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CHAPITRE XIII

LE THÉÂTRE EN PERSE

Ainsi, l’esprit persan moderne, dans sa plus haute manifestation, vient d’aboutir de nos jours, hier même , à l’invention, à la fondation d’une religion nouvelle. Des principes très-nouveaux , ou du moins renouvelés d’une antiquité lointaine et bien voilée dans ces régions, ont apparu. Des quantités considérables de fidèles accourent vers eux. Est-ce un signe de vigueur, est-ce un signe de faiblesse dans l’intelligence d’une race, qu’une pareille levée de boucliers et les circonstances accessoires qui l’accompagnent? Je le laisse à décider. Si c’est un signe de faiblesse , il en faudra dire autant de toutes les époques où se sont décidés les grands retours de l’humanité et leur attribuer un degré tout particulier d’humiliation, proposition qui parait un peu contestable. Si c’estun signe de force , que faut-il penser de nous, en qui tous les éléments de cette force, et particulièrement ce qui en est l’âme, la susception du surnaturel, disparaissent de plus en plus? Je ne pense pas qu’on puisse alléguer ici que le bâbysme n’est qu’une superstition vulgaire. Ou je me trompe fort, ou ce nouveau culte n’encourt pas un pareil

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reproche; il n’a rien de commun avec les tentatives grossières de ces illuminés à la douzaine qui se rencontrent partout, môme en Europe, et qui, en Asie, ne manquent presque jamais de se produire comme les rédempteurs annoncés par le Koran, sous le nom de l’Imam Mehdy, plus ou moins convaincus, plus ou moins exaltés, plus ou moins habiles, mais peu inventifs et ne sortant pas du texte mahométan, qui, exploité par eux, leur donne leur raison d'étre. Non, bien évidemment, le bàbysme n’a rien à faire avec ces pauvretés. 11 donne matière à étude et n'indique rien moins qu'une intelligence vulgaire chez ses fondateurs.

Mais, quelle que soit la valeur intrinsèque de l’effort qui donne lieu à cette inauguration d’une foi nouvelle, l’esprit persan ne s’y épuise pas. 11 lui est resté de la vigueur disponible pour d’autres enfantements, parmi lesquels je n’hésite pas à citer en première ligne la création d'un théâtre complet, qui s’opère de nos jours. Au premier abord, il peut paraître singulier, et jusqu’à un certain point malséant , de comparer deux productions aussi disparates et assurément disproportionnées entre elles. Je pourrais m’excuser en faisant remarquer que ce théâtre, dans son état actuel, est lui-méme une œuvre toute religieuse et qui ne laisse pas que d'avoir aussi la portée

d’une innovation dogmatique, agissant tout autant sur le

dogme que le peuvent faire les théories les plus directement théologiques; mais, bien que ces allégations soient exactes, je préfère puiser la raison du rapprochement que j'établis dans 1a nature même des choses. En effet, l'invention d’une religion qui n est pas la mienne, et que je ne saurais accepter, tout en m’y intéressant, ne peut être à mes yeux autre chose qu’une production intel-

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lectuelle, et la création d’un théâtre en est une autre, d’une importance inférieure sans doute, mais qui ne laisse pas, dans des circonstances particulières , de mériter une place considérable parmi les éléments moraux d’une société. 11 est des cas où il n'en est pas ainsi sans doute. Le théâtre à Rome n’a joué que le rôle assez mesquin d’un dilettantisme; il n’a jamais possédé l’influence ni acquis la faveur des combats de gladiateurs. Notre théâtre moderne n’est qu’un passe-temps de désœuvrés ou une fantaisie de beaux-esprits. Les masses ne s’y intéressent pas fortement, et n’y trouvent la satisfaction d’aucun instinct supérieur. On peut croire que dans l’Inde il en a été à peu près de même, et que les chefs-d’œuvre de Kalidâsa et de ses émules n’ont jamais servi à autre chose qu’à distraire des rois et à amuser des poètes. Mais en Grèce, il n’en fut pas ainsi.

Soit que la foule athénienne se précipitât en tumulte sur les traces et autour des roues du charriot deThespis, soit que, plus tard, rassemblée dans un religieux silence sur les marches du théâtre de Bacchus, elle assistât aux tragédies d’Eschyle, il faut convenir que les représentations dramatiques furent chez elle et pour elle un grand fait, une manifestation des plus élevées de sa vie. Tant que la république fut libre et florissante , les ouvrages dramatiques, dans tous les genres, durent préoccuper les pontifes et les hommes d’État; car l’action qu’ils exerçaient sur le peuple était puissante et profonde. Les effets produits n’allaient à rien moins qu’à des révolutions. La tragédie peut être avec raison suspectée d’avoir modifié, changé plusd’un dogme; la comédie poursuivaitde la vindicte redoutée de son rire et pouvait accabler tel orateur qui ne paraissait à l’Agora que pour y triompher. C’est à

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cette puissante espèce de théâtre qu’appartient la scène persane, et c’est pourquoi je n’ai pas dû me faire scrupule d’annoncer que j’allais en parler après la religion et la philosophie.

