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CHAPITRE XIV

Le gouvernement, comme tel, n’intervient en aucune manière dans les représentations dramatiques; mais le roi et les grands se font un devoir d'avoir des tekyèhs où ils font représenter les saints mystères. C'est comme particuliers qu’ils agissent; pas un sou de l’argent de l’Etat n’est employé à cette destination. Et non-seulement le roi et les grands fonctionnaires ont des tekyèhs, mais il en est de môme de tout personnage riche, qu’il soit employé ou marchand. C’est en soi-méme une action si sacrée et si méritoire que chacun, par ce motif et sans doute aussi un peu par gloire mondaine, cherche à s'en procurer les avantages pour ce monde et pour l’autre. Du reste, tous les moyens existent pour que nonseulement les riches, mais encore les plus pauvres des sujets, soient en état de participer aux mérites de la bonne œuvre.

Ainsi il y a les tekyèhs du roi et des grands, mais il y a aussi ceux des villes. A Téhéran chaque quartier en compte plusieurs et on a soin de disposer toute place, grande ou petite, tous les carrefours, de manière à pouvoir servir aux représentations théâtrales. Ce n’est pas

assez. Les quartiers se cotisent pour acheter un terrain, ils y font construire, à leurs frais, un tekyèh plus ou moins vaste et bien approprié. Il se trouve toujours quelque âme pieuse qui, par testament, lègue quelque chose au tekyèh et lui constitue une rente. Le beau tekyèh de Wély-Khan, argentier du roi, un des plus vastes de la ville, a été doté par son fondateur de trente boutiques dans un des bazars les plus fréquentés, et le revenu des locations est employé à son entretien et aux frais des représentations. Quelquefois on donne ou on lègue des étoffes, des châles, des ustensiles de toute espèce aux tekyèhs. On leur constitue ainsi une sorte de trésor qui, placé sous la sauvegarde de la religion, est aussi sacré que les biens des mosquées et des collèges. Détourner d’une façon quelconque le plus petit objet appartenant à un tekyèh est un sacrilège honni. En outre, au moment du moharrem, chaque propriétaire de tekyèh, fùt-ce le roi lui-mème, chaque partie de quartier représentée par un rishséfyd ou doyen, fait un gippel aux serviteurs, aux amis, aux voisins, pour qu’ils aient à prêter tout ce qu'ils possèdent de beau, de rare ou de curieux, afin d’augmenter l’éclat des représentations. Chacun aussi contribue de son argent; on accepte tout, si peu que ce soit, afin que les pauvres aient le môme mérite que les riches, et il faut être bien pauvre pour ne rien donner. La divergence d'opinions religieuses n’a rien absolument à voir ici. J’ai vu des nossayrys qui ne croient pas même au Dieu personnel, à plus forte raison à son prophète et à la famille du prophète, aussi passionnés pour les tazyèhs que n’importe quel dévot musulman. Si l’on n’aime pas dans les Imams le personnage sacré, on adore en eux la Perse, on déplore en eux les anciens malheurs du pays.

On ne s’est jamais fait scrupule de me demander des chevaux, des tapis, des châles, des habits, des flambeaux, des lampes. Il ne venait à personne l'idée que je pusse avoir un motif de refuser, puisé dans la différence de religion. Pour les grands tekyèhs, comme celui du roi ou celui de l’argentier Wély-Khan dont je parlais tout à l’heure, des personnages importants se chargent de décorer à eux seuls une loge. Il en résulte de grandes rivalités à qui fera la plus belle, et comme le génie courtisan met tout à profit, on cite un grand marchand, lladjy Aly, homme puissamment riche, qui, tous les ans, orne à ses frais une loge au tekyèh royal pour une somme de plusieurs milliers de tomans, et après les fêtes, au lieu de reprendre ses richesses, les offre respectueusement à Sa Majesté.

Les petits tekyèhs ne contiennent guère que de deux à trois cents spectateurs. Mais il en est d’autres, comme celui du Sipèhsalar et de Wély-Khan, et celui du quartier de Sertjeshmèh, qui ont des places disponibles pour deux ou trois mille personnes au moins. Tous sont absolument publics; y entre qui veut : le mendiant le plus déguenillé, comme le plus grand seigneur, s’y présente librement et s’y asseoit sans qu’on le reprenne. Le mérite des organisateurs du tekyèh est d’autant plus grand aux yeux de Dieu, qu’ils se sont plus préoccupés de procurer à l’homme du plus bas éttfge, à la mendiante la plus sordide, au petit enfant vagabond, la plus grande somme de jouissances possibles. Sans doute les personnages riches et puissants occupent les premières places, non pas celles d’où l’on voit le mieux, parce qu’on voit également bien de partout, mais celles qui sont les plus ornées. Cependant quand ces places distinguées sont vides,

on ne met pas le moindre obstacle à ce que la canaille s’y établisse, et on la voit, sans scandale, installer ses haillons sur les tapis de Faroun, sur la soie et le velours. Il#faut, d’après l’idée même de l’institution, qu’il en soit ainsi. On en est quitte après pour brosser et épousseter; ce qui est perdu pour la bourse est gagné pour la conscience.

