapidité, il s’établit une disproportion si écrasante, quant au nombre et aux ressources, entre les bâbys et leurs adversaires, que le résultat final devint évident et imminent; la révolte allait être étouffée, et il ne se pouvait plus qu’elle ne le fût pas. Le régiment de Gherrous, commandé par le chef de la tribu, Hassan-Aly-Rhan, aujourd’hui ministre à Paris, enleva le fort d’Aly-Merdan-Khan; le 4e régiment força la maison d’Aga-Aziz, un des points les plus fortifiés de la ville et la réduisit en poussière; le régiment des gardes fit sauter le caravansérail, situé près de la porte d’IIamadan; il perdit un capitaine et assez de soldats par l’explosion, mais enfin resta maître de la place. Ce qui animait admirablement les soldats, outre la peur, c’est que le butin était immense. Tout ce que possédaient les plus riches familles de la ville avait été successivement apporté et déposé dans les retraites fortifiées que Moulla Mohammed-Aly avait fait établir dans les quartiers tombés entre ses mains.

La situation était donc désespérée, et les bâbys savaient

248 INSURRECTION DE ZENDJAN.

assez le sort qui les attendait. Alors vinrent les manifestations du fond des cœurs. Comme au château du Sheykh Tebersy, on vit des faibles qui devinrent des apostats et des transfuges; mais on en vit en très-petit nombre et ils furent solitaires, point en troupe; ensuite il y eut des bàbys convaincus et fermes qui ne voulurent pas mourir; de ceux-là, une bande, composée de vingt-cinq hommes, se conjura pour se frayer un passage à travers les troupes royales. On cite là Nedjèf-Kouly, fils d’Hadjy Kazem, forgeron; c’était lui qui avait travaillé aux deux canons de fer. 11 y avait aussi Haydar, l’épicier, homme remarqué dans les deux camps par sa bravoure, puis Feth-Aly, le chasseur, et encore d'autres. Tous réunis, ils se précipitèrent sur les troupes royales, qui ne devinèrent pas leur dessein, les traversèrent jusqu'à la porte de Kazwyn, qu’ils franchirent, et, se jetant dans le désert, puis dans la montagne, ils réussirent à gagner Tharém. De là, ils se dirigèrent sur Dizedj. Mais ils y furent saisis par les gens du village, qui, les ayant garrottés, les ramenèrent à Zendjân, où ils furent, les uns après les autres, et à des jours différents, torturés et tués. Ce n’était pas une fin qui put encourager d’autres bàbys à s’enfuir. Peut-être n’en avaient-ils pas d’ailleurs la tentation. Ce qui est certain, c’est que, de même encore qu’au château du Sheykh Tebersy, le nombre des déserteurs fut extrêmement faible, et celui des apostats presque nul.

Cependant, je le répète, rien ne pouvait être plus désespéré que la position des assiégés. Leurs principales positions et les plus fortes avaient été successivement enlevées. 11 ne leur restait presque plus de vivres 'ni de munitions, tandis que leurs adversaires ne manquaient de rien. Us avaient perdu un grand nombre de leurs plus

INSURRECTION DE ZENDJAN. 249

braves champions, et tous les jours ils en voyaient tomber d’autres, sans espoir aucun de les remplacer. Au contraire, à chaque instant, ils voyaient accourir, soit de Téhéran, soit de l’Azerbeydjan, soit d’Hamadan, de partout, des régiments de troupes régulières, des fusiliers des milices et des cavaliers des tribus.

Bientôt périrent encore deux zélés : Hadjy Ahmed , fabricant de peignes, et Hadjy Abdoullah, boulanger. Peu d’instants après, Moulla Mohammed-Aly, qui donnait des ordres et combattait au milieu de ses gens, dans le même lieu, eut le bras fracassé d’une balle et tomba à terre. On s’empressa de le relever et on le transporta dans une maison pour panser la blessure. Comme le fait était arrivé au fort du combat, peu de personnes s’en étaient aperçues ; on résolut de le cacher, et de défendre la maison jusqu’à l’extrémité. Mais quelle résistance peuvent opposer des murs de boue et de briques séchées au soleil et qui n’ont aucune épaisseur ? Les troupes royales, voyant les bàbys se concentrer sur ce point et y opposer une rage extraordinaire de défense à leur rage d’attaque, s’acharnèrent d'autant plus. On traîna une pièce de canon et un mortier contre ces murs débiles, imbibés de sang et d’où partait une fusillade roulante. Bref, la maison tout à coup s’écroula; ce qui était dedans, ce qui était dessus roula pêle-mêle avec les poutres et les matériaux; il n’y avait plus rien qui tint, et ce rien, cependant, les soldats ne purent pas le prendre'; ils ne parvinrent pas à en approcher; car la résistance ne fut ni ralentie ni moindre. Ils battirent donc en retraite et allèrent essayer d’autres efforts sur un autre point.

Au bout d'une semaine de souffrances, Moulla Mohammed-Aly comprit que sa dernière heure était arrivée.

INSURRECTION DE ZENDJAN.

Non-soulement sa blessure s’était envenimée par l’impossibilité de lui donner des soins sérieux, mais il avait été roulé et contusionné de la manière la plus grave par la chute de la maison. Se voyant ainsi au bout de son rôle, Moulla Mohammed-Aly réunit ses partisans autour du tapis sur lequel il allait expirer; il les fit asseoir en cercle, et, au bruit du canon et de la mousqueterie , il leur donna ses dernières instructions. Elles ressemblaient fort à celles que le Boushrewyèh avait laissées à ses Mazendérânys.