La scène persane n’a pas plus de soixante ans d’existence. Non -seulement on ne la connaissait nullement sous les Sefewyèhs, aux belles époques de splendeur de la monarchie, mais c’était encore peu de chose au commencement de ce siecle. De même que, dans la première antiquité de la tragédie grecque, les chœurs étaient tout et les personnages du drame presque rien, et que, par la suite , les chœurs diminuant d’importance , en arrivèrent graduellement à se subordonner absolument aux récitateurs isolés, puis aux acteurs, de même le drame persan s’est greffé d’une manière d'abord presque imperceptible sur les cantiques récités dans les dix premiers jours du Moharrem, en l’honneur des martyrs de la famille d’Aly, et il est arrivé de nos jours à ce point qu’il en est déjà presque détaché. Dans peu d’années, il le sera tout à fait. Des gens qui ne sont pas encore très-vieux se rappellent parfaitement d’avoir vu le temps où les tnzièhs — c’est le nom donné à ces représentations — se bornaient à l’apparition de„ l’un ou de l’autre de ces personnages sacrés qui venaient pleurer leurs malheifrs et leurs souffrances; peu à peu le nombre des acteurs s’est augmenté; mais il s’en faut encore de beaucoup que l idée soit arrivée à sa forme définitive. 11 me semble que nous sommes très-heureux de la trouver dans cette période, et de pouvoir observer sur le vif bien des points dont l’étude a pour nous un intérêt tout autrement vaste qu'il ne semblerait d’abord. C’est l’esprit de l’antiquité, c’est l’éternel esprit de l’humanité, c’est le travail de dé-

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veloppement d’une des plus grandes formes de la pensée humaine que la Perse nous offre aujourd'hui l'opportunité d’examiner au plus fort de son opération.

Je dirai d’abord en peu de mots quelle est l’étoffe travaillée. Quant aux lecteurs insuffisamment renseignés et qui seraient plus particulièrement curieux de connaître dans le détail un des événements les plus pathétiques que l’histoire puisse offrir, il faut les renvoyer au beau récit de Gibbon.

Aly , cousin et gendre du Prophète, fut unedes natures les plus nobles, les plus chevaleresques, les plus dévouées, les plus pures et les plus malhabiles qui furent jamais. Ses partisans (ce n’était qu’un petit groupe) poussèrent l'admiration jusqu’à le considérer de son vivant comme un Dieu, et lui, en musulman fidèle, lutta avec générosité contre ces aveuglements. Mais se^ ennemis, plus sages, furent aussi plus nombreux et d’un rare acharnement. Ils réussirent longtemps à l’exclure du rang suprême, que tout lui donnait le droit d’occuper. Enlin, après Aboubekr, Omar et Osman, il y parvint; mais, impuissant à maîtriser les éléments, trop forts pour sa main, qui s’agitaient sous la couverture de l’Islam, il périt assassiné dans la mosquée de Koufa. Yézyd s’empara du pouvoir. L’un des deux fils que laissait Aly, Housseïn, avait épousé la dernière fille du roi Sassanide Yezdedjerd, et vivait à Médine avec son frère Hassan, sa sœur Zeynèb, les enfants de ce frère et de cette sœur, tout ce qui restait en somme du sang du Prophète.

A la mort d’ Aly, Ilousseïn, qui avait hérité de l’irrésolution de son père et de son désintéressement pieux, ne laissa pas, cependant, que d’être sensible aux encouragements de ses amis. On lui représenta comme un devoir

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de prétendre au khalifat; on le circonvint de respects, d'éloges, de reproches, et il se laissa persuader d’entrer dans une sorte de conspiration qui n’attendait pour éclater qu’un moment favorable.

On crut l’avoir trouvé bientôt. Les habitants de Koufa , honteux et repentants du crime sacrilège qui s’était consommé dans leur mosquée sur la personne' vénérée d’Alv, firent dire à son fils que, s’il voulait se rendre parmi eux, ils le proclameraient khalife et le soutiendraient jusqu'à la mort contre les troupes syriennes de Yézyd. Housseïn était à Médine. 11 eut le tort de croire trop légèrement à ces protestations, et malgré son goût pour le repos, il prit congé de son frère Hassan et s’achemina avec toute sa famille, que le langage religieux appelle les Gens de la Tente, vers Koufa. Yézyd prit des mesures rapides, lança une nombreuse cavalerie à la. poursuite de son rival , s’assura , sans perdre de temps, de la ville de Koufa, qui, dans l’angoisse de la peur, rompit la foi jurée, et les Gens de la Tente, au nombre d’environ quatre-vingts, se virent soudainement entourés par des forces irrésistibles, à une petite distance du Tigre, au sein du désert, au milieu des sables. Ils eurent à peine le temps de s’entourer d’une sorte de fossé qui ne pouvait guère arrêter leurs ennemis. Ce désert, c’était la plaine de Kerbela, demeurée si fameuse dans les souvenirs des Shyytes et que leurs pèlerins vont encore arroser de leurs larmes.