Avant que la représentation commence, il se passe quelquefois deux heures en préparatifs. Ces heures sont employées par les processions qui se succèdent, les danses, les prières, les cantiques, et de longues interruptions pendant lesquelles on fait circuler dans la foule des rafraîchissements. Les domestiques principaux des grandes maisons, qui sont en Perse les plus fiers des hommes, se prêtent avec empressement à servir les dernières gens du peuple. Ils circulent entre les rangs portant du café ; des jeunes gens de famille, souvent des hommes faits, vêtus avec élégance ou richesse, mais en grand deuil, portent de leur côté des sorbets à la glace et en donnent à qui en demande. Des vieillards sévères, de riches marchands, des mirzas importants, se promènent parmi les coureurs du bazar, tenant à la main des fioles pleines d’eau de rose, et ils en versent sur des mains, sur des barbes, sur des têtes qui auraient encore plus besoin de faire connaissance avec l'eau. Des kalians d'or et d’argent passent d’un soldat à un portefaix, et ce qui est plus étonnant peut-être, c’est l’ordre parfait, la tranquillité polie qui régnent au milieu de ce peuple. Non pas qu’il n’y ait de temps en temps quelques querelles, mais elles sont immédiatement étouffées par la désapprobation évidente de la galerie. Quand, par hasard, on juge que les choses vont un peu trop loin, on fait sortir le perturbateur et 1 ordre se rétablit aussitôt. La police n’a rien à

faire ici. C’est le propriétaire ou le doyen du lieu qui la remplace et qui, assumant aux yeux de l’autorité administrative la responsabilité de ce qui se passe chez lui, juge lui-même et sans appel. Je n’ai jamais vu ce qui s’appelle un tumulte. Laissons maintenant les jolis jeunes gens, les pages du roi, les majors de l’armée, le dos chargé d’un ravyah de cuir, distribuer eux-mémes de l’eau à la ronde, en souvenir de la soif dont les martyrs de Kerbela ont tant souffert; laissons les Khans se promener nu-pieds en mémoire de ce que les imams ont manqué de tout, et tâchons de donner une idée aussi vive que possible de ce qu’est la salle de spectacle dans laquelle nous nous trouvons. Sans doute il en est de mesquines et de pauvres; je prendrai, pour la décrire, une des plus belles.

C’est un parallélogramme pouvant contenir, comme je l’ai dit plus haut, de trois à quatre mille personnes. Ce n’est pas encore là le dernier terme de la magnificence. On célèbre à Ispahan des tazyèhs auxquels assistent de vingt à trente mille spectateurs ; mais la mesure à laquelle je m’arrête ne laisse pas que de se prêter déjà à beaucoup de pompe. Au centre de l’espace s’élève, à une hauteur de quatre à cinq pieds, une plate- forme, appelée sakou, construite en briques cuites, et accessible à ses deux extrémités par deux rampes un peu raides, larges de cinq pieds environ. Autour du sakou, des poteaux teints en noir soutiennent de longues gaules horizontales, également noires, qui portent des verres de couleur et des lanternes destinées aux illuminations de la nuit. Car les représentations ont lieu de jour, et l’on réserve pour la soirée la plus grande partie des sermons, des chants et des danses. Des mâts gigantesques, plantés au milieu

du parallélogramme, et dont quelques-uns posent sur le sakou, soutiennent une tente ou velarium'dont toutl’édifice est enveloppé, et qui défend l'assemblée du soleil en été et, en hiver, de la neige et de la pluie, car les mois lunaires sont, comme on sait, ambulatoires et promènent leurs fêtes sous toutes les saisons. Ces mâts sont, jusqu’à une certaine hauteur, enveloppés de peaux de tigres et de panthères, pour rappeler le caractère violent des scènes qui vont se passer. Des boucliers d’acier ou de peau d’hippopotame sont attachés aux mâts, et, derrièreohacun d’eux, se croisent un sabre nu et un drapeau. Voilà le théâtre proprement dit, et de tous les côtés, de tous les coins de l’immense espace, on le découvre entièrement. 11 n’y est guère question de décors dans le sens où nous l’entendons. Le récit avertit les spectateurs qu’ils sont dans un camp, dans un champ, dans une chambre, à Médine, à Damas ou à Kerbela ; c’est à eux à se servir de leur imagination de façon à se contenter. Il arrive même que sur le sakou plusieurs lieux fort distants se trouvent réunis. Cela ne choque personne ; la convention théâtrale est poussée à ses plus extrêmes limites. S’agit-il de représenter le Tigre, on place au milieu du sakou un grand bassin de cuivre, et qui que ce soit ne songe à réclamer contre cette indication si sommaire. Le public montre absolument la même- souplesse d’esprit et la même richesse d’imagination que nos enfants, lorsque, jouant à la madame, ils font des maisons avec des chaises. Mais si les décorations manquent, tous les autres accessoires, tout ce tout ce qui a un rapport direct et immédiat avec l’action, est rigoureusement donné. On s’en apercevra quand il sera question des pièces.