Il les engagea à ne pas se laisser abattre par sa perte, et à tenir tète à l’ennemi jusqu’à la fin. Il leur montra que ce n’était pas un exploit bien coûteux; car, en ce qui le concernait, lui, il allait renaître dans quarante jours, et pour eux non plus, la mort n’aurait pas une rigueur plus longue. En parlant ainsi, il souriait et exhortait chacun à se montrer également gai et dispos , rien ne devant affliger, disait-il, dans les accidents si transitoires dont on était menacé. En causant de la sorte, il expira.

Ses amis l’enterrèrent avec les vêtements qu’il portait et mirent son sabre à ses côtés dans sa fosse. A peine avait-il cessé de vivre que le vide terrible qu’il laissait se fit sentir par l’absence complète de commandement, et pourtant les circonstances ne permettaient pas de se passer d’une direction forte et rapide. On n’en avait plus. Les braves gens ne manquaient pas , ni les croyants fidèles; mais plus de tête suffisamment puissante, et l’on comprit de suite que l’on n’était plus même en état de vendre sa vie le prix quelle valait.

Les bâbys tinrent donc à la hâte un conseil de guerre tumultueux, à l’issue duquel les principaux personnages,

INSURRECTION DE ZENDJAN. 251

Mirza Rizay, lieutenant du chef défunt; Souleyman, le cordonnier, son vizir; Hadjy Mohammed-Aly ; Hadjy Aly, de Shyraz, envoyé par le Bàb et blessé de telle façon qu’il expira peu après; enfin Dyn-è-Mohammed et Hadjy Kazem Geltoughy, écrivirent une lettre à Émyr Aslan- Khan et à Mohammed-Khan, le Beglièrbéghy, dans laquelle ils déclaraient que, si on voulait leur garantir la vie sauve , ainsi qu'à ce qui restait de leur monde , ils consentiraient à mettre bas les armes.

Les généraux de l’armée royale étaient si peu sûrs d’un succès que leur promettait leur prépondérance de forces, mais que leur déniait leur infériorité de foi et d’énergie, qu’ils s’empressèrent d’accepter les termes de la capitulation. Ils déclarèrent que non-seulement, comme chefs militaires, ils renonçaient à exercer aucun châtiment sur les bâbys, mais encore que, bien que la loi religieuse fût formelle et exigeât leur extermination, ils la feraient taire, de sorte que, à aucun point de vue, les vaincus n’avaient rien à craindre. Tous les engagements ainsi bien pris, bien compris, expliqués et écrits, les bàbys mirent le fusil sur l’épaule, et, sortant en foule, foule blessée, épuisée et souffreteuse, de derrière leurs barricades et leurs retranchements, ils se rendirent au camp royal.

Tout d’abord on demanda aux chefs ce qu’était devenu Moulla Mohammed-Aly. Ils répondirent qu’il était mort; et, comme leurs interlocuteurs se montraient incrédules, ils indiquèrent le lieu de sa sépulture, en faisant observer qu’il était facile de se convaincre là qu’ils ne disaient que la vérité. Les généraux s’empressèrent de se rendre sur les lieux; on ouvrit la tombe, on trouva le chef bâby, couché paisiblement, avec son sabre à son côté. Cette vue fit plaisir à Émyr Aslan-Khan, au Beglièrbéghy et à

INSURRECTION DE ZENDJAN.

leurs familiers. Elle les fit rire, et, en même temps, elle produisit chez eux une excitation qui devint bientôt un retour de rage. On arracha le cadavre de son dernier lit; on le mit à nu, et, pendant trois jours, on le fit traîner, attaché par un pied, dans toutes les rues et les carrefours de Zendjàn, le montrant ainsi bien moins aux hommes (il n’en restait presque plus) qu’aux ruines béantes, témoins irrécusables, et que le dernier outrage ne faisait pas taire, de son courage intrépide ainsi que de sa foi. Quand il ne resta plus que des lambeaux de chair, on les abandonna aux chiens. Le butin que l’on put ramasser, dans les quartiers rendus par les bàbys, devint le partage du soldat, mais surtout des chefs. La ville était vide aussi bien que déserte. La fureur religieuse y avait promené le meurtre, l’incendie et la destruction; la fureur déprédatrice y glana. 11 ne restait plus rien à faire aux troupes royales qu’à s’en retourner. C’était le troisième jour depuis la capitulation.

Alors Mohammed-Khan, Beglièrbéghy, Émyr Aslan- Khan, gouverneur, et les autres commandants, dont la parole avait garanti la vie sauve aux bàbys, ayant réuni ces derniers en présence des troupes, firent sonner les trompettes et battre les tambours, et donnèrent ordre que cent soldats choisis dans chaque régiment missent la main sur les prisonniers et les rangeassent sur une seule ligne devant eux. Cela fait, on commanda de massacrer ces gens à coups de baïonnette; ce qui fut fait. Ensuite on prit les chefs, Souleyman, le cordonnier, et Hadjy Kazem Geltoughy, et on les souffla à la bouche d’un mortier. Cette opération, d’invention asiatique, mais qui a été pratiquée par les autorités anglaises, dans la révolte de l'Inde, avec cette supériorité que la science et l’intelli-

INSURRECTION DE Z EN DJ AN

gence européennes apportent à tout ce quelles font, consiste à attacher le patient à la bouche d'une pièce d'artillerie, chargée seulement à poudre; suivant la quantité mise dans la charge, l’explosion emporte en lambeaux plus ou moins gros les membres déchirés de la victime.

L’affaire finie, on fit encore un triage parmi les captifs. On réserva Mirza Rizay, lieutenant de Moulla Mohammed-Aly , puis tout ce qui avait quelque notoriété ou quelque importance, et ayant mis à ces malheureux la chaîne au cou et des entraves aux mains, on résolut, malgré la défense de la cour, de les emmener à Téhéran pour orner le triomphe. Quant au peu qui restait de pauvres diables dont la vie ou la mort n’importait à personne, on les abandonna, et l’armée victorieuse retourna dans la capitale, traînant avec elle ses prisonniers, qui marchaient devant les chevaux des généraux vainqueurs.

