Truité des Ecritures cunéiformes, t. Il, |> ssim
Bible, les Actes des Apôtres et les Vies des Saints en sont remplies), s’étonne de ce quelle prend pour une obstination en quelque sorte inepte. 11 n’y a pas d’obstination; il n’y a pas d'ineptie; il y a seulement une autre façon de voir, de juger et de conclure que chez nous; et c’est ainsi que, d’une part, la foi la plus absolue dans la possibilité de troubler l’ordre de la nature, et de l’autre une difficulté extrême à admettre les faits de ce genre, aboutissent, dans la pratique, à un scepticisme d’une espèce différente, mais tout aussi complet.
Le lendemain , les choses se passèrent comme la Consolation-des-Yeux l’avait prédit. On l’avait amenée à Niaveran, et, devant les princes, les grands fonctionnaires de l’État, les prisonniers et le peuple, on lui avait demandé, avec beaucoup de douceur, et de manière à ne pas l’offenser, de déclarer qu’elle n’était pas bâby. Elle avait répondu ce qu’elle avait annoncé vouloir répondre. On la ramena à Téhéran, dans la citadelle, et lui ayant mis un voile comme les femmes persanes en portent et comme elle avait renoncé à en faire usage , on la mit sur un tas de ces tissus de paille grossière dont on double les tapis de laine et de feutre dans les appartements. Mais, avant d’y mettre le feu, les bourreaux l’étouffèrent avec des chiffons , de sorte que les (lammes ne dévorèrent qu’un cadavre. Les cendres furent semées au vent.
Je ne crois pas que l’exemple de fermeté donné par Gourret-oul-Ayn fût nécessaire aux autres prisonniers ; mais il n’était pas fait pour diminuer leur constance. Ils avaient assisté, le visage gai et tranquille, tous, jusqu’aux filles et aux enfants, à l’interrogatoire de la jeune femme et l’avaient vue partir pour aller au supplice, sans qu’elle leur fit, sans qu’ils lui adressassent
d’adieux, tant la séparation et ce qui allait l'amener leur paraissait un fait insignifiant. Quand leur tour de se préparer fut venu, tous, les meurtriers comme les autres, répondirent, avec la même indifférence, qu’ils étaient bâbys , comblèrent de bénédictions le nom de l’Altesse Sublime et sa mémoire , ainsi que les noms des autres martyrs ou apôtres de leur cause, et se déclarèrent prêts à tout supporter.
Parmi eux, on remarquait un homme arrêté dans la maison de Souleyman-Khan. C’était ce mèmeSeyd Housseïn , qui , dans un moment de prostration physique amené par l’excès de la fatigue, des outrages et des coups, avait renié son maître et lui avait craché au visage, et que, à la suite de cela, on avait délivré. 11 s’était immédiatement réveillé comme d’un songe, et ayant pris la route de Téhéran, ainsi que je l’ai dit, aussitôt qu’il eût franchi les portes de cette ville, il s’était rendu tout droit chez ^les chefs bàbys , leur avait raconté comment s’était passé le martyre, et s’était accusé , avec un repentir désespéré, de ce qu’il avait fait. Le pardon avait suivi la véhémence évidemment sincère des aveux. Mais Seyd Housseïn n’avait jamais retrouvé la tranquillité, et il aspirait à la mort avec passion. Le jour en était arrivé. Se croyant donc au moment de la délivrance et de la purification, il n’était pas seulement calme comme les autres; sa joie éclatait dans l'air de son visage et dans la vivacité de scs discours. Interrogé s’il était bàby, il répondit avec une exaltation extrême, et irrita extrêmement ses juges par les injures dont il les accabla. Aujourd’hui , les religionnaires , pleins de respect pour ce martyr et ne pouvant se résoudre à le trouver coupable un jour, assurent que son apostasie ne fut qu’apparente; qu’il obéit
au Bâb en la simulant, et qu’étant le secrétaire de son maître et le dépositaire de tous ses papiers, il dut agir ainsi afin de pouvoir tout porter, tout raconter aux fidèles, qui, sans lui, auraient ignoré les dernières paroles du Bâb.