En face du sakou, dans le sens de la longueur, est

une loge soutenue par un échafaudage appliqué contre le mur et s'élevant à une quinzaine de pieds. On y parvient par quatre ou cinq degrés très-exhaussés, afin de ne pas trop empiéter sur la largeur. Le mur, l'échafaudage et les degrés sont couverts de riches tapis, de tentures en soie, d’étoffes de Benarès brodées d’or et d’argent, de châles de Cachemire et de Kerman ; de tout côté pendent des lustres en cristaux de couleur, venus de Bohème, et s’étalent des vases de porcelaines de Chine et d liurope, des gravures et des lithographies, des glaces à profusion, parmi lesquelles beaucoup ont été apportées autrefois de Venise. Dans la loge et sur les différents degrés sont placés de somptueux coussins et des fauteuils. Cette loge, ou, comme on dit, ce tâynumâ, est une annexe du sakou. Dans beaucoup de pièces où certains personnages doivent être mis ' plus particulièrement en évidence, on se’ sert de ce tâgnumâ. Alors les acteurs vont et viennent du sakou jusque là en se jettant en bas de la plate-forme malgré son élévation. Les spectateurs s’empressent de les aider à y remonter quand il y a lieu. Us sont en effet à portée, car à l’exception du sakou et de la loge, plus un espace de trois ou quatre pieds que l’on s’efforce de conserver libre autour de la plate-forme, tout le reste appartient au public. 11 s’asseoit où il veut, où il peut.

Aux deux côtés de la loge réservée, sur toute l’étendue de la paroi, et de même à l’ opposite, ce ne sont que loges plus ou moins richement meublées et ornées, suivant le goût et les moyens des propriétaires ou les ressources du tekyèh, mais partout les briques et la chaux disparaissent sous de splendides étoffes, sous les châles les plus précieux. Des pyramides de porcelaines, depuis les plus énormes potiches de Canton jusqu’aux petites tasses à café.

s’accumulent sur des tréteaux couverts de cachemires ; un monde de lampes et de lanternes en cristal, de lustres apportés à grands frais par le commerce, de tableaux européens et de lithographies coloriées représentant les sujets les plus divers, s’étagent, se mêlent, se choquent, pendent de tous les côtés. Les piliers en bois, recouverts de châles rouges de Kerman,sont entourés de rubans d’or et d’argent ouvragés. Le sol disparait sous les tapis du Kurdistan et les feutres d’Ispahan et de Yezd. A l’une des extrémités du parallélogramme, plusieurs rangs superposés de balakhanèhs ou loges véritables, non plus temporaires, mais faisant partie de la construction, étalent leurs devantures en bois travaillé et comme ciselé, et tout cela est rempli de monde; à l’autre extrémité s’ouvre ce que nous appellerions', nous, un théâtre : c’est absolument la disposition d’une scène européenne, sauf qu’il n’y a pas de coulisses. Ici le peuple s’entasse assis sur les talons. Tout cela est-il beau, classiquement beau, froidement et régulièrement beau? Assurément non; mais plutôt que de chercher ici le classique, mieux vaut s’en aller de suite. Ce n’est pas beau, mais c’est magnifique, somptueux, imposant, plein de contrastes, frappant par les oppositions, en harmonie complète avec le public, avec l’ordre d’idées auquel cela doit sa naissance, avec le but proposé. Il est impossible de ne pas être saisi d’un tel aspect, très-remué, trèsému, et de ne pas se dire instinctivement que tout ici est pris au sérieux.

J’ai dit que les acteurs formaient une classe estimée. Les moullas savants et rigides les condamnent sans doute et auraient peu de peine à démontrer à des auditeurs impartiaux que l’œuvre de ces acteurs constitue une véritable et dangereuse hérésie. Mais le peuple n’écoute

pas de pareilles argumentations; il les goûte peu; il les dédaigne et, si on le pressait, il s'en irriterait. On les lui épargne donc, et il s’abandonne à une prédilection marquée pour les hommes qui lui procurent ce qui constitue certainement pour lui le plus recherché des plaisirs. Cette faveur si grande excite les ambitions, et beaucoup de Séyds non-seulement ne se font pas scrupule de professer une opinion différente de celle des chefs de la religion, mais embrassent même la profession d’acteurs. Le public les en applaudit et trouve un plaisir et une émotion plus vifs encore à voir les malheurs des martyrs de Kerbela représentés par les propres descendants de ces martyrs. Il en résulte pour lui une impression de vérité plus grande, et il s’attendrit avec un surcroît d’abandon lorsqu’il voit le petit-fils représenter les misères de son ancêtre.

A en juger d’après notre esthétique, on ne saurait dire qu’en général ces acteurs soient bons. Ils n’ont aucune idée d'une convention scénique. Ils ne se préoccupent nullement de la vérité du costume ; pourvu que les personnages mâles portent des turbans, l’imagination des spectateurs reconnaît suffisamment qu'ils ont le vêtement des temps arabes. De même les personnages féminins attachent le voile comme on lefaitaujourd'hui à Bagdad et à Damas. Ce qui importe, c’est que les ajustements soient le plus riches possible, d’abord pour relever d’autant la pompe du spectacle, point considérable, ensuite pour marquer plus de respect aux individualités sacrées mises en jeu. Les Imarns portent donc des robes de cachemire , de vastes turbans verts en soie ou en laine précieuse; les femmes sont couvertes de broderies, de colliers, de pendants d’oreille. Personne ne se demande si c’est bien ainsi que

s’habillait la famille du Prophète, dans laquelle l’austérité et la pauvreté étaient pourtant des vertus notoirement affichées; mais, sur ce point, il s’agit ici de satisfaire à l’idéal d’une nation qui n’a rien en elle de la sobriété arabe.