Lorsqu’on fut arrivé à Téhéran, l’Émyr Nizam, premier ministre, trouva nécessaire de faire encore des exemples, et Mirza Rizay, Iladjy Mohammed-Aly et lladjy Mohsen, furent condamnés à avoir les veines ou\ ertes. Les trois condamnés apprirent cette nouvelle sans émotion; seulement ils déclarèrent que le manque de foi dont on avait usé envers leurs compagnons et envers eux n’était pas de ces crimes que le Dieu Très-Haut pouvait se contenter de punir par les châtiments de sa justice ordinaire ; il lui fallait quelque chose de plus solennel et de plus signalé pour les persécuteurs de ses saints ; en conséquence ils annonçaient au premier ministre que promptement, bien promptement, il périrait lui-même par le supplice qu’il leur faisait inlliger. J’ai entendu citer cette prophétie ; je ne doute’pas un instant que ceux qui me l’ont fait connaître ne fussent profondément convaincus de sa réalité.

INSURRECTION DE ZEN DJ AN

Je dois pourtant noter ici que, lorsqu’on me l'a rapportée, il y avait déjà quatre ans au moins que l’Émyr Nizam avait eu en effet les veines coupées par ordre du roi.

Je ne puis donc rien affirmer autre chose, sinon qu’on m’a assuré que l’événement avait été annoncé par les martyrs de Zendjân.

Il restait encore quelques prisonniers. La première fureur était passée, les plus fortes inquiétudes avaient disparu. On ne se décida pas à les mettre en liberté; mais on ne se décida pas non plus à faire couler leur sang, et on se contenta de les laisser là où on les tenait, en attendant ce qui pourrait plus tard advenir.

Le premier ministre ne jugea pas que la situation fût devenue telle que le pouvoir royal pût se croire à l’abri de tout danger. Les insurrections presque successives de Zendjàn et du Mazendérân étaient étouffées sans doute; mais dans les provinces il régnait une agitation d’autant plus redoutable quelle ne se manifestait pas trop au dehors. En effet, ce genre de crises se produit en Orient de toute autre manière qu’en Occident. En Occident, la fièvre d’un peuple s'annonce longtemps à l’avance par des écrits, des déclamations, des cris, des drapeaux séditieux, des rubans, des couleurs, et ce train de chansons que les mécontents avinés hurlent le soir et la nuit dans , les ruisseaux des capitales. Quand la maladie éclate et que se déclare le transport au cerveau, le patient garde généralement assez bien l’instinct de la conservation personnelle, à défaut de bon sens, pour ne se ruer que sur les pouvoirs qui ne se défendent pas. Il n’est pas, dans l’histoire ancienne ou moderne, un seul exemple qu’un pouvoir qui ne se laisse pas intimider ait jamais été vaincu, il y en a même très-peu qu’il ait été résolùment attaqué.

INSURRECTION DE ZEN DJ AN

Bref, les peuples européens affolés ne sont pas si fous qu’ils le veulent faire croire.

En Perse, les sentiments sont tout autres, et les choses procèdent d'une façon fort différente. On commence par se taire. On couve longtemps l’idée explosible; on se brûle, on s’incendie soi-méme à son propre foyer beaucoup plus qu’on ne cherche à incendier autrui; on s’occupe bien plus de se persuader, de se pénétrer du droit de sa croyance qu'on ne songe à montrer aux autres qu'on en est bien pénétré. 11 faut observer aussi que là personne ne remuerait un doigt pour une cause politique. La possibilité d’un tel genre d’excitation manque universellement sur cette vieille terre qui a vu tant de choses, qui en a tant pesé, et qui s’est si complètement imbibée de la maxime de leur néant. Il y faut, pour émouvoir les âmes, des spéculations religieuses, et rien de moins. Là, pour qu'un homme soit prêt à se faire tuer, il ne lui faut pas moins que la conviction d’être enrôlé sous la bannière de Dieu, de combattre directement sous l’œil de Dieu, et d’être au moment de toucher la robe de Dieu. Dans un tel état d’esprit, en présence de questions d’ordre éternel, le lutteur se considère à peine encore comme un homme, et c’est ce qui lui donne cet élan si fier, si absolu, si dangereux. Les bàbys avaient été vaincus deux fois; mais leurs principes et leur foi n’avaient pas été entamés; si l’on s’était défait des morts, restaient les vivants, dont on pouvait craindre non-seulement un courage pareil à celui devant lequel on avait failli succomber, mais de plus, désormais, la soif de la vengeance pour des victimes chéries et le besoin de partager les honneurs de leur martyre. Avec des mobiles de ce genre, les défaites ne constituent que de plus fortes incitations à combattre.

Des bàbys, il y en avait partout, on ne le savait que trop. La Perse en était pleine, et si les esprits inquiets de choses transcendantes, si les philosophes à la recherche de combinaisons nouvelles, si les âmes froissées à qui les injustices et les faiblesses du temps présent répugnaient, s’étaient jusqu’alors livrés avec emportement à l’idée et aux promesses d’un nouvel état de choses plus satisfaisant, on était en droit de penser que les imaginations turbulentes, amies de l’action, même au prix du désastre, que les esprits braves et passionnés pour les batailles, et, enfin, les ambitieux hardis n’auraient que trop de tendance à se précipiter dans des rangs qui se montraient riches de tant de soldats propres à former d’intrépides phalanges. Mirza Taghy-Khan, maudissant la mollesse avec laquelle son prédécesseur, Hadjy Mirza Aghassy, avait laissé naître et grandir un pareil péril, comprit qu’il ne fallait pas prolonger cette faute et voulut couper le mal dans sa racine. 11 se persuada que la source en était le Bâb lui-même, premier auteur de toutes les doctrines qui troublaient le pays, et il voulut faire disparaître cette source. Le Bâb, qu’on avait longtemps laissé à Shyraz, à demi caché dans sa maison, mais tout à fait libre d’y agir, et entouré de ses disciples dont le nombre augmentait chaque jour, avait pourtant été arrêté à la suite de l’insurrection du Mazendérân et on l'avait conduit dans le fort de Tjehrig, situé dans la province Caspienne du Ghylàn. On l’y gardait, mais sans le resserrer beaucoup. Le premier ministre résolut de s’en prendre à lui de tout ce qui arrivait, bien qu’il n’eût joué aucun rôle direct dans les insurrections et qu’on n’eût trouvé nulle part le moindre indice qu’il les eût fomentées, dirigées, conseillées ou même approuvées, et d’après le carac-

CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 2o7

tère personnel d’Aly-Mohammed, ainsi que l'opinion de beaucoup des siens, la réalité de cette abstention absolue n’a rien d’invraisemblable. Cependant, Hadjy Mirza Taghy résolut de frapper le monstre du bâbysme à la tète, et il se persuada que, ce coup porté, l’instigateur du désordre une fois éloigné de la scène et n’exerçant plus d’action, tout reprendrait son cours naturel. Toutefois, — chose assez remarquable' dans un gouvernement asiatique, et surtout chez un homme d’État comme Mirza Taghy-Khan, qui ne regardait pas de très-près à une exagération de sévérité, — ce ministre ne s’arrêta pas d’abord à ordonner la mort du novateur. 11 pensa que le meilleur moyen de le détruire était de le perdre moralement. Le tirer de sa retraite de Tjehrig, où une auréole de souffrance, de sainteté, de science, d’éloquence, l’entourait et le faisait briller comme un soleil ; le montrer aux populations tel qu’il était, ce qui veut dire, tel qu’il se le figurait, c’était le meilleur moyen de l’empêcher de nuire en détruisant son prestige. Il se le représentait, en effet, comme un charlatan vulgaire, un rêveur timide qui n’avait pas eu le courage de concevoir, encore moins de diriger les audacieuses entreprises de ses trois apôtres, ou même d’y prendre part. Un homme de cette espèce, amené à Téhéran et jeté en face des plus habiles dialecticiens de l’Islam, ne pourrait que plier honteusement, et son crédit s’évanouirait bien mieux par ce moyen que si, en supprimant le corps, on laissait encore flotter dans les esprits le fantôme d’une supériorité que la mort aurait rendue irréfutable. On forma donc le projet de le faire arrêter, de le faire venir à Téhéran, et, sur toute la route, de l’exposer en public, enchaîné, humilié ; de le faire discuter partout avec des moullas, lui imposant silence lorsqu’il devien-

2'i8 CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB.

drait téméraire; en un mot, de lui susciter une série de combats inégaux où il serait nécessairement vaincu, étant d'avance démoralisé par tant de moyens propres à briser son courage. C’était un lion qu’on voulait énerver, tenir à la chaîne et désarmer d’ongles et de dents, puis livrer aux chiens pour montrer combien ceux-ci en pouvaient triompher aisément. Une fois vaincu, peu importait ce qu’on se déciderait à en faire.

Ce plan ne manquait pas de portée ; mais il se fondait sur des suppositions dont les principales n’étaient rien moins que prouvées. Ce n’était pas assez que d’imaginer le Bàb sans courage et sans fermeté; il fallait qu’il le fût réellement. Or, l’attitude de ce personnage dans le fort deTjehrig ne le donnait pas à penser. Il priait et travaillait sans cesse. Sa douceur était inaltérable. Ceux qui l’approchaient subissaient malgré eux l’influence séductrice de son visage, de ses manières, de son langage. Les soldats qui le gardaient n’étaient pas tous restés exempts de cette faiblesse. Sa mort lui paraissait prochaine. Il en parlait fréquemment comme d’une idée qui lui était non-seulement familière, mais aimable. Si donc, promené ainsi dans toute la Perse, il allait ne pas s’abattre? s’il ne se montrait ni arrogant ni peureux, mais bien au-dessus de sa fortune présente? s’il allait confondre les prodiges de savoir, d’adresse et d’éloquence ameutés contre lui? s’il restait plus que jamais le Bâb pour ses sectateurs anciens et le devenait pour les indifférents ou même pour ses ennemis? C’était beaucoup risquer afin de gagner beaucoup sans doute, mais aussi pour beaucoup perdre, et, tout bien réfléchi, on n’osa pas courir cette chance.

Le premier ministre se rabattit donc à regret à l’idée

pure et simple d’une condamnation à mort, et ayant mandé Souieyman-Khan, l’Afshar, il le chargea de porter à Tebriz, au prince Hamzé-Mirza, devenu gouverneur de l’Azerbeydjan, l’ordre de tirer le Bàb du fort de Tjehrig et de l’amener dans la citadelle de Tebriz, où il apprendrait plus tard ce qu’il aurait à en faire.

Le shahzadèh obéit sans perdre de temps, et le Bàb, bien gardé, surveillé de près, d'ailleurs enchaîné, entouré d’une forte escorte, fut conduit hors de la forteresse, où il vivait depuis dix-huit mois à peu près, et amené à Tebriz avec deux de ses disciples qui s’étaient enfermés avec lui. L’un était le Seyd llousseïn, de Yezd, et l’autre, Moulla Mohammed-Aly, beau-fils d’Aga-Seyd-Aly Zenvéry. Ce dernier appartenait à une famille de marchands très-riche et très-considérée à Tebriz, et son frère avait fait et faisait encore sans succès des efforts extraordinaires pour le ramener à l'islamisme et lui persuader d’abandonner son maître.