Les intentions bienveillantes du Sadr-è-Azam étant ainsi déjouées , il ne restait plus qu’à procéder à la mort des coupables, dans la façon qui avait été réglée d’avance. A chacun on donna son captif, à quelques-uns on en remit deux. Le premier ministre en reçut un. Il ne le fit pas torturer et donna l’ordre de le tuer d’un seul coup. Les mirzas ou employés des ministères en eurent deux ; ils les firent taillader à coups de canif et s’en mêlèrent eux-mêmes. Le grand écuyer Asadoullah-Khan, qui était venu le premier au secours du roi et avait tué Sadek à coups de sabre, en réclama deux aussi. Il les fit ferrer aux pieds et aux mains et déchirer à coups de fouet. Ainsi chacun essaya de prouver son amour pour le souverain et son zèle par les inventions agréablement féroces dont son imagination pùt s'aviser.
On vit, on vit alors, on vit ce jour-là, dans les rues et les bazars de Téhéran, un spectacle que la population semble devoir n’oublier jamais. Quand la conversation , encore aujourd'hui, se met sur cette matière, on peut juger de l’admiration horrible que la foule éprouva et que les années n’ont pas diminuée. On vit s’avancer, entre les bourreaux, des enfants et des femmes, les chairs ouvertes , sur tout le corps, avec des mèches allumées flambantes fichées dans les blessures. On traînait les victimes par des cordes et on les faisait inarcher à coups de fouet. Enfants et femmes s'avançaient en chantant un verset qui dit :
« En vérité , nous venons de Dieu et nous retournons à lui! »
Leurs voix s’élevaient éclatantes au-dessus du silence profond de la foule, car la population téhérany n’est ni méchante ni très-croyante à l'Islam. Quand un des suppliciés tombait et qu’on le faisait relever à coups de fouet ou de baïonnettes, pour peu que la perte de son sang, qui ruisselait sur tous ses membres, lui laissât encore un peu de force, il se mettait à danser et criait avec un surcroît d'enthousiasme :
* En vérité , nous sommes à Dieu et nous retournons à lui! *
Quelques-uns, des enfants, expirèrent dans le trajet. Les bourreaux jetèrent leurs corps sous les pieds de leurs pères et de leurs sœurs, qui marchèrent fièrement dessus et ne leur donnèrent pas deux regards.
Quand on arriva au lieu d’exécution, près de la Porte- Neuve, on proposa encore aux victimes la vie pour leur abjuration, et, ce qui semblait difficile, on trouva même à leur appliquer des moyens d’intimidation. Un bourreau imagina de dire à un père que, s’il ne cédait pas, il couperait la gorge à ses deux fils sur sa poitrine. C’étaient deux petits garçons, dont l’ainé avait quatorze ans, et qui, rouges de leur propre sang, les chairs calcinées, écoutaient froidement le dialogue ; le père répondit, en se couchant par terre, qu’il était prêt, et l’ainé des enfants, réclamant avec emportement son droit d’aînesse, demanda à être égorgé le premier. 11 n’est pas impossible que le bourreau lui ait refusé cette dernière satisfaction. Enfin, tout fut achevé; la nuit tomba sur un amas de chairs informes; les têtes étaient attachées en paquets
au poteau de justice, et les chiens des faubourgs se dirigeaient par troupes de ce côté.