11 est un tazyèh où l’on représente la cour de Yézyd. Alors, et avec plus de vraisemblance, les organisateurs de la représentation s’en donnent à cœur-joie pour étaler toute la splendeur et la magnificence possible. Les familles riches du quartier se mettent elles-mêmes à contribution et prêtent ce quelles ont de plus beau. Le sakou est tout entier recouvert de riches tapis ; une vaste table est placéeau milieu, comme c'est d’usage dans les grandes réceptions des plus puissants seigneurs, et disparait sous les porcelaines, les plateaux d'argent, les vases émaillés, les cristaux remplis de bonbons et de confitures. Sur le tâgnumà réservé au théâtre, assise sur les splendides étoffes de la Syrie, de la Perse , du Turkestan , de l’Eu-. rope et de l’Inde, telles que nous les avons décrites tout à l’heure, s'élève, comme une pyramide étincelante, la cour entière de Yézyd. Le khalife est au sommet, assis dans sa gloire, vêtu d’une robe d’or ; à ses côtés sont des pages que l’on choisit parmi les plus jolis enfants de quinze à dix-huit ans, et que l’on couvre de pierreries : leurs bonnets en sont brodés; leurs jolis visages sont .entourés de ces cordons de perles et d’émeraudes ou de rubis qui forment une des parures les plus piquantes des femmes persanes; leursdoigts sontchargésde bagues. Au tekjèh du roi, toutes les richesses de la couronne sont employées de la même manière, et les serviteurs de Yézyd portent sur eux la valeur de plusieurs millions de tomans. Puis on voit scs femmes, également

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représentées par de jeunes enfants, assises à visage découvert, drapées de voiles en mousseline de Benarès brodés de grandes et lourdes fleurs d’or et d’argent sur des fonds rouges, bleus, verts, orangés : tout resplendit, scintille, papillote aux yeux. Mais ces femmes sont odieuses à la foule, parce que, au moment où le général de Yézyd , Ibn-Sayd , lui amène, enchaînées , les saintes captives de Kerbela, elles se lèvent et leur jettent des pierres. Voilà pour le costume.

La tenue en scène n’est l’objet d’aucun calcul ni d’aucune règle. Comme l’acteur est vu de tous les côtés à la fois, il lui est inutile d’étudier une façon particulièrement favorable de se poser devant le public. Il se présente comme il peut, simplement, avec la dignité ou la grâce, le geste commun ou la maladresse qu’il a plu au ciel de lui départir. Mais comme l’acteur est, aussi bien que le public, pénétré de l’importance de l’acte qu'il accomplit, qu’il se respecte dans son personnage et qu’il joue de tout son cœur, il résulte aussi de cela des effets particuliers. Il est sous le charme ; il y est si fort et si absolument que l’on, voit presque toujours Yézyd lui-même, et l’indigne Ibn-Savd , et l’infâme Shemr, au moment où ils profèrent les plus sanglantes injures contre les Imams qu’ils vont égorger ou contre leurs femmes qu’ils maltraitent, fondre en larmes et articuler leurs rôles au milieu des sanglots. Cela n’étonne ni ne choque le public , qui, au contraire, à cette vue, se frappe la poitrine , lève les bras au ciel en invoquant Dieu et redouble ses gémissements. Mais il arrive souvent aussi que, sous la conviction immédiate du caractère qu’ils ont revêtu, les acteurs s’identifient à vue d'œil avec leurs personnages, et quand la situation les emporte, on ne peut pas dire qu’ils

jouent, ils sont ce qu’ils figurent avec une telle vérité, un emportement si complet, un oubli si entier d’eux-mèmes, qu’ils arrivent à une réalité tantôt sublime , tantôt effrayante, et développent dans l’âme des auditeurs, déjà si impressionnée, ces passions qu’il m’a toujours paru souverainement ridicule de chercher dans les pièces en papier de nos auteurs tragiques : la terreur, l’admiration et la pitié. Alors rien n’est guindé, rien n’est faux , rien n’est conventionnel ; c’est la nature même , c'est le fait qui parle. Je ne dirai pas que rien n’est vulgaire; car, en aucune chose, je n’ai jamais aperçu la vulgarité en Asie; mais je dirai que rien ne peut retirer l’esprit de la hauteur où ces acteurs le transportent, rien, pas même le peu de soin qu’ils apportent à supprimer des gestes ou des intonations de voix dont ils usent dans les habitudes de la vie ordinaire. Je pense que les personnes qui se sont rendu compte de ce qui distingue le sublime réel du sublime théâtral, et la majesté d'un Mérovingien de celle de Louis XIV, comprendront aisément ce que je veux dire.

