CHAPITRE XI
On le verra tout à l’heure, quand j’examinerai les dogmes religieux prêches par le Bàb : la perpétuité de la secte ne tenait nullement à sa présence; tout pouvait marcher et se développer sans lui. Si le premier ministre avait eu connaissance de ce point fondamental de la religion ennemie, il est probable qu'il n’eùt pas été aussi empressé à faire disparaître un homme dont l’existence, en définitive, ne lui eût pas dès lors importé plus que la mort.
Ce n’est pas tout : cette mort eut un résultat bien inattendu. Le Bàb, au début de ses prédications , n’avait nullement songé à donner à sa doctrine une portée politique. Il voulait opérer une réforme religieuse profonde; mais il ne désirait en aucune manière se placer sur le terrain des affaires d’État ni inquiéter la dynastie régnante. Quand les moullas avaient essayé de se servir du pouvoir des gouverneurs et même fait appel à la protection royale pour se garantir des coups théologiques qu’ils recevaient, les bâbys, acceptant sans difficulté la compétence de cette autorité, ne l’avaient discutée ni dans son origine ni dans ses droits. A ses premières rigueurs ils avaient répondu
par la soumission. Il est bien probable que, de sa personne,^ Bàb, toujours absorbé dans ses méditations purement doctrinales ou perdu dans des contemplations toutes mystiques, ne fut jamais porté à sortir de cette sorte de soumission indifférente pour les puissances du monde. Si, depuis le moment où Moulla Housseïn-Boushrewyèh s’insurgea dans le Khorassan et Moulla Mohammed-Aly Balfouroushy dans le Mazendéràn, il s’associa, au moins par son consentement, à la conduite de ses apôtres, il est à croire qu’il subit leur influence plus qu’il ne leur imposa la sienne, et que, pour sa part, il se borna à ne pas se séparer d’eux. Pendant les deux ans qu’il passa enfermé dans le fort de Tjehrig, il fut tellement absorbé par ses travaux théologiques et la composition d'ouvrages aujourd’hui sacrés, qu’il serait extraordinaire qu'il eût pu donner une sympathie bien active aux événements extérieurs. Il se contenta de les approuver en gros et de mourir pour eux. Il ne faut pas oublier non plus que, au moment de son martyre, il avait à peine atteint vingt-sept ans.
Mais ce que le Bàb lui-méme ne faisait pas, ne pouvait et ne savait pas faire, les terribles partisans qui se donnèrent tout d’abord à lui se mirent en devoir de l’opérer. Lorsqu’ils furent bien convaincus que la dynastie Kadjare avait abandonné les idées philosophiques que le premier des Séféwys lui-méme n’avait pas jugé prudent de mettre à exécution, qui avaient souri à Nadir-Shah et qui plaisaient et plaisent toujours tant à la masse de la pppulation ; quand, après s’ètre entretenus avec Mohammed- Shah et son ministre, ils comprirent que, loin de vouloir se jeter dans les aventures, le gouvernement prétendait rester relativement fidèle à l'orthodoxie shyyte, qui ne le gênait pas, ils inventèrent la politique du bàbysme,
qui jusqu’alors n’avait pas existé. Ce fut Moulla Housseïn- Boushrewyèh qui eut la première idée de cette théorie. Le Bàb resta passif ; mais la plupart des hommes considérables du parti l’acceptèrent avec dévouement.
C’est un point de doctrine politique incontesté en Perse que les Alydes seuls ont droit à porter légitimement la couronne, et cela en leur double qualité d'héritiers des Sassanides, par leur mère, Bibi-Sheherbanou, fille du dernier roi Yezdedjerd, et d’imams, chefs de la religion vraie. Tous les princes non Alides sont des souverains de fait ; aux yeux des gens sévères, ce sont même des tyrans ; dans aucun cas, personne ne les considère comme détenteurs de l’empire à titre régulier.’ Je ne m’étendrai pas ici sur cette opinion absolue, tranchante, qui n’a jamais admis la prescription ; j’en ai assez longuement parlé dans un autre ouvrage. Ce fut sur cette base que les politiques bâbys élevèrent tout leur édifice.
Ils firent remarquer que le Bàb étant Seyd , héritait de tous les droits de la race d’Aly, au point de vue persan, parcequ’il avait du sang de Yezdedjerd dans les veines, et au point de vue musulman, parce qu’il était un reflet de l'Imamat. On pouvait objecter que si réellement le Bàb avait le droit de prétendre à des prérogatives si précieuses, il rencontrait beaucoup de concurrents tout aussi autorisés que lui, car les Seyds ne manquent assurément pas. Sans doute; mais il avait de plus que ces Seyds, ses parents, cette grâce spéciale d’ètre le Bàb; et à ce dernier argument, un bàby n’avait rien à répondre. Ainsi, par trois raisons, dont deux étaient incontestables pour tous les Persans, et dont la troisième avait une valeur décisive pour tous les sectaires, le Bàb était le véritable et légitime possesseur du tréne de Perse.
Il ne faudrait pas croire que, cette théorie une fois inventée, les chefs Mbys et Moulla Husseïn-Boushrewyèh lui-méme, ou bien encore Moulla Mohammed-Àly Zendjâny, aient été très-pressés de la transformer en pratique. L’Asie est une terre de compromis, d’atermoiements, de moyens termes, où l’on est toujours charmé et secrètement triomphant si, pour un bœuf qu’on a réclamé avec des larmes et des serments, ou le fusil à la main, on obtient finalement un œuf. Ainsi, au moment de l’insurrection du Mazendérân, et même après la prise de Zendjân, on se serait très-bien contenté de la pure et simple reconnaissance, par l’État, de la religion nouvelle. Si l'on eût pris ce parti, et que le roi et le premier ministre eussent donné quelques marques d’estime aux principaux de la secte, elle se serait usée suffisamment dans des querelles avec les moullas pour n ôtre qu’un peu plus importante que les sheykhys, et il est à croire qu’au bout d’une cinquantaine d’années elle n’aurait pas constitué autre chose qu’une croyance de plus parmi ces innombrables croyances qui pavent les consciences asiatiques. La mort du Bàb vint empêcher les choses de prendre cette direction.