Si Housseïn, comme son père, était peu réfléchi et indécis, comme son père aussi il était intrépide dans l’action, il avait cette fierté qui mène les grandes âmes à la mort. De leur côté, les agresseurs, les généraux de Yézyd, étaient embarrassés sur ce qu’ils devaient faire. Il ne leur semblait pas chose toute simple d’égorger la famille du

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Prophète ; ils craignaient leurs soldais , ils craignaient l’avenir. Le crime était un peu trop odieux. Hésitant, ils se bornèrent donc pendant quelques jours à cerner les proscrits, et ils essayèrent de parlementer avec eux. Mais Housseïn, fier de son rang et de sa naissance, fort de son droit, demeura inflexible dans ses prétentions. D’autre part, les ordres du khalife étaient pressants et sanguinaires. Pour tout accorder, les chefs resserrèrent de plus en plus l’investissement des tentes, et refusèrent d’en laisser sortir personne. Ils témoignaient un respect demisenti, demi-hypocrite aux Imams et retardaient la catastrophe.

Dans ces malheureuses tentes, il y avait plus de femmes et d’enfants que d’hommes. L’eau vint bientôt à manquer : la chaleur était dévorante, le desespoir à son comble. L'Imam Abbas, beau jeune homme, frère du père de Housseïn, vit les petites filles venir à lui et jeter à ses pieds une outre vide; elles pleuraient de souffrance. II se leva, monta à cheval et voulut avec l’outre aller au fleuve. On le repoussa; il tenta, le sabre à la main, de se frayer un passage ; un Arabe lui abattit la main droite. 11 prit l’outre dans ses dents, son sabre de la main gauche, et se rejeta dans la mêlée : on lui abattit l’autre main. Il tomba et fut massacré. Ce fut le commencement. Aly- Ekbèr, un enfant, s’échappa des bras de sa mère et courut vers le fleuve. Haché de coups de sabres, percé de flèches, il expirait quand l’Imam Housseïn sortit impétueusement du camp; la foule eut peur à son aspect; il saisit son neveu et le rapporta pour le voir expirer au milieu des siens. Tous, l’un après l’autre, périrent ainsi, avec les circonstances les plus tragiques et les plus émouvantes : Housseïn et les femmes furent arrêtés, on les

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insulta, on les battit, on les mena à Yézyd. qui lit égorger l’Imam et réduisit les femmes en esclavage. Ainsi finit la familledu Prophète, sauf un seul enfant, l’Imam Zéyd- Âlabeddin, martyrisé plus tard.

C’est là tout le domaine historique du théâtre persan. Mais la nation n’y voit pas seulement une des destinées les plus dramatiques qui furent jamais, un digne pendant de l’histoire sanglante des Atrides; elle a en outre agi sur ce fond de manière à y résumer ce qui lui tient le plus au cœur et, pour ainsi dire, à s’y portraire elle-même. Housseïn n'est pas seulement le lils d’Aly, il est l’époux. d’une princesse du sang des rois; lui, son père, tous les Imams pris ensemble, représentent la nation, la Perse envahie, vexée, dépouillée, dépeuplée par les Arabes. Le droit que l'on insulte dans sa personne, que l’on traite comme celui de la Perse, est confondu avec celui-ci : c’est le même droit. Les Arabes, les Turcs, les Afghans, ces ennemis implacables et héréditaires, reconnaissant la légitimité de Yézyd, on les hait doublement, et doublement on s’attache, on s’identifie aux victimes de cet usurpateur. C’est donc le patriotisme qui a pris la forme du drame pour s’exprimer, et le drame se trouve ainsi concentrer en lui la foi religieuse, l’amour de la patrie, la haine de l’oppression, la vindicte contre l'étranger, puis tous les sentiments de la nature froissés et justifiant la plus prodigieuse émotion. Un comprend donc que, lorsque les populations persanès assistent à un tazxèh, il n’est nullement question d’un jeu, ni d’une distraction de l’esprit. Dans leur pensée, aucun acte ne saurait être plus religieux, plus grave, plus important, plus méritoire. L’homme, à ce moment, se trouve en face de ce qu’il ne saurait trop profondément méditer et se rappeler. L’émotion dans laquelle il entre

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est sacrée; s’il restait froid, ce ne serait pas un homme, car il se montrerait insensible à la cruauté et à l’injustice ; ce ne serait pas un musulman, car il mépriserait la famille du prophète ; ce ne serait pas un Persan, car il ne sentirait pas ce qu’a souffert celui qui est la personnification de son pays, ce qu’a souffert son pays lui-même.