Les personnages de la famille de Ilousseïn ne quittent jamais la scène que pour aller combattre et mourir. Il y a une raison à cela : c'est qu’ils sont enfermés par l’armée ennemie dans l’enceinte de quelques tentes , et que le public doit toujours avoir sous les yeux un signe visible de cette terrible situation. Aussi, lorsqu’ils ne sont pas mêlés à l’action, ils s’assoient à l’écart, et alors on parle d’eux comme s'ils ne pouvaient pas entendre, sans recourir aux à parte. Il y a toujours un fauteuil sur la scène où s’assoient et l’Imam Ilousseïn « et le héros particulier du tazyèh; personne autre n’y prend place. C’est

une façon de recommander un personnage au respect particulier du public.

Un autre accessoire indispensable de tout tazyèh , c’est un tas de paille hachée où les acteurs puisent à pleines mains pour en porter, au besoin , une quantité suffisante à l’endroit du sakou où ils vont réciter leur rôle. Cette paille représente le sable du désert de Kerbela, et, à chaque instant, dans les moments plus particulièrement tragiques, les femmes, les jeunes gens et les enfants de la Tente se répandent cette paille ou plutôt ce sable sur la tète, suivant l’usage antique encore en usage partout, en même temps qu’ils se frappent violemment de la main sur la cuisse droite. On sait donc, quand on voit l'acteur qui va parler préparer devant lui un tas de paille, qu’il a un malheur nouveau à annoncer ou un discours désespéré à tenir. S’il oubliait, par hasard, de se fournir de cet accessoire indispensable, le directeur de la troupe ne 1 oublierait pas. Pendant tout le cours de la représentation , ce directeur se tient sur le sakou, toujours présent et toujours agissant. Le manuscrit de la pièce à la main, il indique à chacun ce qu’il doit dire; il examine de temps en temps les rôles des plus jeunes enfants pour se bien assurer qu’ils ne vont pas commettre de fautes. Quand un héros, au moment d’aller livrer un combat sans espoir, doit, suivant l’usage oriental, s'envelopper dans son linceuil, le directeur est à côté de lui, le linceuil à la main , et le lui attache. Si le héros doit mettre le sabre à la main , le directeur lui tire son sabre du fourreau, tandis qu’il récite, et le lui remet. Il lui tient l’étrier pour le faire monter à cheval. 11 va prendre par la main les plus jeunes acteurs et les place là où ils doivent être pour réciter; il se mêle de tout ouvertement, et il

a son rôle indispensable dans le développement du drame.

•l’imagine que, chez les Athéniens, le chorège primitif .remplissait à peu prés tous ces emplois, sans choquer davantage le goût, ni rien ôter à l’illusion. Le directeur persan, d’ailleurs, comme le chorège grec, est un personnage sacré par les fonctions qu'il remplit. On le considère avec respect; il n'est pas un intrus; presque toujours il est, non-seulement l’organisateur matériel de la fête, mais encore l’arrangeur et quelquefois l’auteur du poème. 11 lui arrive, au milieu de l’action, de parler au public : il fait une sorte de commentaire rapide de ce qui est offert à la vue et à la piété des lidèles, il sollicite la commisération et provoque les larmes, qui lui répondent toujours. Souvent aussi, à défaut du Séyd Rouzèh-khân, c’est lui qui dit les prières et qui raconte quelque anecdote inconnue touchant le martyre des Imams ou sur les prodiges qui ont eu lieu, qui ont lieu tous les jours à Kerbela.sur le théâtre de ce martyre. Ainsi le directeur n’est pas seulement un administrateur, c’est un poète sacré; il en a l’autorité, il en obtient le respect. On le qualifie, du reste, simplement d ’Oustad, ou « Maître, » absolument comme un artisan. Son titre n’est pas plus relevé, et il n’en demande pas un autre, imitant en cela, dans une société si vieille, si corrompue, si rompue à toutes les prétentions, si fastueuse dans ses titres, la simplicité des époques jeunes où un grand peintre, un grand sculpteur ne sont que des maîtres ymaigiers et des maitres tailleurs d’images. Quand la représentation produit un effet plus qu’ordinaire, il arrive souvent que le personnage le plus éminent de l’assistance honore, séance tenante et sans interrompre les acteurs, l’oustad ou di-

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recteur de la troupe d’une récompense éclatante; car on n’applaudit pas, on ne témoigne jamais une admiration venant de l’esprit : on pleure, on gémit, on se frappe la tête, et j’ai vu porter, au milieu des larmes, un châle à l’oustad, qui immédiatement l’a placé en écharpe sur son cou.

Cependant, les acteurs ont aussi un genre de mérite qui les recommande d'une manière toute particulière à l’enthousiasme direct du public : c’est la voix. Les drames, en effet, qui font les frais des tazyèhs, sont écrits en dialecte populaire. On n’y voit guère figurer de ces mots arabes si recherchés pour lesau’res compositions, mais que l’homme du bazar, le soldat, les femmes ne comprendraient pas, et, au contraire, on y peut relever en foule les façons de parler les plus familières, les abréviations de mots les plus courantes, tout ce qui constitue, en un mot, la façon de parler commune etjournalière. C’est ainsi que lé théâtre grec a usé librement de ces atticismes, qui, préférés par les auteurs parce qu’ils appartenaient à la langue vivante, saisissable pour la foule, sont devenus depuis si doctes et de physionomie si abstruse, sous la plume des commentateurs.