Cette journée donna au Bâb plus de partisans secrets que bien des prédications n’auraient pu faire. Je l’ai dit tout à l’heure, l’impression produite sur le peuple par l’effroyable impassibilité des martyrs fut profonde et durable. J’ai souvent entendu raconter les scènes de cette journée par des témoins oculaires, par des hommes tenant de près au gouvernement , quelques-uns occunant des fonctions éminentes. A les entendre, on eut pu croire aisément que tous étaient bâbys , tant ils se montraient pénétrés d’admiration pour des souvenirs où l’Islam ne jouait pas le plus beau rôle, et par la haute idée qu’ils avouaient des ressources, des espérances et des moyens de succès de la secte. On ne traite pas ce sujet pubiquement; c’est presque une hardiesse que de prononcer le nom de bàby ; ordinairement , quand le tour de la conversation force à indiquer la religion nouvelle , on se sert d’une périphrase soigneusement injurieuse. Comme les bâbys, par principe ou plutôt par scrupule religieux, condamnent l’usage du kalian, ou pipe d’eau, beaucoup de gens qui n’en ont point le goût ne manquent cependant jamais d'étaler un kalian pour ne pas être suspectés ; enfin , une notable recrudescence d’hypocrisie musulmane éclate chez tous les hommes qui sont, en réalité, les plus connus pour être des dissidents prononcés.
Avec tout cela, le bâbysme, qui est resté strictement inactif depuis les événements de 1 852 , passe pour avoir fait d’immenses progrès et pour en faire tous les jours. Obéissant, sans doute, à un ordre général avec autant de ponctualité qu’ils ont jadis exécuté l'ordre contraire, les
bâbys désormais cachent leur religion , la renient, et, au besoin, ne se font aucun scrupule de dire que le Bàb était un monstre; mais cette dissimulation épouvante peut-étie encore plus le gouvernement que ne le pourraient faire des essais de soulèvement. Alors il compterait au moins ses ennemis et saurait où les combattre. Maintenant, il ne sait, ne voit et ne devine plus rien. Fidèle à l’impression de crainte qui le saisit naguère dans le procès de Niaveran, il n’ose pas faire de recherches, de peur de trouver plus de coupables qu’il ne voudrait , et surtout de les trouver là où il ne le voudrait pas. Quand, par maladresse de zèle ou par excès de haine , des moullas dénoncent quelque adversaire comme bâby, on arrête tout au plus la personne signalée; on lui demande une profession de foi ; on se contente de ce quelle répond, et on la délivre au plus vite. L'opinion générale est qu#les bâbys sont répandus dans toutes les classes de la population et parmi tous les religionnaires de la Perse , sauf les nossayris et les chrétiens ; mais ce sont surtout les classes éclairées , les hommes pratiquant les sciences du pays, qui sont donnés comme très-suspects. On pense, et avec raison, ce semble, que beaucoup de moullas, et parmi eux des moudjteheds considérables, des magistrats d'un rang élevé, des hommes qui occupent à la cour des fonctions importantes et qui approchent de près la personne du roi, sont des bâbys. D’après un calcul fait récemment, il y aurait à Téhéran cinq mille de ces religionnaires sur une population de quatre-vingt mille âmes à peu pr ès. Mais les arguments dont on appuie ce calcul ne semblent pas bien solides, et j’incline à croire que si jamais les bâbys avaient le dessus en Perse, leur nombre dans la capitale se trouverait bien plus considé-
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rable. Car, au même instant, on devra ajouter au chiffre des zélés, quel qu’il soit à cette heure, l’appoint d’une forte proportion de gens qui inclinent vers les doctrines aujourd’hui condamnées, et auxquels la victoire donnerait le courage de se prononcer.
Il y a deux ans , le gouvernement a eu encore de grandes inquiétudes au sujet des novateurs : une importation soi-disant européenne en a été cause. Parmi les Persans qui ont vécu en Europe, il s’en trouvait un , fort spirituel, très-ingénieux, grand ami des nouveautés surtout et pressé d’en produire , qui avait conçu pour la franc-maçonnerie une profonde admiration. Les Orientaux goûtent particulièrement cette machinerie, par la même raison qui nous fait apprécier davantage dans la musique asiatique les combinaisons mélodiques les plus semblables aux nôtres. Le Persan dont je parle représenta au roi que, dans le temps actuel, il ne pouvait plus se contenter de régner, comme l’avaient fait ses prédécesseurs, en s’appuyant sur les deux seuls faits de l’occupation et de la force; qu’il lui fallait se procurer une garantie morale de la fidélité de ses sujets. En fondant à Téhéran une loge dont il se déclarerait le grand maitre , il aurait l’avantage d’attacher à tout jamais à sa personne les membres de la loge, parce que ceux-ci lui prêteraient le serment maçonnique, lequel serment ne peut jamais être rompu, et, p.rnrvu qu’il eût soin d’enrôler ainsi tous les hommes un peu importants, il se trouverait, par ce coup de maitre, à la tète de toutes les forces de sa nation, et de telle façon qu’il ne serait au pouvoir de personne de l’en déposséder jamais.