Et cependant les chefs delà religion, les grands Moudjteheds, n’approuvent en aucune manière la nouveauté dont je fais ici l’analyse. La raison en est transparente: c’est que pour créer l’ensemble grandiose qui vient d’être décrit, l’imagination populaire s’est beaucoup écartée de la réalité historique. 11 est clair que Housseïn, non plus que son père, n’avait, en fait, rien à démêler avec la Perse, et que la princesse fille de Yezdedjerd , devenue musulmane, était devenue Arabe. La haine pour la nation à laquelle appartenait Mohammed a d’ailleurs une forte odeur d'hétérodoxie, et c’est, en effet, à le bien prendre, une protestation qui atteint l’islamisne lui-même. Enfin, il y a, dans l’organisation matérielle des représentations, plus d’une chose qui ne choque pas moins directement l’esprit et la lettre du Koran.

Mais la passion publique passe hardiment par-dessus ce blâme, et quoi qu’en puissent dire les moullas, nonseulement on ne vit, dans les dix premiers jours du Moharrem, que pour les tazyèhs, mais encore l’usage s’éblit de plus en plus d’en représenter dans le cours de l’année comme œuvre pie. Si quelqu’un est malade, on en fait jouer un ; si quelqu’un désire fortement une chose, il fait un vœu qui aboutit encore à un tazyèh. Souvent même, par simple effusion directe, un tazyèh, payé par un particulier, rassemble toute la population d’un quartier, d’un bourg ou d’un village. Les savants ont beau

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protester et s’abstenir d’assister aux représentations, la passion populaire suit imperturbablement son cours. Les tazyèhs composent déjà une littérature considérable. Il s’en faut de beaucoup que, sur le même sujet, on donne toujours la même pièce. La façon de présenter le même fait varie, d'une année à l’autre, du tout au tout. Il arrive aussi que lorsqu’une pièce renferme deux, trois ou plusieurs morceaux qui ont produit une impression plus vive que le reste, on ne garde que ces morceaux, et on les transporte indéfiniment au milieu d’un autre contexte. De cette façon, il arrive que tel tazyèh en grande réputation, loin d’être l’œuvre d’un seul auteur, est le résultat d’un nombre considérable de remaniements qui, perdant peu à peu les parties les moins estimées, pour n’avoir plus guère que celles qui le sont davantage, arrivent ainsi à une sorte de perfection indiquée par l'assentiment public.

On peut déjà apercevoir deux points par lesquels ce développement continu arrivera à dépasser le cercle hiératique où il a pris naissance et perdra, probablement, un j our son élément principal de grandeur, en acquérant toute la variété et la souplesse de formes d’un théâtre d’art. D’une part, on commence à sortir de la légende de Kerbela et à composer des pièces sur les aventures et la vie d’un assez grand nombre de saints. Jusqu’ici, il est vrai, les compositions de ce genre excitent moins d’intérêt que celles qui ont trait aux Alydes; mais voici qui est plus sérieux, parce que le public y prend manifestement goût et que cela répond à des préoccupations générales : l’usage s’introduit de faire précéder les pièces proprement dites de prologues qui tendent à les égaler en longueur et en importance. Ces prologues sont de la nature

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la plus diverse et embrassent l’universalité des sujets. En voici deux qui m’ont paru fort goûtés.

L’émyr Teymour, que nous appelions Tamerlan, parait sur la scène et confie à son vizir son intention de conquérir le monde. Le vizir admire une si grande pensée, fait l’éloge de la magnanimité de son maître, et, plein d’espérance dans le résultat, l’engage à se mettre à l’œuvre le plus tôt possible. L’émyr Teymour et le vizir montent donc à cheval et se placent à la tète de l'armée. Ici a lieu un déploiement de spectacle aussi pompeux que le permettent les ressources de la localité où se donne le tazyèh. Bientôt l’émyr Teymour, vainqueur des nations, arrive en Syrie. Le gouverneur s’empresse de venir le saluer et lui apporte les clefs de Damas. Mais ce gouverneur est un descendant de Shemr, l’assassin des Imams. On en instruit l’émyr Teymour, qui, plein d’horreur pour les crimes qu’on lui rappelle ^ apostrophe vivement le gouverneur, lui reproche l’infamie de son ancêtre et le profit’ qu’il en tire, puisqu’il ne doit son rang qu’au sang innocent, cruellement répandu à Kerbela, et à l’oppression de la Perse. Après l’avoir traité comme il le mérite, il se fait amener la fille issue du sang de Shemr, et la voyant, ainsi que son père, vêtue d’habits superbes, il lui détaille toutes les souffrances, toutes les humiliations, toute la misère accumulées par Shemr et ses associés sur les saintes femmes des Gens de la Tente, et il conclut en ordonnant de dépouiller, de battre et de chasser la race coupable, ce qui a lieu aussitôt. Mais tout ce que Tamerlan vient de dire a évoqué chez lui des souvenirs et des images si tristes, qu’il ne peut trouver ni repos, ni consolation : il pleure, il gémit, il interpelle son vizir sui la mémoire des Imams, et celui-ci lui déclare que le seul