Au lieu d’abattre les bàbys et dé les décourager, comme on s’y était attendu, cette mort les jeta dans une exaspération sans nom. Elle rompit les derniers liens qui les faisaient encore hésiter à se déclarer ennemis des rois Kadjars. Les novateurs se considérèrent comme étant dans le cas prévu par le Korân, par les traditions et les commentaires, où, ayant au-dessus de soi un tyran, c’est-à-dire un prince qui touche à certaines choses auxquelles l’Asie ne permet pas à ses princes de toucher, on peut à ce tyran et de ce tyran faire absolument ce qu’on voudra ou pourra.
Les chefs se réunirent. Il en vint de partout, de toutes les provinces. Ce fut à Téhéran même qu’ils tinrent leur assemblée. Il y eût quelque peu d'hésitation sur le successeur du Bâb ; mais enfin il fut, non pas élu, mais reconnu, cor certains signes extérieurs et certaines facultés morales désignent divinement le chef de la religion. C’était aussi un tout jeune homme. Il n’avait que seize ans; il s’appelle Mirza-Yahya et est fils de Mirza-Bouzourg-Noury, vizir d’Imam-Werdy-Mirza, gouverneur de Téhéran. Il a perdu sa mère au moment de sa naissance, et la femme d’un chef des bâbys, d’un des membres de l’Unité, qui porte le titre de Djendb-Béha , « l’Excellence Précieuse, » avertie parun songe de l’état misérable où se trouvait l’auguste enfant, le prit avec elle et l’éleva jusqu’à sa cinquième année. On remarque qu’à cette époque il fut envoyé à l’école, mais il n’y resta que trois jours, et le maître l’ayant battu, sa nourrice ne consentit pas à ce qu’il y retournât; aussi sa science, qui est sans bornes, est toute miraculeuse. Le Bâb avait porté le titre de Hezret-è-Alâ.
« l’Altesse Sublime. » Le second Bàb s'appelle Hezret-è- Ezel , « l’Altesse Éternelle. »
L’élection avait été toute spontanée et elle fut reconnue immédiatement par les bâbys. Cependant, un des membres de l’Unité, qui n’était pas à Téhéran au moment où elle eut lieu, et qui se nommait Mirza-Asad-Oullah, de Tebriz, surnommé Deyyân, ou * le Juge suprême », personnage très-important et membre de l’Unité prophétique, entreprit de se faire reconnaître lui-même pour le nouveau Bàb. 11 courut dans l’Arabistanet chercha à y réunir un parti. Mais les religionnaires se mettant sur ses traces, l’atteignirent près de la frontière turke, et lui attachant des pierres au cou, le noyèrent dans le Shât-el-
Aràb. Celte tentative malheureuse n’encouragea pas les dissidents. Toutefois, on en compte quelques-uns d’assez marquants, et môme dans ce qu’on nomme les Lettres du Vivant. Parmi les dix-neuf membres de l’Unité, il y a eu jusqu’ici trois renégats, qui sont :Seyd Housseyn-Gourny, réfugié à Bagdad ; Moulla Mohammed-Zerendy et Sheykh Abou-Torab.
Aussitôt que Mirza-Yahya eut été proclamé chef de la religion, il quitta la capitale, où, dans une existence tourmentée, il n’aurait eu assurément ni les loisirs ni la sécurité nécessaires pour donner avec calme la direction qu’on attendait de lui. Pendant longtemps le gouvernement le chercha, car il avait appris la nomination du nouveau pontife et il en avait conçu une inquiétude proportionnée à la déception de ses espérances et de ses calculs. L'Altesse Eternelle alla de ville en ville éprouver le courage et la constance des croyants. 11 eut plus à les calmer qu’à les encourager, et il jugea nécessaire de s'y employer activement. 11 défendit de la manière la plus expresse toute tentative nouvelle de soulèvement, et déclara avec autorité que le moment de lutter avec les armes charnelles, s’il devait venir, n’était pas venu. 11 recommanda aux fidèles l’étude approfondie de la religion, la contemplation et la pratique des devoirs; pour le reste, il se réserva d’une manière absolue le soin d’v songer et d’ordonner. En effet, en recherchant avec sagesse 'es causes des échecs subis, il ne se pouvait pas qu’il manquât de les apercevoir dans le décousu des projets, dans l’isolement des entreprises, qui toutes avaient eu lieu sur des points très-restreints et avec des forces insuffisantes, puis, dans l'exagération même de la confiance et du zèle des apôtres. Il étouffa aussi les tentatives de
schisme que j’ai signalées tout à l’heure. Ce ne fut pas une grande affaire. Les ambitions dissidentes furent aisément vaincues, et l’une d’elles, dont je ne puis nommer le coupable parce qu’il est vivant, fut si complètement abattue que, dans la personne même de l’hérétique, elle fournit à l’Altesse Éternelle un de ses lieutenants aujourd’hui les plus dévoués et les plus actifs. Enfin, comme le premier ministre faisait rechercher ardemment les traces de l’homme qui le troublait si fort, celui-ci sortit de Perse et alla s’établir à Bagdad, où il avait le double avantage de jouir d’une sécurité parfaite et d’être en communication permanente avec le nombre considérable des pèlerins persans qui vont et viennent chaque année, attirés par les sanctuaires de Eerbela et de Nedjef. 11 n’est pas douteux que les conversions au babisme ne s’opèrent aujourd’hui en foule parmi ces dévots.