Le roi accueillit avec intérêt cette ouverture et se montra sensible aux perspectives brillantes qu’elle lui faisait
apercevoir. Pendant plusieurs jours, il ne vit pas ses ministres, ses généraux, ses serviteurs de tous grades sans leur demander s’ils avaient été au Feramoush-Khanèh, qu’on venait d’ouvrir par ses ordres, et il les pressait fortement de s’y rendre. « Feramoush - Khanèh * veut dire « la maison de l’oubli; * c’est une onomatopée approximative du mot anglais « Freemason. » Les Persans n’ont pas manqué de tirer de ce bel enchaînement la conclusion indubitable que, lorsqu’on sort du Feramoush-Khanèh, on a oublié tout ce qu'on y a vu, et que c’est de cette façon que les chefs sont bien assurés de la discrétion de leurs disciples.
Pendant quelques semaines , tout le monde se pressa pour être admis au Feramoush-Khanèh. La personne qui en avait eu l’idée distribuait des grades et des rubans, faisait des discours ; on prenait du thé et on fumait beaucoup le kalian. Chaque fois que le roi demandait à quelqu’un des siens : Enfin, qu’as-tu vu, que t’a-t-on montré, que t’a-t-on appris dans cette chambre? 11 ne recevait jamais qu’une seule réponse : Nous avons écouté un discours d’un tel qui nous a beaucoup recommandé la civilisation et l’humanité, et nous a\;ons fumé le kalian et bu du thé. — Rien de plus? — Que je sois votre sacrifice ! Rien de plus.
Le roi n’était pas content. Il soupçonna qu’on lui cachait quelque chose; car il ne pouvait comprendre que les terribles mystères qu’on lui avait laissé entrevoir dans la franc-maçonnerie ne consistassent que dans les occupations fort innocentes qu’on lui avouait. Puis, il n’y avait pas là de quoi expliquer le serment si formidable sur lequel il comptait. Ses doutes, une fois exprimés, trouvèrent des gens pour les accueillir; les uns lui
insinuèrent qu’il devait se passer dans ce secret des débauches épouvantables ; les autres furent plus hardis, ils prononcèrent un grand mot : ils dirent que le Feramoush- Khanèh ne pouvait être qu’un lieu de ralliement pour les bâbys.
A l’instant même, l’ordre fut donné à tout le monde de prendre garde d’y retourner, et ceux qui y avaient été, même par les ordres du roi, se trouvèrent suspects. L’auteur de l’idée fut, après quelques hésitations, chassé de la Perse et exilé, et, encore aujourd’hui, on n'aime pas à avouer qu’on a été prendre du thé et fumer le kalian dans un endroit si condamnable.
Si le soupçon était, dans ce cas, sans fondement, il ne faudrait cependant pas supposer que les bâbys sont réellement au repos. Ils écrivent considérablement, et leurs livres circulent en secret. On les cache avec soin, on les lit avec passion, et on y puise des armes toujours nouvelles pour la polémique contre les musulmans. D’autre part, l’Altesse Éternelle et les apôtres qui ont survécu au Bàb convertissent en silence bien du monde, et poursuivent leur œuvre avec constance. On a prétendu, il y a quelques mois, que le chef suprême avait été sollicité par des exilés persans de commencer une nouvelle lutte, qu’on l’avait pressé d’agir par ce motif que l’administration actuelle était mauvaise et désorganisée jusqu’à l’impossibilité de la résistance. Il a, dit-on, répondu qu’il n’était pas encore temps.