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moyen d’apaiser sa douleur, c’est d’assister à un tazyèh. Le conquérant y consent aussitôt et le tazyèh commence.

Un autre prologue est fourni par l’histoire de Joseph *et de ses frères. La jalousie de ces derniers, la candeur du patriarche, l’amour que Jacob porte a l’enfant qui n’a plus de mère, la scène du désert, où les frères envieux battent et dépouillent leur frère et le foulent aux pieds , la protection que Ruben lui accorde, enfin, sa descente dans le puits et la présentation de sa robe mensongère au vieux Jacobr tout ce récit est rapporté d’une façon qui ne laisse pas que d’être fort touchante. Le vieillard reste seul à pleurer et à se plaindre. Alors, l’ange Gabriel lui apparaît de la part de Dieu, et lui reprochant son peu de courage, il lui remontre que d'autres pères et d’autres enfants auront des malheurs plus affreux encore, et que, tout saint qu'il soit, il ne doit pas s’étonner de souffrir ce que A I y , llousseïn et sa fille souffriront, et au centuple. Jacob montre quelque incrédulité, il doute qu’un cœur puisse être plus martyrisé que le sien. Alors Gabriel, pour le convaincre, lui dit que, devançant le cours du temps, les anges vont jouer pour lui un tazyèh, ce qui a lieu en effet.

On voit combien est faible le lien qui unit ces prologues à la pièce véritable. Cependant, je le répète, ils excitent un très-vif intérêt, et il n’est pas mal aisé de démêler que cet intérêt s’attache surtout à ceci, que leur véritable sujet est tout à fait étranger à la légende d’Aly. L’esprit persan cherche ici la nouveauté et l'universalité des tableaux et des sensations. 11 parait donc vraisemblable que ces prologues se sépareront un jour du tazyèh et constitueront une branche particulière de représentations scéniques qui, empruntant de toute main, finis-

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ront par toucher aussi à tout et embrasseront clans leur domaine tous les pays, tous les temps et toutes les na* turcs d'idées. La curiosité y gagnera, peut-être aussi l’art proprement dit, mais assurément la grandeur, la profondeur et l’émotion y perdront beaucoup, même tout. Heureusement cette décadence est peut-être loin encore, et il est permis de croire, sans s’exagérer trop les choses, (jue le tazyèh proprement dit n’a pas, de son côté, atteint son apogée.

Tel qu’il est aujourd’hui, il ne porte jamais aucun nom d auteur, et, comme on l’a vu plus haut, .rien de plus naturel, puisqu’il est le produit d'un travail collectif. Personne ne s’en inquiète. Les auteurs sont ou bien quelque petit moulla qui n’a pas la tentation de se vanter d'une œuvre dont le genre est peu estimé, ou plutôt l’un de ces Séyds llouzéh-khâns dont j’aurai à parler tout à l'heure. Le plus souvent aussi les acteurs arrangent arbitrairement la pièce qu’ils vont jouer. S’ils ont peu de temps pour la représentation, que leurs moments soient comptés , qu’il faille se hâter , ils sacrifient sans scrupule des rôles entiers, ou des scènes, ou des tirades. Quand il leur manque du personnel, ils en font de même. Ont-ils, au contraire, leurs coudées franches, et les circonstances les portent-elles à allonger la récitation, ils font entrer dans un tazyèh certaines parties d’un autre et les y accommodent de leur mieux. C'est ainsi que, dans les opéras italiens, on intercale à l’occasion tel morceau d’une pièce et d'un maitre différents. 11 est certains tazyèhs que les acteurs affectionnent et cherchent à faire affectionner au public; par exemple, celui qui est intitulé : « les Noces de Kassem, » C'est, en effet, un des plus dramatiques et des plus émouvants. 11 con-

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tient des parties d’une beauté réelle, et je ne serais pas étonné qu’il restât un jour comme un des monuments du genre. Les acteurs prennent soin de l’embellir constamment, pour le faire redemander par le public, et ce soin est dù à cette circonstance que les présents de noces qui figurent dans la pièce sont donnés par des personnes pieuses et leur restent. 11 y a en littérature certaines sources du beau dont la critique ne s’aperçoit pas toujours.