Quelque temps se passa, et rien ne trahit au dehors l'existence de la secte, qui cependant se fortifiait moralement et augmentait de nombre. Tout le monde savait que les bàbys avaient prédit la fin prochaine du premier ministre et annoncé son genre de mort. Cela eut lieu exactement, dit-on, comme l’avaient annoncé les martyrs de Zendjân, Mirza Rizay, Hadjy Mohammed-Aly et lladjy Mohsen. Le ministre, tombé en disgrâce et poursuivi par la haine royale, eut les veines ouvertes au village de Fyn, près de Kashan, comme les avaient eues ses suppliciés. Son successeur fut Mirza Agha-Khan-Noury, d'une tribu noble du Mazendéràn, et jusqu’alors ministre de la guerre. Ce nouveau dépositaire du pouvoir prit le titre de Sadr-è- Azam, que portent les grands vizirs de l’empire ottoman. On était alors en 1852.
Au bout de quelques mois, un bruit singulier com-
menca à circuler dans les bazars de Téhéran, et avec une telle persistance, qu’il trouva bientôt une créance presque générale. On disait que la fin du mois de shavval serait funeste au roi, et que certainement, ce jour-là, il périrait de mort violente. Le roi habitait alors à la campagne, au palais de Niaveran, situé sur les collines de Shimiran, au pied de l’Elbourz, à quatre lieues de la ville. C’était, dans ce temps-là plus qu'aujourd’hui, sa résidence ordinaire d’ét^. Il occupait le palais avec son harem et un certain nombre de serviteurs. La plupart des grands personnages de l'empire avaient des maisons dans le village, qui est riche, beau, bien ombragé, pourvu de magnifiques jardins, et où l’eau courante est en abondance. Les moindres chefs et les soldats campaient dans le désert, autour des cultures.
Le roi était un jour assis dans le jardin , quand on lui apporta des pastèques, les premières de la saison. 11 en fit ouvrir quelques-unes , et , en causant avec ses familiers, loua la fraîcheur et la bonté de ces fruits. Dans ce moment, il aperçut, à quelques pas de la tente sous laquelle il se tenait, trois hommes qui travaillaient au grand soleil et paraissaient accablés par la chaleur. 11 ordonna de leur porter les pastèques qui n’avaient pas été ouvertes, et s’amusa, pendant quelques instants, du plaisir évident avec lequel les trois jardiniers dévoraient le don qu’il venait de leur faire.
Ces trois hommes étaient des bàbys. Ils avaient été envoyés avec l’ordre de s’introduire près du roi et de le frapper de mort. Ils s’étaient donc fait engager pour travailler aux jardins, et guettaient le moment de remplir ce qu’ils considéraient comme leur devoir. Mais la bonté avec laquelle le monarque avait agi envers eux leur
inspira des réflexions nouvelles. Ils se consultèrent et tombèrent d'accord qu’ils ne pouvaient tuer sans crime un bienfaiteur dans sa propre maison , eux étant d’ailleurs à son service et mangeant son pain ; que du moins il fallait attendre trois jours, afin de laisser s’effacer le mérite de la bonne action qu’il avait accomplie envers eu$. Ils firent savoir à leurs coreligionnaires et leurs scrupules et la manière dont ils s’y prenaient pour les apaiser, et ils attendirent paisiblement l’expiration du délai. Ainsi l’on arriva au dernier jour du mois de shavval.
Le matin , le roi sortant du palais, monta à cheval pour aller faire une promenade. 11 était précédé, comme de coutume, de gens de l’écurie portant de longues lances, de palefreniers menant des chevaux de main, couverts de housses brodées, et d’un gros de cavaliers nomades, ayant le fusil en bandoulière et le sabre à la selle du cheval. Afin de ne pas incommoder le prince par la poussière que soulevaient les pieds des chevaux, cette avantgarde avait pris un peu d’avance, et le roi venait seul, marchant au pas, à quelque distance de la suite considérable de grands seigneurs, de chefs et d’officiers qui l’accompagnent partout. 11 était encore tout près du palais et avait à peine dépassé la petite porte basse du jardin de Mohammed-Hassan, sandoukdàr ou trésorier de l’Épargne, lorsqu’il aperçut, sur le bord de la route, trois hommes, les trois ouvriers du jardin, debout, deux à sa gauche, un à sa droite, et paraissant l'attendre. Il n’en prit aucun soupçon et continua d'avancer. Quand il se trouva à leur hauteur, il les vit qui le saluaient profondément, et il les entendit s’écrier tous à la fois :
— Nous sommes votre sacrifice! Nous faisons une supplique !
C’est la formule ordinaire. Mais, au lieu de rester à leur place, comme c'est l’usage, ils s’avançèrent rapidement vers lui, en répétant précipitamment : « Nous faisons une supplique! * Un peu surpris, le roi s’écria : « Drôles! que voulez-vous! »
En ce moment, l’homme placé à droite saisit la bride du cheval de la main gauche, et de la main droite, armée d’un pistolet , fit feu sur le roi. Dans le môme temps, les deux hommes de gauche faisaient feu également. Une des décharges coupa le gland de perles suspendu sous le cou du cheval, une autre cribla de chevrotines le bras droit du roi et ses reins. Aussitôt l’homme de droite se suspendit à la jambe de Sa Majesté, attirant le prince à terre, et il aurait sans nul doute réussi à l’arracher de la selle, mais les deux assassins de gauche faisant exactement le même effort, le roi fut maintenu par eux. Cependant, le prince frappait de son poing fermé sur la tête des uns et des autres, et les sauts de côté ou autres mouvements du cheval épouvanté paralysaient les efforts des bàbys et prenaient du temps.