Ce langage est employé ici à construire des vers lyriques, courts et souples, chantés sur une sortede mélopée assez savamment travaillée. Les cadences et les ports de voix y abondent. Ce qu'on a recherché, dans ce chant sans accompagnement, c’estl’imitation du rossignolde la Perse, dont les modulations sont plus simples que celles du nôtre, et d’un caractère très-mélancolique, et on les a mariées aux tons divers de la voix humaine qui se plaint et qui gémit. L’effet de ces chants est extrêmement pénétrant, et cause une impression si vive de tristesse, même lorsqu'on

n’entend pas les paroles, que l’on est ému malgré soi. Il y a aussi des duos, et quelquefois des chœurs, mais, suivant l’usage oriental, toujours à l'unisson. En général, les rôles les plus brodés de cadences sont ceux des personnages principaux, et pour cette raison, comme pour bien d’autres, ils sont tenus par les meilleurs chanteurs de la troupe. Le public connaît bientôt les noms de ces virtuoses, et on les demande beaucoup. Chaque troupe .cherche à les attirer, et les paye de son mieux. Mais ce sont seulement les personnages importants du drame, les Imams et les saints, et les prophètes et les anges, qui chantent. Les personnalités odieuses comme celles d’Ibn-Sayd, Yézyd, Shemr, ne chantent pas. Elles déclament seulement; c’est un élément de variété introduit dans le poème, et qui produit un effet analogue à la prose dans les pièces de Shakespeare.

Maintenant, il faut mentionner une certaine catégorie d’acteurs qui ne le sont pas , et qui produisent sur le public un effet extraordinaire. Ce sont de petits enfants de trois à six ans, souvent des*petites filles appartenant à des familles importantes, qui montent sur le sakou, accompagnés de leurs lélèhs ou gouverneurs, et viennent figurer dans la famille des Imams. Rien ne semble plus méritoire aux yeux du peuple, et ne saurait attirer plus de bénédictions sur les enfants et sur les parents eux-mêmes que cette sorte de consécration, qui, en les mêlant d’une manière à la fois fictive et réelle 5 la famille des saints, leur en donne, en quelque façon, au moins par reflet, le caractère. Dans tous les cas, rien n’est plus touchant que de voir ces bébés, vêtus de robes de gaze noire à larges manches, la tête couverte de petits bonnets noirs ronds, brodés d’argent ou d’or, s’agenouiller sur le corps de l’acteur

qui remplit le rôle du martyr du jour, l’embrasser, et de leurs petites mains, se couvrir de paille hachée en guise de sable, en signe de douleur. Ces enfants peuvent se porter là avec l’intérêt qu’un jeu inspire à leur âge ; mais ils ne croient pas jouer, et sont évidemment remplis du sentiment qu’ils accomplissent un acte graveetimportant.il est douteux qu’ils comprennent bien nettement ce qu’ils font, où ils sont, ce qu’ils représentent; ils sont trop jeunes; mais ils comprennent en gros que ce qu’on leur fait faire est triste et solennel. Ils se tiennent, se donnant la main ou bien seuls, à la place qu’ils doivent occuper; ils reçoivent, les bras croisés, dans l’attitude du respect, les bénédictions de l’Imam Ilousseïn ; ils sont graves et sérieux dans leurs petites physionomies ; rien ne les distrait ni ne les trouble , et ce grand public qui les entoure , qui gémit, qui pleure, qui se tourmente, ne semble pas exister pour eux.

J’ai vu une petite fille de quatre ans, très-jolie, appartenant à des parents considérables, fort dévots aux Imams, faire plus que de figurer sur le sakou : elle avait appris des vers, remplissait un rôle actif dans la pièce, insulta Yézyd, fut martyre et couchée sur une planche comme morte, et, se tenant bien immobile, les yeux fermés, fut portée autour du tekvèh en grande pompe, sans être aucunement interdite. Elle mettait dans son jeu une ardeur singulière, et quand on me l’amena ensuite, dans les bras de son lélèh, elle s’intimida pour la première fois.

Mais c’est assez expliquer; il faut montrer. Le tekyèh est plein jusqu’au comble. C’est au mois de juin , à la fin. On étouffe sous la tente immense. La foule prend des sorbets, du café, fume deskalians. Un derviche montesur