Aussitôt que Hamzé-Mirza eut déposé les trois hérétiques dans la citadelle, il réunit les moullas, et, obéissant aux instructions expresses du premier ministre, toujours un peu préoccupé de sa première idée, il leur proposa d’avoir avec son principal prisonnier une conférence où ils ne pourraient pas manquer de le couvrir de confusion en mettant à découvert ses erreurs et sa mauvaise foi. Mais les moullas firent observer au prince que le temps de pareilles discussions était passé , que ce qu’il fallait maintenant, c’était de faire mourir le Bàb, et cela dans le plus bref délai possible.

Hamzé-Mirza ne répliqua rien et ordonna, pour le soir même, la réunion d’un conseil où le Bàb comparaîtrait devant ses juges. L’assemblée se tint à la citadelle. 11 y

avait dans la salle Mirza-Hassan, frère du premier ministre et Vizir-Nizam, ou inspecteur de l’armée régulière ; Hadjy Mirza-Aly, fils de Iladjy Mirza-Masaoud, l’ancien ministre des affaires étrangères sous Mohammed-Shah ; enfin, Souleyman-Khan, l’Afshar. Les moullas s’étant refusés à entamer aucune discussion religieuse avec le captif, les laïques, plus ardents ou moins prudents, se mirent en leur lieu et place, et lorsque le Bàb eut été amené devant ses juges, Hadjy Mirza-Aly commença à lui poser, du ton le plus véhément, plusieurs questions sur les traditions des Prophètes et des Imams. Le Bâb répondit, et ses sectateurs prétendent qu’il réfuta de fond en comble les raisonnements de son adversaire. Il dut avoir peu de peine à cela, car c’est assurément là un des points les plus vulnérables de la doctrine shyyte. Aux traditions authentiques qu’ils possèdent en commun avec les Sunnites, traditions qui sont aussi rationnellement établies qu'on le peut souhaiter, les Persans en ont ajouté une quantité énorme qui ne reposent absolument sur aucune preuve valable et ne supportent pas la discussion. J’en ai dit quelque chose dans les chapitres précédents. Les bâbys ne sont pas les premiers à en avoir soutenu et montré l’inanité. Il y a longtemps que les Djaférys, comme tout récemment les Sheykhys, ont entrepris avec succès de débarrasser l'orthodoxie nationale de ce fouillis d’allégations souvent ineptes et toujours gratuites. Mais les moullas, qui justifient par ce moyen seul l’existence d’un corps sacerdotal, tout à fait incompatible autrement avec les principes de l’Islam, tiennent ce terrain pour particulièrement sacré ; ils le défendent avec acharnement et y exigent le concours de l’autorité politique. Rien de moins étonnant donc que les mandataires de celle-ci

aient précisément voulu juger et condamner le Bâb sur son opposition à ces points essentiels. Mais le débat traînant et Hadjy Mirza-Aly ayant manifestement le dessous, Hamzé-Mirza interrompit brusquement la discussion, et s’adressant au Bâb, il lui dit avec hauteur :

* J’ai appris que tu te donnes comme étant d’une nature divine et que tu as osé écrire un Korân impudemment répandu parmi les populations. S’il en est ainsi, tournetoi vers ce chandelier de cristal et prie pour qu’il te soit révélé un nouveau verset. »

Le Bâb, sans s’émouvoir, fit ce que le prince demandait, se tourna vers le flambeau, et, d’une voix calme, prononça quelques versets arabes qui n'étaient point encore dans ses œuvres et qui ont trait à la nature de la lumière et aux caractères qui marquent la décadence de l’autorité.

Hamzé-Mirza, un peu surpris, ordonna d’écrire ce que le Bâb venait de dire, et poursuivant sur le même ton provoquant :

« — Cela vient du ciel? lui dit-il avec mépris.

« — Oui, répondit le Bâb. »

Les musulmans ajoutent ici que le prince lit l’observation que ce qui avait une telle origine se gravait sûrement dans la mémoire des prophètes et n’en sortait jamais, ce dont le Bâb tomba d'accord; mais quelques instants après, le prince l’ayant sommé de lui réciter encore les mêmes versets, il ne put le faire sans y introduire des variantes. Les bàbys nient absolument ce dernier détail, et en effet, il est peu croyable. Quand on se refuse à admettre, pour les versets prononcés en cette circonstance, l’origine surnaturelle que le Voyant leur attribuait, on est amené à supposer qu’ils étaient composés depuis

quelque temps déjà, et que, par conséquent, le Bâb les récitant de mémoire, n’avait aucune raison de les oublier si vite. Croire, comme le font les musulmans, que ce personnage pouvait de lui-môme improviser des versets sacrés en langue arabe, en style allittéré et fleuri, dans la position où il se trouvait, c’est admettre déjà un miracle pour se donner le moyen d’en rejeter un autre. Voilà précisément un spécimen de la critique asiatique.

Bref, dans le récit des musulmans comme dans celui des bàbys, il est certain que les commissaires royaux n’eurent pas le beau rôle. Ils comprirent à la fin que les moullas avaient eu raison de décliner toute confrontation avec le novateur et ils lui annoncèrent qu’il allait mourir.