Les acteurs sont constitués en troupes, sous la conduite d’un directeur. En général, ils sont Ispahanys, car le peuple d’Ispahan est naturellement beau diseur, et son dialecte, qui a passé longtemps pour un des plus agréables de la Perse, se prête bien à l’emphase de la déclamation et du chant. Le directeur exerce une autorité assez grande. 11 ne quitte pas un instant la scène; il veille à tout, surveille tout, prend partà tout, soutient ses élèves. Hors du théâtre, il leur apprend «à chanter, à déclamer, à se tenir en scène, à réciter leurs rôles. On ne regarde pas comme essentiel que les acteurs n’aient pas leur rôle à là main; cependant, c’est un mérite apprécié que de savoir réciter de mémoire; un assez petit nombre le peuvent faire et sont estimés au-dessus des autres. Les troupes se composent d’hommes et d’enfants. Les premiers font les rôles de personnages adultes et de vieilles femmes, de prophètes et d'anges : dans ces trois derniers ras, l’usage, les convenances, la loi religieuse facilitent l'illusion et ne leur imposent pas le sacrifice de leurs barbes, puisqu’il faut qu’ils soient voidés. Les enfants ont en partage les rôles si importants l’Aly-Ekbèr, de Kassem, de Zeyd-Alabeddin, et aussi ceux de Sekynèh et de Zobeydèh. Une des grandes sources de

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l’émotion dramatique dans les tazyèhs, c’est que ce sont surtout des enfants qui sont victimes. Aussi les compositeurs leur ont-ils généralement confié les rôles les plus longs. Un bon chanteur gagne plus que tous les autres membres de la troupe, car lès profits sont partagés au prorata du talent. 11 y a tel garçon de quatorze à quinze ans dont la voix est particulièrement chère au public et qui jouit d’une réputation considérable, dont les gains s'élèvent pendant les dix jours du moharrem à 250 ou 300 tomans, c’est-àdire de 2,900 à 3,480 francs, ce qui est considéré comme un très-beau résultat. Quand un jeune acteur est dans cette brillante position, on s’en aperçoit assez hors de la scène. 11 se tient fièrement comme un homme, il s'habille d’une manière confortable et grave , son djubbèh est de drap d’Europe, son koulah de peau d’agneau fine. Il a un domestique qui lui amène son âne , et il tient à ce que cette monture soit convenablement harnachée, avec grand renfort de pompons de laine ou de soie aux couleurs variées, relevés par des plaques de cuivre brillantes comme de l’or fin. Le jeune artiste s’avance dans les rues d’un pas aussi majestueux que sa petite taille et sa figure enfantine peuvent le lui permettre, et traverse noblement la foule des enfants de son âge, pétrifiés d’admiration à son aspect. Avec son directeur et ses camarades, il a des caprices, il pleure, refuse de jouer, veut être toujours adulé, bat les plus petits, auxquels on donne toujours tort. Si un accident lui fait perdre sa voix, il expie de reste toutes ses prépotences. En attendant, c’est, comme le dit l’argot de nos journaux, une étoile, et on lui rend hommage.

Le beau bénéfice qu’un acteur en vogue et sa troupe peuvent faire dans les dix premiers jours du moharrem

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n’est pas du reste obtenu sans labeur. Les représentations dans les différents tekyèhs ou théâtres d’une grande ville commencent vers cinq heures du matin. 11 est rare qu’une même troupe n’ait pas au moins sept ou huit représentations à donner par jour. A la fin de la décade sacrée, les acteurs sont littéralement à bout de forces. La nuit même, ils ne la passent guère à dormir: ou ils courent la ville pour faire comme tout le monde, et s’égosillent encore avec les dévots, ou bien ils s’enivrent, et souvent réunissent les deux genres de fatigues. Aussi le moharrem, plus encore que leramazan, est-il une époque où les rues des villes persanes regorgent de physionomies dévastées. Hors de ce mois, les acteurs ne peuvent plus compter que sur des gains accidentels; cependant, ceux ci, encore assez fréquents bien qu’irréguliers, sufüsent à les entretenir dans une position considérée comme très-enviable.