le tekyèh et chante un cantique. Les battements de poitrine l’accompagnent. La voix est peu entraînante, l’homme a l’air fatigué, il ne produit pas d’impression, et les chants languissent. 11 parait le sentir, il s’arrête, descend du sakou et disparait. Le silence allait renaître, quand un grand et gros soldat du régiment de Maragha, un Turk, saisit brusquement l’air d'une voix de tonnerre, en frappant à coups redoublés sur sa poitrine résonnante. Un autre soldat, un autre Turk, mais du régiment de Karabàgh, aussi déguenillé que lui, ramasse le second verset; les battements de poitrine reprennent avec précision. Pendant ving-cinq minutes, la foule haletante est entraînée par ces deux hommes, et se meurtrit à tour de bras. L’air monotone, mais fortement rhythmé la grise. Elle se frappe de son mieux ; c’est un bruit sourd, profond, régulier, résolu, mais qui ne suffit pas à tout le monde. Un jeune nègre, dont les apparences dénotent un hammal, ou portefaix, se lève debout, au milieu de la multitude assise sur les talons; il jette son bonnet et chante à pleine voix, faisant tomber ses deux poings en cadence sur sa tête rasée. 11 était à une dizaine de pas de moi, et je suivais tous les mouvements de sa figure; il devint bientôt de couleur cendrée, et ses lèvres parurent d'un violet pâle; plus il se décolorait, plus il s’animait, criant et frappant comme sur une enclume. 11 continua ainsi pendant dix minutes environ ; mais les deux soldats n’en pouvant plus et ruisselant de sueur, le chœur, qui n’était plus guidé ni enlevé par ces voix précises et puissantes, le chœur commença à hésiter, à se troubler; une partie des voix se turent, et le nègre, comme si tout appui matériel lui eût manqué, ferma les yeux et s’affaissa sur son voisin. Chacun parut éprouver

pour lui beaucoup de compassion et de respect. On lui mit de la glace sur la tète et on lui apporta de l’eau. Mais il était évanoui, et il fallut du temps pour le faire revenir. Quand on y eut réussi, il remercia avec douceur et politesse tous ceux qui lui avaient donné des soins.

Cependant, aussitôt que le silence se fut un peu rétabli, un homme vêtu d’une robe de coton vert monta sur le sakou. Il n’avait absolument rien de remarquable dans sa personne, et semblait n’ètreautre chose qu’un bakkal, ou épicier du bazar. Non-seulement il était fort négligé et fripé dans son accoutrement, mais sa figure, très-ordinaire, ne montrait rien autre chose qu’une barbe médiocrement fournie, assez longue et mal peignée, et cette expression d’intelligence narquoise et d’imagination sophistique qui, chez le commun des Persans, tient la même place que chez nous le gros bon sens. La main gauche passée dans sa ceinture, d’un air pédant, il étendit la droite sur le bord du sakou, d’un air de professeur, en ayant soin de n’allonger que trois doigts, et adressa ces paroles à la foule :

« Vous voilà donc bien satisfaits, musulmans, d’être assis à votre aise, à l’ombre, et vous vous figurez déjà le Paradis tout grand ouvert. Savez-vous ce que c’est que le Paradis? C’est un jardin, sans doute; mais vous n’avez pas l’idée d’un pareil jardin. — Vous me direz :« Père, dis comment il est. » — Croyez-vous que je l’ignore? Je n’y suis point allé sans doute; mais assez de prophètes en ont parlé, et des anges en ont apporté des nouvelles. Je me bornerai pourtant à vous dire que tous les gens de bien y tiendront à l’aise, car il a trois cent trente mille zers de longueur. Si vous ne m’en croyez pas, informez-vous! Quant à être parmi les gens de bien, je vous déclare qu’il ne suffit pas

pour cela de lire le Koran du Prophète (que le salut de Dieu soit sur lui et la bénédiction) ! Il ne suffit pas de faire tout ce qu’ordonne ce livre divin ; il ne suffit pas de venir pleurer aux tazyèhs, comme vous faites chaque jour, vous autres fils de chien, qui ne savez rien d’utile ; il faut encore que vos bonnes œuvres (puissiez-vous en accomplir! mais j’en doute beaucoup), vous les exécutiez au nom et pour l’amour de Ilousseïn. C’est Ilousseïn, musulmans, qui est la porte du Paradis ; c’est Housseïn, musulmans, qui soutient le monde ; c’est Ilousseïn, musulmans, par qui a lieu le salut! Criez Hassan, Housseïn! »

Toute la foule crie : ô Hassan! ô Housseïn !

— « C’est bien. Et maintenant encore une fois : »

— O Hassan ! ô Housseïn !

a — Priez Dieu toujours qu’il vous maintienne dans l’amour de Housseïn. Allons, criez à Dieu ! »

Toute la foule lève les bras en l’air d’un seul mouvement, et crie d’une voix sourde et prolongée :

— Ya Allah! ÔDieu!

Le père Maillard ou le Petit Père André ne prêchaient pas autrement. Cet homme, vulgaire dans ses façons, pouvait passer pour éloquent à sa manière. Il avait du mordant dans la voix, dans l’œil, dans le geste, et le public, d’ailleurs, était si aisé à saisir!

Le discours continuait quand un roulement de tambours, un sifflement de fifres, des éclats de trompettes et de clairons vinrent l’interrompre, et, la voix pompeuse des kernas résonna, dominant tout. Le prédicateur descendit du sakou et disparut. Il faut savoir que les kernas sont de longues trompettes de cuivre de cinq à six pieds de long, dont on tire un son qui s’entend à des distances considérables, et qui ne saurait se comparer

qu’au bruit d’une cloche. Ordinairement, deux ou trois kernas mugissent ensemble : c’est un carillon. Djemshyd a, dit-on, inventé le kerna; le faire sonner est le privilège du roi et des princes, et partout où se trouve un personnage d’un tel rang, on entend retentir ce bruit solennel, le matin et le soir. Les tazyèhs étant consacrés aux Imams ont le môme privilège souverain. Le bruit du kerna et celui des instruments guerriers de la musique d’un régiment annonçaient donc l’arrivée des acteurs et le commencement de la pièce. Je vais la faire jouer ici pour que le lecteur soit juge de l’importance que j’attribue aux tazyèhs.Il s’agit de la pièce intitulée : les Noces de Kasscm.