Je ne dirai pas seulement que, au point de vue européen, toute cette façon de procéder était fort irrégulière; je dirai qu’en tous temps, au point de vue de tous les peuples, elle eût toujours paru telle, et cela depuis qu'il y a sous le soleil des races qui, pour employer ici l’expression d’Hérodote parlant des Scythes, ont connu la justice. Des chefs bàbys avaient troublé l’État; mais le Bâb lui-méme ne s’était livré à aucun acte de ce genre et on n’a jamais pu produire de preuves qu’il eût encouragé ses trois disciples dans leur ligne de conduite. 11 n’était donc justiciable que de la loi religieuse, et c’est ce que les commissaires qui le jugèrent parurent admettre, puisqu’ils essayèrent, eux laïques, de le ramener à l’Islam et de lui prouver qu’il trompait ou se trompait en s’en éloignant. Mais si le Korân condamne à mort les musulmans relaps et les hérésiarques, cette doctrine, on peut le dire, n’est pas seulement tombée en désuétude en Perse, elle n’y a jamais été acceptée ni pratiquée par les pouvoirs politiques. On a vu, dans les derniers siècles comme de nos

jours, les moullas demander avec insistance son application et ne pas l’obtenir. Les hérésiarques, les hérétiques de toutes les espèces se sont toujours plus ou moins ouvertement affichés et n’ont rien eu à redouter du bras séculier. Le Bâb lui-même avait vu, pendant quatre ans et plus, les fetwas des moudjteheds se briser sans force contre la répugnance du gouvernement; il aurait probablement échappé à l’irritation produite par le soulèvement desMazendérânys, et il ne fallait rien moins que la redoutable insurrection de Zendjân pour que la raison d’État se tournât contre lui. Ce n’était donc pas plus, au fond, la loi religieuse que la loi commune qui le tuait, c’était la raison d’État.

En effet, en prenant ainsi les choses, il pouvait être considéré comme coupable, et d'autant plus que les Asiatiques ne comprennent pas la raison d’État comme nous. Sur ce point, peut-être, éclate plus encore que dans toutes nos autres conceptions juridiques la haute idée que nous nous faisons du droit et de ses exigences. En définissant ce qui autorise un pouvoir à frapper son adversaire comme coupable, on a été amené, dès l’origine des sociétés modernes, à répudier, pour ainsi dire, cette fameuse raison d’État, puisqu’on a essayé de la déguiser sous toutes sortes de voiles, dont les plus épais et les mieux brodés de raisons n’ont jamais réussi à tromper ni à satisfaire la conscience légale. Des crimes se sont commis contre le droit à toutes les époques de nos histoires et se commettront encore assurément; mais on en a toujours rougi et les condamnateurs ont été condamnés, je ne dis point par la postérité, mais par leurs contemporains, par leurs partisans, par leurs complices, par eux-mêmes. Nous avions pourtant sous la main une arme bien commode, de fabri-

que orientale, de belle et bonne trempe : c’était la théorie romaine sur le crime de lèse-majesté ; par bonheur et grâce à notre sang, s’il s’est trouvé des théoriciens pour proposer cette féroce doctrine, il ne s’est jamais rencontré de tyrannie assez audacieuse ni assez longue pour l’ériger eh système suivi et la pratiquer avec confiance. Nous avons été hommes, c’est-à-dire souvent pervers, emportés, méchants, injustes; mais nous ne sommes jamais entrés dans de telles voies que nous nous soyons trouvés à l’aise dans l’iniquité, et, aux plus horribles périodes de nos annales, l'hypocrisie règne, s’étale, nous dégoûte, mais nous honore. Nous devons même à la noblesse supérieure de notre origine et à la plus grande élévation morale qu’elle nous assure une classe particulière de personnages historiques, d’un caractère bien saillant, bien marqué, dont, au premier abord, nous n’avons pas lieu de tirer vanité, et qui, cependant, par le fait seul qu’ils existent, par la place qu’ils occupent dans l’histoire et la façon inévitable dont ils y sont envisagés, révèlent chez la grande majorité de leurs contemporains, comme dans les générations qui se sont succédé depuis, l’existence éclatante du sentiment qu’ils violent. Je veux parler deces individualités comme les juges de Conradin, Jeffries, M. de Laubardemont et autres accusateurs et bourreaux publics qui portent tous, dans l’opinion de nos peuples, une note particulière à leur compte, note que rien n’efface ni n’effacera. Enfin, chez nous, la raison d’État, lorsqu’elle est seule à assaillir et à frapper un homme, le fait assurément reculer du terrain où il gêne; mais, du même coup, elle le transforme infailliblement en martyr et de scs juges elle fait des monstres, eussent-ils quelquefois rendu service.

CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 2»>o

En Asie, rien de cela n’existe. A vrai dire, la préoccupation du juste et de l’injuste y est si faible, que l’idée de la raison d’État, qui est déjà elle-même une excuse ou une ombre d’excuse inventée par la conscience en souffrance, n’y existe pas du tout. Là, non plus, pas de traces de ces individualités flétries par le sentiment commun ; de ces tribunaux, comme la chambre étoilée ou la chambre ardente ou les commissions militaires, dont on ne s’entretient chez nous qu’avec réprobation. Il n’y a pas d’hypocrisie non plus, et quand on tue, on ne met pas même en avant un simulacre d’instruction judiciaire : on tue parce qu’on est le plus fort; on n’a pas de raisons à donner de ce qu’on fait, parce qu’on est le pouvoir, et l’opinion publique n’en demande pas et n’en demandera jamais, parce qu’elle pense que le pouvoir est de sa nature une combinaison née pour l’abus et dont l’unique légitimité est le fait d’exister. Chez nous, il n’est pas, dans les plus mauvais jours des pires révolutions, un tribunal installé dans un cabaret, qui ne cherche à imposer à ses victimes même la reconnaissance de son droit à les juger et du principe en vertu duquel il les juge. Si une de cellesci laisse entendre qu’elle se regarde comme condamnée d'avance et qu’elle considère les formes suivies comme dérisoires, on la rappelle à l’ordre. Mais, en Asie, la naïveté du juge est complète. Hamzé-Mirza et ses assesseurs n'avaient aucunement l’intention de faire illusion au Bàb; ils ne tenaient pas à ce qu'il les crût indécis sur le traitement qu’ils lui réservaient. 11 devait être bien convaincu en entrant dans leur assemblée qu’il y allait être outragé, mais nullement jugé dans le sens où nous l’entendons, et ils ne cherchaient pas à le tromper sur ce point. Seulement, ils étaient bien aises de voir s'il faiblirait ou