Les gens de la suite, d'abord stupéfaits, accoururent. Asad-Oullah-Khan, grand écuyer, et un cavalier nomade tuèrent à coups de sabre l’homme de droite. Pendant ce temps, d’autres seigneurs saisissaient les deux hommes de gauche, les renversaient et les garrottaient. Le docteur Cloquct, médecin du roi, aidé de quelques personnes, faisait entrer rapidement le prince dans le jardin de Mohammed-Hassan, sandoukdàr; car on ne comprenait rien à ce qui venait d'arriver, et si l’on avait l’idée de la grandeur du péril, on n’avait aucune notion de son étendue. Ce fut, pendant plus d’une heure, un tumulte épouvantable dans tout Niaveran. Tandis que les minis-
très, le Sadr-è-Azam en tête, s’empressaient dans le jardin où le roi avait été conduit, les trompettes, les tambours, les tambourins et les fifres appelaient les troupes de tous côtés ; les ghoulams montaient à cheval ou arrivaient ventre à terre; tout le monde donnait des ordres ; personne ne voyait, n’écoutait, n’entendait ni ne savait rien.
Gomme on était dans ce désordre, un courrier arriva de Téhéran, envoyé par Ardeshyr-Mirza, gouverneur de la ville, pour demander s’il se passait quelque chose, et ce qu’il fallait faire dans la capitale. En effet, dès la veille au soir, le bruit que le roi avait été assassiné avait pris la consistance d’une certitude. Les bazars, parcourus par des troupes de gens armés, dans une attitude menaçante, avaient été quittés par les marchands. Toute la nuit, les boutiques des boulangers avaient été environnées, chacun cherchant à faire des provisions pour plusieurs jours. C’est l’usage lorsqu’on prévoit des troubles. Enfin , à l’aube le tumulte augmentant, Ardeshyr- Mirza avait fait fermer les portes de la citadelle et de la ville, mis les régiments sous les armes et placé ses canons en batterie, mèche allumée, bien qu’il ne sût pas, en réalité, à quel ennemi il avait affaire, et il demandait des ordres.
On se calma un peu. 11 était devenu certain qu’on avait simplement affaire à un assassinat, et non pas à une insurrection. Les deux bâbys arrêtés, conduits presque immédiatement devant le conseil des ministres, avaient déclaré qu’ils étaient seuls, qu'ils n’avaient pas de complices, et qu’il ne fallait pas attendre d’eux des révélations, parce qu’ils n’en feraient point. Heureusement, la blessure du roi était insignifiante. Sa Majesté, qui avait
montré beaucoup d’énergie dans sa lutte contre les meurtriers, assurait quelle ne sentait aucune douleur sérieuse, et était rentrée au palais à pied. On fit attacher le corps de Sâdek, le bâby qui avait été tué, à la queue d’un mulet, et on le traîna à travers les pierres jusqu’à Téhéran, afin que toute la population pùt voir que les conjurés avaient manqué leur coup. En même temps, on envoya des messagers à Ardeshyr-Mirza, pour lui dicter ce qu’il avait à faire.
Malgré les déclarations des assassins, l’existence d’un complot était visible. Tous les ans, vers le milieu de l’été à peu près, le bruit se répand que le roi est mort. Mais c’est la peur qu’on en a qui fait inventer et accueillir une si fâcheuse nouvelle. Quelques désordres ont lieu chez les boulangers et les traiteurs des bazars ; mais en quelques heures l’ordre se rétablit. Ici, rien de pareil. On avait annoncé que le mois de shavval verrait tomber Nasreddin-Shah ; on avait vu dans les rues des bandes armées qui, nécessairement, ne s'étaient mises sur pied que pour profiter de la catastrophe. Les meurtriers arrêtés s’étaient reconnus bâbys et s’en étaient fait gloire. C’était donc aux bâbys qu’on avait affaire. Ils étaient sur pied; il fallait mettre la main sur leurs chefs. Ardeshyr-Mirza eut à agir en conséquence.
Il maintint la fermeture des portes et les fit occuper par des piquets d'infanterie, en donnant l’ordre aux gardiens d’examiner avec soin les physionomies de ceux qui se présenteraient pour quitter la ville; et, tandis que l’on poussait la population à monter sur le rempart, près de la porte de Shimiran, pour voir, sur le terre-plein devant le pont qui traverse le fossé, le corps mutilé de Sâdek, le prince-gouverneur réunit le Kalentèr, ou pré-
fet de police, le Vizir de la ville, le Darogha, ou juge de police, et les chefs des quartiers, et leur donna l’ordre de rechercher et d’arrêter toutes les personnes soupçonnées de bàbysme. Comme personne ne pouvait quitter la ville, on attendit la nuit pour commencer cette chasse au furet, où il fallait surtout de l’adresse et de la ruse.
La police à Téhéran, comme dans toutes les villes d’Asie , est très-bien organisée. C’est un legs des Sassanides , que les kalifes arabes ont précieusement conservé; et comme il était de l’intérêt direct de tous les gouvernements, si mauvais qu’ils fussent, et des pires encore plus que des autres, de le maintenir, il est resté, pour ainsi dire , intact au milieu des ruines de tant d'autres institutions également excellentes qui ont périclité. 11 faut donc savoir que chaque chef de quartier, correspondant directement avec le Kalentèr, a sous ses ordres un certain nombre d’hommes appelés ser-ghesmêhs, sergents de ville, qui, sans costume particulier ni marque distinctive, ne quittent jamais les rues dont la surveillance leur est attribuée. Ils sont généralement bien vus des habitants et vivent familièrement avec le peuple. Ils rendent toutes sortes de services à chacun, et la nuit, couchés, hiver comme été, sous l’auvent de la première boutique venue, sans souci de la pluie ni de la neige, ils veillent sur les propriétés et rendent les vols fort rares, parce qu’ils les rendent fort difficiles. Du reste, ils connaissent les habitudes et les habitués de toutes les maisons, de manière à y guider immédiatement les recherches en cas de besoin; ils savent les idées, les opinions, les accointances, les liaisons de chacun ; et quand on invite à diner trois amis, le ser-ghesméh, sans même
y mettre d’espionnage, tant il est familier avec tout le monde, sait à quelle heure les convives arrivent, ce qu’ils ont mangé, ce qu’ils ont fait et dit, et à quelle heure ils se sont retirés.