Les acteurs -vivent dans des relations constantes et étroites avec les Séyds Rouzèh-khâns, dont il a été question tout à l’heure. Ces Séyds sont des descendants du Prophète dont la généalogie demande à ne pas être regardée de bien près. Ils n’occupent pas une place éminente dans la cléricature ; c'est plutôt une sorte d’église libre ou interlope. Les grands moullasles dédaignent; les savants les traitent légèrement; mais le peuple en fait cas; ils vivent avec lui, et il leur témoigne de la déférence. Ils vont toujours par groupes de plusieurs. Leur tâche est de faire des sermons dans les tekyèhs, où ils exaltent les mérites et les souffrances des martyrs. Ce que les acteurs jouent, ils le récitent avec des inflexions de voix, une pantomime, des pleurs qui soulèvent l’émotion de l’au ditoire. Ce sont eux, en réalité, qui ont donné naissance

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aux tazyèhs, qui en ont fourni l'idée première. Comme on le voit, ils sont restés attachés à l’enfance de leur œuvre. Ils prêchent constamment au peuple les mérites de l’assistance aux tragédies sacrées; ils en détaillent avec complaisance les innombrables effets pour le bonheur dans ce monde et dans l'autre. Pendant les nuits du moharrem, ils se succèdent dans les chaires des tekyèhs, parlant de leur illustre aïeul, le Prophète, ou en son nom, tantôt chantant, tantôt déclamant. Aux autres époques de l’année, les personnes pieuses font venir chez elles des Séyds- Rouzèh-khâns pour dire la prière d’une manière plus solennelle , et invitent alors parents et amis. On pput avoir ces Séyds sans les acteurs, sans le tazyèh, mais on ne saurait pas avoir celui-ci sans eux.

Leurs fonctions exigent une belle voix et autant que possible de la dignité dans la tenue, de la prestance, un costume digne, et surtout de l’éloquence. Quand ils réunissent toutes ces qualités à un degré un peu apparent, ils exercent une action certaine sur le peuple; ils l’émeuvent, savent le manier, et pourraient dans certains cas être utiles ou dangereux. Je ne saurais perdre le souvenir de certaines prières auxquelles j'ai assisté le soir sur la place d’un village. Des mashhals enflammés — espèce de torches formées de résine qui brûle dans des récipients de fer — jetaient leur éclat sombre sur une foule de paysans et de derviches accroupis, tandis qu'un Séyd aux grandes manières appelait sur le roi, les grands, le peuple et moi-méme la protection de Dieu, du Prophète et des Imams. Ses paroles étaient si solennelles, ses gestes si majestueux, sa voix si convaincue, l'auditoire si pénétré, que je ne me serais pas pardonné de ne pas l’être moi-môme.

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Avec les Séyds figurent encore, dans les tazyèhs, les confréries. Ce sont des hommes et des enfants qui, précédés d’un grand drapeau ou tout noir ou formé de châles et entouré de crêpes, avec des mashhals, quand il est nuit, entrent proeessionnellement dans les tekyèhs et en font le tour en chantant des cantiques. 11 faut voir ces bandes, la nuit, traversant les rues à pas pressés et se rendant d’un tekyèh à un autre. Quelques enfants les précèdent en courant et en poussant d’une voix aiguë les cris : Ay Housseïn! Ay AbbasI Ils se placent devant les chaires où sont les Rouzèhs-khâns et chantent en s’accompagnant d’une manière sans doute sauvage et bizarre, mais pleine d’effet : elle consiste à se frapper la poitrine d'une façon toute particulière et qu’il faut expliquer.

Pendant les dix joursdumoharrem,la nation entière est en deuil. Le roi, les ministres, les employés sont vêtus de noir ou de gris. Presque tout le monde en fait de même. Mais le peuple ne se contente pas de cette douleur régulière. 11 faut encore que la chemise, qui-, chez les Persans, ne s’attache pas au milieu de la poitrine à la mode européenne et arabe, mais sur le côté droit, soit ouverte, et tombe de façon à laisser la peau à découvert. C'est une grande marque de chagrin, et l’on voit les muletiers, les soldats, les ferrashs. poignard au côté, bonnet sur l’oreille, circuler ainsi la chemise tombante et la poitrine nue. De leur main droite ils font une sorte de coquille et se frappent violemment et en mesure au-dessous de l'épaule gauche. 11 en résulte un bruit sourd qui, lorsqu’il est produit par beaucoup de mains, s’entend à une très-grande distance et produit un grand effet. Voilà comment les confréries accompagnent leurs chants, intermèdes obligés des tazyèhs. Tantôt les coups sont pe-

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sants et espacés et semblent alourdir le rhythme ; tantôt ils sont pressés et rapides et excitent les assistants. Aussi les confréries ayant une fois commencé, il est rare que la presque totalité de l’auditoire, les femmes surtout, ne les imitent pas. Sur le signe du chef de la confrérie, tous les membres chantent et se frappent, et se mettent à sauter sur place en répétant : Hassan! Housseïn! Hassan! Housseïn! pendant plus ou moins longtemps et d’une voix brève et saccadée.