donnerait prise sur lui de quelque façon, afin de renforcer d’autant leur cause. En d’autres termes, le pouvoir, en Asie, n'a pas de moralité. C’est un fait. 11 vient de Dieu comme toutes choses. C’est un fléau qui a cet avantage de s’atténuer par la perpétuité. L’anarchie n’est un mal plus grand que parce qu’elle présente une fluctuation maladive de forces contendantes, partant irritées, et encore plus dangereuses pour le repos, le bien-être et les droits de chaque individu. 11 résulte de cette manière de sentir que l’autorité se permet tout, qu’on ne s’en étonne pas et que l'on n’est pas plus enclin à noter d’infamie la rupture d’une capitulation, un assassinat, un emprisonnement, une confiscation ou autres conséquences semblables du tempérament que les Asiatiques regardent comme naturel à ce qui est pouvoir, qu’on n’est disposé à se scandaliser des tremblements de terre. Seulement, tout homme sage, ou même un peu raisonnable, qui a de quoi subsister, se tient éloigné, aussi éloigné que possible des emplois publics et se fait un devoir de détourner son pied de ces chemins dangereux.

Après avoir décidé que l’on ferait mourir le Bâb, on allait passer, sans autre délai ni formalité, à l’exécution de la sentence, et, en Perse, on n’y met pas beaucoup de cérémonie. L’homme est garrotté, couché par terre; le bourreau lui relève le menton et lui coupe la gorge en deux coups, aller et venir, avec un petit couteau d’un sou. Mais, comme on tenait déjà le Bàb par le bras pour procéder de la sorte, quelqu’un fit observer qu’en agissant ainsi en famille, le public, ou du moins une partie du public, ne manquerait pas de- croire le Bâb toujours vivant. Alors on aurait, quant au principal résultat, perdu ses peines; car si chacun allait s’imaginer que le Bàb n’é-

tait pas mort, qu'il était caché quelque part et que bientôt il reparaîtrait pour accomplir ses promesses, on se trouverait n’avoir atteint aucunement le but désiré, et l'agitation, au lieu de cesser, augmenterait. On résolut donc d’agir de telle sorte que personne ne put douter que c’était bien le Bàb lui-même qui était prisonnier et que c’était lui qu’on faisait périr. Ensuite, quand on aurait bien convaincu tout le monde qu’il n’y avait pas d’erreur possible sur ce point, l’acte dernier et suprême devait encore s’exécuter de telle façon qu’il ne pût jamais s’élever le moindre doute sur sa réalité.

Les choses ainsi convenues, le lendemain, de grand matin , les gens de Hamzé-Mirza ayant ouvert les portes de la prison, en firent sortir le Bâb et ses deux disciples. On s’assura que les fers qu’ils avaient au cou et aux mains étaient solides ; on attacha de plus au carcan de chacun d’eux une longue corde dont un fcrrash tenait le bout, puis, afin que chacun put bien les voir et les reconnaître, on les promena ainsi par la ville, dans toutes les rues et dans tous les bazars, en les accablant d’injures et de coups. La foule remplissait les chemins et les gens montaient sur les épaules les uns des autres pour considérer de leur mieux l’homme dont on avait tant parlé. Les bâbys, lesdemi-bàbys, répandus de tous côtés, tâchaient d’exciter, chez quelques-uns des spectateurs, un peu de commisération ou quelque autre sentiment dont ils auraient profité pour sauver leur maitre. Les indifférents, les philosophes, les sheykhys, les soufys se détournaient du cortège avec dégoût et rentraient chez eux, ou, l’attendant au contraire au coin des rues, le contemplaient avec une muette curiosité et rien davantage. La masse déguenillée, turbulente, impressionnable, criait force grossièretés aux trois

martyrs; mais elle était toute prête à changer d’avis pour peu qu’une circonstance quelconque vint pousser ses esprits dans un sens différent. Enfin, les musulmans, maît resde la j ournée, poursuivaientd’outrages les prisonniers, cherchaient à rompre l’escorte pour les frapper au visage ou sur la tète, et quand on ne les avait pas repoussés à temps ou qu’un tesson lancé par quelque enfant avait atteint le Bàb ou l’un de ses compagnons à la figure, l’escorte et la foule éclataient de rire.

Après les avoir ainsi montrés à toute la ville, on les conduisit chez Hadjy Mirza-Bagher, théologien, où les musulmans assurent que le Bàb, interrogé sur ses doctrines, les renia. Ensuite, le cortège entra dans la maison de Moulla Mohammed-Mamgany, un des membres les plus importants du clergé de Tebriz. Là, disent les ennemis du Bàb, il ne se contenta pas de renier tout ce qu’il avait enseigné, il pleura et demanda grâce; mais le docteur lui répondit ironiquement par cette phrase prononcée en arabe : « Alors, à quelle fin t’étais-tu donc révolté? •

Après avoir quitté le moudjtehed, on traina encore les victimes, en grand tumulte, jusque chez un autre chef du clergé, Aga Seyd-Zenwézy. Là, comme ailleurs, les insultes, les coups, les brutalités éclatèrent avec une violence extrême, et les cris d’une populace de plus en plus furieuse couvraient les paroles qu’on prétendait prononcées par le Bàb. On criait autour de lui : « 11 avoue ses crimes! » et on le frappait! — « Il a peur! » et on le souffletait. Les trois moudjteheds de la ville ne manquèrent pas, en présence du Bàb, de ratifier, au nom de la loi, la sentence de mort portée contre lui. Cette formalité produisit un grand effet sur la multitude, qui en conclut pro-

bahlement que le novateur était encore plus coupable qu’elle ne l’avait supposé jusque-là.