Les Ketkhodas ou chefs des quartiers prévinrent ces agents d’avoir à surveiller les bâbys de leurs circonscriptions respectives, et on attendit.
Presque dans le même temps, on s’aperçut de réunions clandestines. Hadjy Mirza-Taghy, Ketkhoda du quartier de Ser-Tjeshméh, se rendit sans bruit à la maison d’un certain Souleyman-Khan, fils de Yahya-Khan. Cette maison appartient aujourd’hui au prince Abd-oul-Semed- Mirza, frère du roi. Le propriétaire d’alors était un homme riche et considérable.
Un ser-ghesméh ayant frappé doucement à la porte, un homme vint ouvrir ; on l’attira au dehors, et ayant refermé la porte, on l’arrêta. Un instant après, on frappa de nouveau ; un autre homme se présenta , on en fit de même qu’avec l’autre. On recommença ainsi plusieurs fois de suite le même manège avec succès, jusqu’à ce qu’enfin on vit qu’on n’ouvrait plus. Alors on crocheta la porte et on entra. On trouva , dans la cour de la maison, le maître, sur lequel on mit la main ; et parcourant successivement toutes les chambres, on s’empara en tout de quinze individus . dont quelques femmes et plusieurs enfants. Au nombre des femmes était Gourret-oul-Ayn, disent quelques informateurs ; mais d’autres assurent qu elle avait déjà été arrêtée depuis longtemps, parce quelle s’obstinait à prêcher malgré la défense. Quoi qu’il en soit, comme elle avait une grande réputation , et que d’ailleurs elle occupait dans le monde un rang élevé, on l'avait conduite, ou on la conduisit alors, chez Mahmoud-Khan,
le Kalentèr, qui la confia à la garde de sa propre femme. Les autres furent mis en prison.
Successivement, on vit arriver les différentes prises, et il se trouva qu'en tout on possédait une quarantaine de captifs. Toutes les recherches qu’on pût faire ensuite restèrent infructueuses. Évidemment les bàbys, avertis, se tenaient tranquilles , et ne cherchaient ni à se rassembler, puisque l’insurrection leur était interdite par l’Altesse Éternelle, ni à sortir de la ville, puisqu’ils savaient que les portes étaient gardées. Pendant plusieurs jours , la police eut l’œil ouvert, mais sans succès; et trèspersuadée que les ennemis étaient nombreux, elle ne sut pas les découvrir. Alors , désespérant d’un succès plus grand , le prince fit conduire à Niaveran les gens qu’il avait saisis, et expliqua la situation.
Le premier ministre et les autres conseillers du roi étaient fort embarrassés, et, pour tout dire, frappés d’épouvante et remplis des inquiétudes les plus diverses. Le roi avait trouvé bien long l’intervalle de temps pendant lequel il avait lutté seul contre les assassins et n’avait pas caché son impression. Aussitôt, les personnes qui, ce jour-là, n’étaient pas dans la suite, laissèrent entendre que tel ou tel des seigneurs ou des officiers présents n'eût peut-être pas été fâché d’un changement de régime. On chercha de son mieux à faire sa cour aux dépens du prochain. Tel fut soupçonné d’étre plus ou moins gagné aux intérêts de ce frère du roi qui est à Bagdad avec une pension anglaise; tel autre, d'avoir des espérances hypothéquées sur le vieux prince qui habite Astrakhan avec une pension russe. Ceux dont on ne disait ni l une ni l’autre de ces choses , on demandait s’ils n’étaient pas tout simplement bàbys eux-mêmes, et la supposition
n’était pas absolument invraisemblable ; car le bâbysme était au fond la religion à la mode, et l’on savait bien que, depuis quatre ans, on en rencontrait partout des adeptes. Il n’était presque personne qui n’eût conféré avec un membre quelconque de la secte. De toutes ces suppositions, de tous ces propos colportés, envenimés par les rivalités et les ambitions particulières, il était résulté un profond sentiment de méfiance et de crainte , qui régnait dans tout l’entourage royal. Chacun surveillait ses voisins et pesait ses propres paroles.
Les deux assassins arrêtés n'en avaient pas avoué plus long au second interrogatoire qu’au premier, et ils n’en dirent jamais davantage. Torturés avec des raffinements extraordinaires, ils ne parlèrent pas, et s’obstinèrent à soutenir qu’ils n’avaient pas de complices, et qu’ils exécutaient seulement les ordres de leurs chefs, lesquels chefs n’étaient pas en Perse. Interrogés pourquoi ils avaient médité un crime aussi énorme que celui de tuer le roi, ils répétèrent encore qu’ils n’étaient pas responsables, devant ceux qui les jugeaient, de l’action commise, attendu qu’ils n’avaient fait qu’obéir à des supérieurs; que, grâce au ciel, ils étaient en parfait état d’innocence, puisqu’ils n’avaient pas hésité à accomplir un commandement venu d’une autorité sacrée. Quant à l’action en elle-même, ils n’avaient, pour leur compte, rien à en dire, sinon que ce que voulaient leurs chefs était juste parle fait seul qu’ils le voulaient; toutefois, dans ce cas particulier, il était clair que l’homme qui était le premier auteur de la mort de tant de martyrs et enfin de celle du Bàb lui-mèine, de l’Altesse Sublime, avait amplement mérité la mort. Ils ajoutaient qu’on avait une preuve certaine de l’innocence de leurs intentions dans ce fait
qu’ils avaient voulu exécuter à la lettre leurs instructions et ne s’étaient pas permis d’y rien modifier. Ces instructions disaient : « Vous couperez la tête du roi » : c’était donc la tête qu’il fallait lui couper, et c’est pourquoi ils avaient cherché à arracher le prince de dessus son cheval et à le jeter par terre. — «Si nous avions voulu, disaientils, le tuer à coups de pistolet, rien ne nous était plus aisé ; mais vous avez bien vu que nos armes n’étaient pas chargées à balles, et nous n’avons tiré sur lui que pour le blesser et le faire choir plus facilement. Il est clair que nous n’y avons pas mis de haine personnelle. Au contraire, le roi est bon; il a été compatissant et bienveillant pour nous, et nous en sommes reconnaissants ; aussi ne voulions-nous rien faire de plus contre lui que ce qui était obligatoire. Vous continueriez à nous torturer jusqu’au dernier jugement, que nous ne pourrions vous en dire davantage. »
Cette obstination, cette profondeur, cette dureté de conviction religieuse, et l’impuissance de la douleur à la vaincre, commencèrent à produire une vive impression sur l’esprit des gens de la cour et sur les ministres eux-mêmes. C’était une nouvelle démonstration de ce qu’on se rappelait avoir vu déjà dans le Mazendérân, à Zendjàn , à Shyraz, à Téhéran, à Tebriz, partout où l'on avait condamné et fait périr des bâbys; et, comme il arrive toujours, on s’irrita plus encore de cette attitude d’indépendance, au milieu des souffrances infligées, et de 1 impuissance où elle réduisait les tourmenteurs, que du crime trop réel qu on avait à punir, Se considérant donc comme vaincus par les deux meurtriers de Shimiran, les inquisiteurs se rejetèrent, pleins d’espoir, sur la troupe de prisonniers qu’on leur amenait de la ville,
et parmi lesquels les femmes, et surtout les enfants, allaient bien certainement s’effrayer, se laisser abattre par les tortures et tout raconter.