Il y a plusieurs jours déjà que la famille de l’Imam Housseïn, que l’Imam lui-méme est investi dans son camp, au milieu du désert de Kerbela, par les troupes syriennes et les traîtres habitants de Roufa. Aucun moyen n’existe d’échapper à la mort ; plusieurs des Imams ont péri : Abbas, Aly-Ekbèr, fils de l’Imam Housseïn, et ses deux petits frères. Le désespoir est dans les tentes. L’Imam Housseïn, se précipitant dans la mêlée, a rapporté le corps de son fils et l’a rendu à Omm-Leyla, sa femme ; mais il n’a pas rapporté d’eau et les enfants et les femmes meurent de soif. Cette situation va finir dans le sang, car Ibn-Sayd, le général de Yézyd, Shemr, le plus féroce de ses lieutenants, et l’odieux Azrek, resserrent de plus en plus le cercle de lances qui entoure le campement, et ils viennent, à chaque heure, l’un ou l’autre, insulter à l’impuissance et à la misère des Imams. Kassem, fils de Hassan, lequel a été empoisonné à Médine par Yézyd, et neveu de Housseïn, exaspéré par la mort de son cousin Aly-Ekbèr qu’il aimait tendrement, brûle d’aller se battre à son tour, et, à son tour, de mou-

rir comme ses intrépides parents. Ainsi, trois faits composent la situation : le carnage inévitable, les souffrances de la soif, la mort d’Aly-Ekbèr, tué la veille et dont le cadavre est étalé là sous les yeux des spectateurs. Il ne faut pas perdre de vuequ’Aly-Ekbèr est de tous les jeunes gens de la tente le plus aimé des Persans, le plus exalté, le plus regretté; car c’est le propre fils de l’Imam Housseïn : c’est le sang de la patrie. Les autres héros, comme Abbas, comme Abdoullah, comme Kassem, ne viennent qu’ après lui. Au moment donc où débute la pièce des « Noces de Kassem, » l’impression la plus lugubre règne sur la scène : car, je le répète, le cadavre sanglant d’Aly- Ekbèr est là couché, à l’angle du sakou ; sa mère est assise à côté, vêtue et voilée de noir, et ce spectacle terrible n’est pas écarté un seul instant pendant toute la durée de l’action.

Voici maintenant quels sont les personnages :

L’Imam llousseïn, fils ainé d’Aly et de Fathemèh, fille du Prophète. 11 est le khalife légitime, le prince elle chef des musulmans, traqué par l’usurpateur Yézyd, qui a ordonné sa mort.

Zeynèb, sa soeur, de père et de mère, l’IIécube des tazyèhs.

Omm-Leyla, sa femme, la mère d’Aly-Ekbèr, la fille du dernier roi sassanide. On l’appelle ordinairement, aux environs de Rey, où elle est enterrée, Bibi Sheherbanou , * Notre-Dame la Patronne de la ville, * parce que l’ancienne capitale du nord de la Perse était sous son invocation.

La mère de Kassem, veuve de l’Imam llassan, empoisonné à Médine; elle est venue vivre auprès de son beaufrère llousseïn avec ses enfants.

LES TEKYEHS OU THÉATHES. -103

Zobeydèh, fille de Housseïn, à peine adulte, d’une beauté éblouissante. On l’appelle aussi Fathemèh, comme sa grand’mère et comme sa sœur, Fathemèh-Soghra ou « la Petite, » qui est restée à Médine.

Abdoullah, le plus jeune fils de Hassan, presque un enfant.

Kassem, l’ainé des fils de Hassan, le neveu de Housseïn. Il a seize ans. Il n’est pas vêtu de cachemire et ne porte pas le turban comme les autres Imams; mais il a sur la tête un casque doré, sur le dos une cotte de maille, et le sabre au côté.

Ibn-Sayd, général des troupes de Yézyd.

Shemr, officier sous ses ordres, le meurtrier des Imams, le plus détesté des hommes. Il est armé de toutes pièces, comme Kassem, et tient un bouclier.

Enfin, des musiciens arabes, tels que ceux qui figurent ordinairement dans les noces, et des conducteurs de funérailles, puis des palefreniers menant des chevaux richement harnachés, et des porteurs soutenant une litière funèbre.

A une des extrémités du sakou est le trône sur lequel s’asseoit l’Imam Housseïn. Vers le milieu, tous les membres de sa famille sont assis par terre ; Omm-Leyla seule se tient à part dans le coin opposé, accroupie près du cadavre d’Aly-Ekbèr.

Les kernas, les tambours, les clairons, les trompettes et les fifres se taisent à un signe du directeur du théâtre, debout au milieu de la plate-forme. Le plus profond silence règne dans l’assemblée, et le-tazyèh commence.

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