Au sortir de la maison d’Aga Seyd-Zenwézy, un des deux disciples, Seyd-Housseïn Yezdy, se laissa tomber par terre en pleurant amèrement, demanda pardon et avoua que ses forces étaient à bout. On le remit sur ses pieds et, le secouant, car il était comme un homme ivre et anéanti, on le mit en face du Bâb et on lui dit que s’il le maudissait, ses crimes seraient effacés et qu’il lui serait fait grâce. Seyd-Housseïn maudit le Bâb. On lui dit encore que s’il lui crachait au visage, on le mettrait à l’instant môme en liberté. Seyd-Housseïn cracha au visage du Bâb. Alors, on le détacha, on lui ôta ses fers et on l’abandonna. Quand le cortège se fut éloigné et qu’il n’y eût plus personne dans la rue déserte, Seyd-Housseïn se releva, et sortant de la ville, s’éloigna dans la direction de Téhéran, où nous le retrouverons.

Les bourreaux, encouragés par ce succès, voulurent éprouver si l’autre disciple, Moulla Mohammed-Aly, ne pourrait pas être amené à quelque conversion semblable. Ils crurent qu’ils avaient prise sur lui par la présence de sa famille à Tebriz et parce qu’il était riche, jeune et habitué à une existence fort douce. On envoya donc chercher et on amena au milieu du bazar la jeune femme du prisonnier et de petits enfants qu’ii avait, et on essaya de l’ébranler par leur épouvante, leurs pleurs, leurs supplications; mais il resta froid. On n’en put tirer autre chose, sinon que si l’on voulait se montrer humain envers lui, on le ferait périr avant son maître. Voyant qu’on n’en obtenait rien, et les domestiques du prince, les soldats et les bourreaux .étant épuisés de fatigue par la longueur de cette scène, on ramena les mar-

tyrs, au moment où le soleil allait se coucher, à la citadelle, d’où on les avait tirés; là; on les conduisit sur le rempart, qui est d’une hauteur excessive et formé par un mur perpendiculaire en briques cuites, ouvrage du temps des sultans Seldjoukides. On leur passa sous les aisselles des cordes très-fortes et on les descendit à l'extérieur du mur, de façon qu’ils restèrent suspendus à quelques pieds au-dessus du sol. En face, sur une immense place, se pressait la foule, et chacun pouvait voir parfaitement les deux condamnés. Ce jour-là était un lundi, 27 du mois de Shabàn.

Alors les officiers du prince firent avancer une compagnie du régiment de Behadéran.Ce corps était composé de chrétiens, et les musulmans prétendirent ensuite qu’il ne s’était porté qu’avec une extrême répugnance au service qu’on lui commandait. Les bâbys, au contraire, assurent qu’on eut recours à des chrétiens parce qu’on se défiait des soldats musulmans.

Cependant, quand les deux condamnés eurent été suspendus à côté l’un de l’autre, on entendit distinctement Moulla Mohammed-Aly qui disait au Bàb : « Mon maître, est-ce que tu n’es pas content de moi? » Dans ce moment la décharge eut lieu. Le disciple fut tué sur le coup, mais le Bâb ne reçut aucune blessure et la corde qui le retenait en l'air fut coupée par une balle. 11 tomba sur ses pieds, se releva rapidement et se mit à fuir; puis, tout à coup, apercevant un corps-de-garde, il s’y précipita.

Si, au lieu de ce mouvement, sans doute irréfléchi, il s’était jeté au milieu de la foule, stupéfaite de ce qu’elle venait de voir et applaudissant au miracle, il n’y a aucun doute, et les musulmans en tombent d’accord, que la population de Tebriz aurait pris immédiatement, et sans

hésiter, son parti. Pas un soldat, ni chrétien ni musulman, n’eùt osé faire de nouveau feu sur lui; il y aurait eu révolte, insurrection générale, et dans une cité de l’importance de Tebriz, seconde capitale de l’empire, c'eût été encore bien autre chose que l’affaire de Zendjân. La dynastie Kadjare y eût probablement succombé. Mais ce fut dans un corps-de-garde que le Bàb se réfugia, et, pour s’expliquer cette action, il faut se dire que, torturé comme il l’était depuis le matin et les sens troublés par le seul fait de la douloureuse suspension qu’il venait de subir, il n’a pas trop su ce qu’il faisait et a marché au hasard, entraîné par une sorte d’instinct machinal à se mettre dans un lieu couvert.

11 y eut un moment d’angoisse terrible chez les chefs militaires et les partisans du prince. D’abord, ils crurent eux-mêmes au miracle comme tous les autres assistants; puis, sans avoir besoin pour cela de miracle, ils comprirent bien vite, à l’espèce de rugissement d’admiration que poussa la foule, quel danger ils couraient. Mais quand le Bàb fut dans ce corps-de-garde, un capitaine d’infanterie ou sultan, appelé Goutj-Aly, entra après lui et le chargea de coups de sabre. Le Bàb tomba sans prononcer une parole; alors les soldats le voyant noyé dans son sang et par conséquent vulnérable, s’approchèrent et, de quelques coups de fusil tirés à bout portant, l'achevèrent.

Le cadavre fut promené ou plutût traîné pendant plusieurs jours dans les rues de la ville; ensuite, on le jeta hors de l’enceinte des murs et on l’abandonna aux bêtes.

Le chef de la religion nouvelle était mort, et suivant les calculs de Mirza Taghv-Khan, premier ministre, la

paix la plus profonde allait se rétablir dans les esprits et ne plus être troublée au moins de ce côté-là. Mais la sagesse politique se trouva cette fois en défaut, et au lieu d’éteindre l’incendie on en avait au contraire attisé la violence.

Page 1