Ils ne racontèrent rien ; et ce qu’avaient dit les deux meurtriers, tous ces prisonniers, grands et petits, le répétèrent avec une inflexible fermeté : « Nous n’avons pas de complices. » Tout ce qu’on put faire , et l’on fit beaucoup de choses , resta sans succès et se brisa contre le silence ou les dénégations. Alors, de la vengeance déçue on passa à la peur. On ne savait plus sur quel terrain on se trouvait, et, faute de réalités qu’on ne saisissait pas, qui fuyaient devant toutes les recherches , on voyait errer autour de soi une multitude de fantômes. L’épouvante devint générale au camp du roi. On se dit que certains soupçons conçus d’abord contre tels et tels grands personnages élaient fondés , et que le silence des prisonniers le démontrait. On supposa que ceux-ci espéraient, au dernier moment, être graciés par l’influence de leurs amis secrets. D’ailleurs , auraient-ils besoin d’être graciés? N’allait-on pas voir, peut-être dans une heure, à la minute, éclater une sédition générale? Où? Parmi les régiments, les paysans de la montagne, les habitants de Téhéran ! En face , on avait une quarantaine de captifs muets ; mais par derrière, savait-on ce qui s’agitait?
Le conseil des ministres, réuni autour du Sadr-è- Azam, pensa , sous l'inspiration de cet homme d’État , le plus sage du pays assurément et le plus capable, que cette situation avait assez duré et qu’il y fallait un terme. On fit remarquer que, si les bâbys étaient aussi nombreux et aussi puissants qu’on le prétendait, il y avait imprudence gratuite à les rechercher et à les forcer à un éclat que peut-être ils désiraient éviter. Il fut donc
résolu non-seulement qu’on cesserait de chercher de nouveaux coupables , mais qu’on s’efforcerait d’ôtre aussi clément que les traditions juridiques en matière de crimes d’État le pouvaient permettre , et que tous ceux des bàbys arrêtés qui consentiraient simplement à nier leur qualité de bàbys seraient immédiatement relâchés sur cette parole, sans qu’on les pressât davantage. Quant à ceux qui s'obstineraient à confesser leur foi, certainement ils mourraient; mais il était injuste que le roi prît seul sur sa tête la responsabilité de leur sang. De deux choses l’une : ou le meurtre de ces gens était équitable, ou il était inique. Équitable, le roi devait et voulait partager avec ses hommes le mérite de l’action; inique, il était juste que les mêmes hommes, ses serviteurs, prissent pour eux une part de cette même responsabilité et des châtiments qui attendaient leur maître dans l’autre vie. C’était faire acte de fidélité.
Dans le raisonnement du premier ministre, il y avait bien un peu des sentiments qu’il exprimait, mais peutêtre y avait-il encore autre chose qu’il n’exprimait pas, c’est-à-dire le besoin de compromettre les gens considérables et les corps de l’État dans ce qui allait se passer, de telle sorte que, si les bàbys devaient s’insurger de nouveau, tous ceux qui auraient sur eux du sang de leurs martyrs se sentissent menacés personnellement aussi bien que le roi. Ajuster les choses de la sorte, c’était de l’habileté. On le comprit ainsi ; chacun mesura le danger immédiat qu’il y aurait à faire de l’opposition à un arrangement semblable , et tous les assistants se mettant à crier que leur vie et leur âme appartenaient au roi, qu’ils étaient son sacrifice, qu’ils demandaient à porter, pendant toute l’éternité, la peine de ses fautes, que
souffrir à sa place serait pour eux meilleur que le paradis, ils se déclarèrent prêts à mettre leurs bras jusqu’à l’épaule dans les meurtres qui allaient s’accomplir. Le premier ministre accueillit' cette explosion de zèle; il ordonna que ceux des bâbys qui resteraient opiniâtres seraient distribués aux grands officiers de l’empire, au corps des mirzas, dans les différents services publics, aux moustofys, aux gens de l’arsenal, et que ce serait au roi à juger du dévouement réel de ses sujets, de leur fidélité sans arrière-pensée, d’après la façon dont ils mettraient à mort leurs victimes. Chacun se tint pour averti.