Outre cette classe de confréries, il en est une autre, celle des berbérys. Une tradition rapporte qu’un homme de cette race se moqua un jour des Imams. C’est en expiation de ce crime que ses descendants figurent dans • les tekyèhs. Ils ont avec eux une musique composée de tambourins de diverses grandeurs. Le haut de leur corps est absolument nu, la tête sans coiffure, les

pieds sans souliers. Ce sont des hommes, quelquefois

des vieillards et des enfants de douze à seize ans. Leur teint est extrêmement basané. Ils ressemblent aux Béloutjes et aux sujets des Afghans. Ils tiennent à la main des chaînes de fer et des aiguilles pointues. Quelques-uns d’entre eux ont des disques de bois, dont ils tiennent un de chaque main. Ils entrent processionnellement dans le tekyèh et entonnent, d’abord d’une voix assez lente, une litanie qui ne consiste que dans ces deux noms : Hassan! Housseïn! Hassan! Housseïn! Les tambourins les accompagnent de coups de plus en plus rapides. Ceux d’entre eux qui tiennent les disques les entrechoquent en mesure, et tous se mettent à danser. L’assistance accompagne en se frappant la poitrine de la manière qui a été décrite plus haut. Au bout de peu de temps, les berbérys commencent à se flageller de leurs

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chaînes, d’abord doucement et avec une précaution visible; puis ils s'animent et frappent plus fort; ceux qui portent des aiguilles commencent à se piquer les bras et les joues; le sang coule, la foule s’enivre et sanglote, l’exaltation monte, et lorsqu’elle s’élève trop, le chef de la troupe qui parçourt les rangs, en animant les faibles et en retenant le bras de ceux qui sont trop forcenés, fait subitement taire la musique et arrête tout. Il est difficile de ne pas être frappé d’une telle scène ; on ressent tout «à la fois de la pitié, de la sympathie, de l’horreur. On voit quelquefois des berbérys, au moment où la danse s’arrête , élever leurs bras entourés de chaînes vers le ciel, en s’écriant d'une voix si profonde et avec un regard si impérieux et si confiant : Ya Allah! qu’on est frappé d’admiration, tant leur être est, pour ainsi dire, transfiguré.

Après les berbérys il y a encore une troupe, celle-là, tout à fait savante dans son action. Elle est composée de danseurs très-exercés qui forment un chœur. Ils sont vêtus, uniformément de robes de kalemkar, ou coton imprimé à fleurs, ils ont des ceintures de soie et des bonnets de cachemire. Comme certains berbérys, ils tiennent tous à la main des disques de bois, plats au-dessus, ronds au-dessous. Ils sont aussi accompagnés dans leurs exercices par les tambourins, les battements de po;trine, les chants de l’assistance qui répète un cantique où revient fréquemment, comme une sorte de refrain, le nom des Imams. Ces danseurs sautent d’un pied sur l’autre en mesure et avec un accord parfait qui fait la beauté de leur danse, mais qui en fait aussi la difficulté et demande beaucoup de pratique. Ils frappent leurs disques l’un contre l’autre, tantôt devant leurs poitrines comme des cymbales, tantôt derrière leurs têtes, et il en résulte des

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attitudes qui se trouvent fréquemment sur les vases grecs

Du reste, il ne faut pas s’y tromper, tous ces chœurs que je viens de décrire : confréries dansant sur place, berbérys, corps de ballet, tout cela est l’héritage de la plus haute antiquité. Bien n’y est changé, ni la musique des tambourins, ni les battements de poitrine, ni les cantiques, ni les litanies. Les noms des divinités sont autres, voilà tout, et la Perse moderne entoure ses tazyèhs des mêmes cérémonies, des mêmes expiations, de la même pompe qui se voyaient jadis aux fêtes d’Adonis. Ce n'est pas un médiocre sujet de réflexion que de voir partout et toujours cette Asie si tenace dans ses résolutions, dans ses admirations, braver et traverser deux cultes aussi puissants que le Christianisme et l'Islam, pour conserver ou reprendre ses plus anciennes habitudes.

On comprend quelles émotions viennent ainsi se joindre à la puissance déjà si grande des représentations scéniques, les complétant et les passionnant encore davantage. On va voir tout à l’heure que toute la pompe extérieure possible, tout le faste théâtral imaginable, ajoutent encore la curiosité et le plaisir des yeux à ces causes déjà si puissantes d’émotion qui viennent d’étre énumérées. Monté sur un tel pied, pourvu de tant de moyens d'action, le théâtre en Perse est traité comme une affaire nationale, une chose qui doit intéresser tout le monde, les grands comme les petits, et l’on peut dire avec vérité qu’il se proportionne autant que possible à la grandeur de sa tâche, laquelle consiste à rendre sensibles, à corporifier, s’il m’est permis d'user de ce mot, et à magnifier la religion, la patrie, et les malheurs de l’une et de l’autre étroitement associés et présentés comme inséparables.

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