La population de Téhéran, tout entière, suivait avec une ardente curiosité , qui pour beaucoup de gens était de l’anxiété, le cours de ce qui se faisait à Niaveran, autour du palais du roi. Comme en Perse rien n’est secret, je l’ai dit déjà et je le répète, rien absolument, pas plus ce qui se passe dans le conseil du monarque que ce qui arrive dans les retraites les plus mystérieuses du Iïarem, et que le bazar n’ignore de rien, on avait très-bien suivi toutes les fluctuations d’idées, de craintes, de calculs qui avaient agité les arbitres du moment, et avec cette sagacité extraordinaire qui est le fond de l’esprit du lieu, on avait parfaitement compris tout ce qui avait été proposé et résolu. Maintenant on s’attendait à un dénoùment assez prompt, et la plus grande partie de la population désirait le voir aussi peu sanglant que possible, et espérait dans la répugnance connue et souvent prouvée du premier ministre pour les cruautés.
Gourret-oul-Ayn n'avait pas été conduite à Niaveran ; mais , renfermée par le Kalentèr dans son propre Enderoun , elle avait été interrogée par lui à différentes reprises et n'avait éprouvé aucun mauvais traitement. Mah-
moud-Khan, Kalentèr, parait avoir subi, comme tout le monde, le charme de cette femme. La Consolation-des- Yeux, avec sa beauté merveilleuse, son éloquence, son enthousiasme, exerçait une séduction à laquelle personne n’avait jamais résisté. Le Kalentèr, pénétré de respect et de compassion, s’efforçait, tout en restant fidèle à son devoir, d’adoucir la captivité de la prisonnière, de ne pas aggraver les souffrances de sa situation et de lui donner des espérances pour l’avenir. Mais il se trompait. Gourret-oul-Ayn n’avait pas besoin d’espérances; et ordinairement lorsqu’il entamait ce sujet de conversation, elle l’interrompait pour lui parler de ses croyances religieuses, de ce qui était la vérité, de ce qui était l’erreur. Les assistants restaient dans l’étonnement à lui voir tant de foi et l’esprit si libre, tandis qu’à chaque instant le rideau de la porte pouvait se soulever pour laisser passer sa sentence de mort.
Un matin, Mahmoud-Khan, revenant du camp royal, entra dans l’Enderoun, et après avoir salué la Consolation-des-Yeux, il lui dit qu’il lui apportait de bonnes nouvelles. « — Je le sais, dit-elle gaiement et je n’ai pas besoin que vous m’en instruisiez. — 11 ne se peut pas, dit Mahmoud-Khan, que vous sachiez ce dont il s'agit, car c’est une requête que ld premier ministre m’a chargé à l’instant de vous faire et je ne doute pas que vous n’y trouviez votre salut. On vous mènera à Niaveran et on vous demandera : « Gourret-oul-Ayn, êtes- vous bâby? » Vous répondrez simplement : Non. On restera convaincu que vous l’êtes; mais on est résolu à ne pas exiger plus de vous; on espère que, pendant quelque temps, vous vivrez dans la solitude et ne donnerez pas à parler aux hommes.
— Ce n’est pas là, répondit la Consolation-des-Yeux, la nouvelle que vous avez à me donner. Elle est meilleure que ce que vous me dites, mais vous ne la connaissez pas vous-mème. Demain, à midi, vous, vous-même, Kalentèr, vous me ferez brûler vive et je rendrai, comme je le souhaite, un témoignage éclatant à Dieu et à Son Altesse! »
Mahmoud-Khan, étonné, répartit : « Vous n’y pensez pas! 11 n’en est point question; car, certes, vous ne refuserez pas la concession qu’on vous demande. Tous vos partisans s’y soumettront, sans doute. Quelle idée avezvous!
— N’espérez pas, s’écria la Consolation-des-Yeux, d’un air plus grave, que je renie ma foi, même en apparence, même pour une minute et dans un but aussi puéril que celui de conserver quelques jours de plus une forme tran sitoire qui n’a pas de valeur. Non! si l’on m’interroge, et on le fera, j’aurai le bonheur de donner ma vie pour Dieu. Toi, Mahmoud-Khan, écoute maintenant ce que je vais te dire, et demain ma mort te servira de signe que je ne te trompe pas. Le maitre que tu sers ne te récompensera pas de ton zèle ; au contraire, tu périras, par son ordre, cruellement. Tâche, avant de mourir, d’avoir élevé ton âme à la connaissance de la vérité. »
J’ai entendu raconter bien des fois cette prophétie et à des musulmans et à des bâbys. Personne ne doute quelle n’ait été faite; et voici, en effet, ce qui arriva plus tard : il y a quatre ans, une famine terrible ravagea Téhéran. On mourait de faim dans les rues. La population, poussée à bout par la souffrance, se souleva et se porta en foule sur la citadelle pour obtenir du roi justice, comme d’ordinaire; car, en pareil cas, tous les peuples du monde, en Orient et en Occident, s’acharnent à la même idée et accu-
sent des accapareurs de causer leurs maux. Le roi ordonna de fermer les portes; puis, ayant appris que le peuple accusait, entre autres personnages, le Kalentèr, il le fit comparaître devant lui. Il fallait absolument trouver un coupable. Ce n’est pas que le magistrat incriminé eût aucunement commis le crime que l’on dénonçait; il avait seulement à se reprocher quelques concussions, que du reste il ne se reprochait guèçe, se tenant pour parfaitement innocent, car il avait, dans ce genre, beaucoup moins d’exploits sur la conscience que tels ou tels autres plus grands que lui. Cependant le roi était irrité, le tumulte à son comble; les femmes battaient la porte de la citadelle; on> entendait leurs cris furieux. Le roi avait revêtu le manteau rouge, qu’on appelle le manteau de la colère , et qu’il porte lorsqu'il va ordonner des châtiments.
Mahmoud-Khan fut amené tremblant devant le monarque. Au lieu de répondre, il perdit la tête et balbutia. Le roi donna ordre de lui arracher la barbe ; les bourreaux se jetèrent sur lui ; il se débattit et poussa des cris affreux. Le roi, s’excitant, dit : « Frappez-le de verges 1 » On le frappa, et le roi, s’excitant encore plus, dit : « Etranglezle! » Et on l’étrangla. Ainsi fut accomplie la prédiction de Gourret-oul-Ayn.
Il semble que je ne ferai pas mal de mettre ici une observation dans l’intérêt des gens qui comprennent à peu près la surface des choses, mais mal ce qui passe l’épiderme. Je n’ai nullement l’intention de donner à entendre qu'on doit croire ou ne pas croire aux miracles que je rapporte. Je ne m’occupe pas de ces choses; mais il importe ici de remarquer que les affaires religieuses, en Asie, dans le temps qui court, comportent l’existence de mira-
clés; qu’il s’en fait, qu’on les voit, qu’on les cite, qu’on y croit et qu’on s’en sert comme d’arguments ; et ce sont, en effet, des arguments, puisqu’ils ne trouvent pas seulement créance chez les sectaires qui s’en autorisent, mais qu’ils sont acceptés sans hésitation par les adversaires eux-mémes.
C'est une situation intéressante à observer, non pas uniquement au point de vue philosophique, mais surtout, peiït-étre, au point de vue de la critique historique. On y peut trouver des indications instructives et qui aident à comprendre beaucoup de problèmes des temps anciens. Ainsi, par exemple, dans notre façon de raisonner, si l’apôtre d’une religion repoussée par nous pouvait nous convaincre qu’il fait des miracles, nous nous trouverions insensés de ne pas accepter toute entière la doctrine d’un homme armé d’une puissance si exceptionnelle, dont la source ne saurait se trouver que dans une dispensation d’en haut. Mais les Asiatiques ne raisonnent point de même. Le miracle est, à leurs yeux, un fait sans doute anomal et dont la manifestation révèle une influence au-dessus de l’ordinaire ; mais ce qui est au-dessus de l’ordinaire, ce qui sort de la règle, l’exception aux lois communes de la nature, tout cela est loin d’étre estimé d’eux aussi rare qu’il l’est de nous. Ils n’admettent pas des lois naturelles imperturbables ; ils ne reconnaissent, dans l'univers, que des situations pendant la durée desquelles les phénomènes s’exécutent suivant tel ordre résultant de telle pondération des choses et des formes, de tel rapport établi entre les principes et les fins. Mais cela en soi n’a rien d’essentiel, et il suffit qu’une influence quelconque s’y applique pour le modifier plus ou moins profondément. Racontez à un musulman éclairé que saint Fran-
çois d’ Assises faisait descendre les oiseaux du ciel et conversait avec eux, bien qu’il tienne le christianisme pour une religion erronée, insuffisante, corrompue dans ses sources, abrogée par Dieu, il nelui viendra pasdans l’esprit de suspecter votre bonne foi ou d’accuser votre crédulité. Le fait légendaire lui paraîtra aussi facile à admettre que la description de l’orbite suivie par telle étoile. Tout ce qu’il en conclura, c'est que saint François, par la force de ses méditations, était arrivé à comprendre la nature particulière des oiseaux et disposait à leur égard d’une puissance qu’on n’a pas communément. De la même façon, l’Asiatique comprendra et expliquera comment on peut traverser les corps solides, marcher sur l’eau et enfin suspendre ou abroger, au gré de la science, tel résultat d’une corrélation des principes naturels que nous appelons une loi, et qui, pour lui, n’est qu’une convenance purement temporaire. Voilà pourquoi on fait et on demande des miracles en Asie, pourquoi on les admire et on en prend du pouvoir de celui qui les accomplit une opinion plus ou moins haute; mais voilà pourquoi aussi un homme peut y assister et y croire, sans pour cela les considérer comme des preuves vraiment irréfragables de la vérité d’une religion où ils se produisent. Dieu n’en est pas la source, Dieu n’y prend aucune part; c’est l’homme seulement qui, par sa science,- par sa pénétration, par ses dons naturels, par le concours de quelque puissance supérieure, trouve un joint pour troubler d’une façon quelconque les habitudes de la nature. Cette manière de réduire le miracle à ne plus avoir, par le fait, de valeur théologique qu’aux yeux des fidèles et nullement à ceux des réfractaires qu’il s’agirait de convertir, a cependant beaucoup gêné l’Islam. Le Korân a protesté et a voulu
expliquer de différentes manières que les miracles ne sauraient avoir lieu sans la participation divine; mais il luttait vainement contre des théories que la science antique a élaborées et transmises intégralement à toutes les générations. Il dut donc se contenter d’une sorte de compromis et réserva à Dieu seul un genre spécial de miracles : c’est la résurrection des êtres. Rendre la vie à un mort, Dieu seul le peut; on ne le peut qu’au nom et par la vertu de Dieu; tout autre prodige n’a pas de véritable valeur dogmatique. Hormis ce point et ce point seul, — la science et l’imagination orientales, parfaitement d’accord, n’admettant pas de limites quant à la puissance motrice et créatrice de la parole, la même chez l’homme et chez Dieu; supposant, de plus, que la nature, production de cette parole, n’a pas de lois, mais seulement, ainsi que je l’ai dit plus haut, des façons d’être, résultats de rapports que la parole qui les a établis peut troubler lorsqu'elle est appliquée par une compréhension profonde, et, ugeant l’homme capable d’atteindre à cette compréhension, il s’ensuit naturellement que tout est possible à l’homme éclairé, en tant qu’homme, et c’est pourquoi les miracles ne prouvent rien quant à l’exposé de la foi religieuse de celui qui les fait. On voit comment, en raison, de ce point de vue extrêmement ancien en Asie, et qui dérive de la science chaldéenne *, les prodiges les plus étonnants ont pu étonner, effrayer, confondre souvent des populations qui ne doutaient pas de leur réalité, et cependant ne pas les amener à confesser la foi des prophètes dont ces prodiges émanaient. L’intelligence européenne, en lisant des récits de ce genre (la