CHAPITRE XVI
La Fathemèh-Zobeydèh de la pièce que l’on vient de lire ne fut pas, après la mort de Kassem, la moins malheureuse de sa triste famille, au gré de la légende. Quand l’Imam Housseïn eut été martyrisé par Ibn-Savd et par Shemr, ce qui arriva le lendemain, les Syriens et les gens de Koufa se précipitèrent sur les tentes; tout fut pillé, le feu dévora de tristes restes. Les femmes, insultées et battues, furent chassées à coups de lances devant les chevaux; la jeune épousée eut les oreilles arrachées par un soldat, qui convoitait ses bijoux.
On se tromperait si l’on jugeait que le ton des tazyèhs, de ces lamentations, est toujours le même. Sans doute, le chagrin le plus profond y domine, et il en est nécessairement ainsi dans la tragédie de tous les temps et de tous les pays. Mais le chagrin, comme la joie, a bien des nuances; or les tazyèhs s’efforcent de n’en négliger aucune et de les reproduire toutes dans leur cadre. On se tromperait également si l’on croyait pouvoir limiter aux dix jours qu’a duré la catastrophe de Kerbela l’espace de temps où se meut la fantaisie des poètes. Il en était
ainsi il y a peu d’années encore. Le premier jour du moharrem voyait, en quelque sorte, naître l’action; maintenant la muse émancipée recherche librement, nonseulement tous les faits qui se rapportent à l’existence des Imams antérieurement à la période funèbre, mais encore elle dépasse cette période et suit la destinée des âmes saintes au delà de leur vie terrestre. Pourvu qu’il soit question du martyre, dans l’avenir ou dans le passé, la donnée est satisfaite, et le goût public encourage les auteurs à prendre toute liberté. Ainsi, désormais, dans les représentations des dix journées saintes, les acteurs ne s’astreignent plus à suivre un ordre chronologique; et comme chaque tekyèh ne donne qu'une pièce par jour, il s’en faut que toutes les pièces soient données dans l’espace de temps consacré; on les joue dans les deux mois qui suivent et dans le reste de l’année. Seulement l'usage s’est maintenu de consacrer le dixième jour du moharrem à représenter la mort de l’Imam Housseïn. Toutes les troupes se réunissent pour cette solennité dans une place immense. 11 n’y a pas de tekyèh, ni de tàgnumà. Les spectateurs riches font dresser des tentes autour de la vaste étendue réservée à l’action. On figure, au centre, le camp de l’Imam, et au dénoùment il est incendié.
Mais il faut maintenant donner une idée rapide du cycle qu'embrasse, en ce moment, la littérature des tazyèhs.
Une première pièce est intitulée : le Jeu avec de la terre. Aly et Fathemèh vivent à Médine avec leurs deux fils Hassan et Hussein. L’affection mutuelle la plus tendre unit les membres de cette sainte famille. On voit leur intérieur; on admire leur bonté, leur douceur, leur simpli-
cité. C'est le matin. Fathemèh, la fille du Prophète, celle que celui-ci a proclamée, avec Ève et la sainte Vierge, la plus excellente des femmes, s’occupe des soins du ménage, et elle habille le petit Housseïn. Elle le fait asseoir; elle peigne ses cheveux en lui parlant avec une tendresse exquise. Tout à coup, un cheveu tombe sous le peigne. Elle s’arrête à le contempler. Elle pleure de cette ombre de tort qu’elle vient de faire à son fils, et, sur cette idée, s’abandonne à une profonde mélancolie en songeant à l’avenir réservé à un enfant si cher.
Comme elle est plongée dans ces tristes pensées, l’archange Gabriel , envoyé de Dieu, apparait et lui reproche sa faiblesse : « Que feras-tu donc, lui dit-il, quand tu sauras le destin qui l’attend? Un cheveu tombe et tu pleures? Mais qui pourra compter les blessures qui couvriront un jour ce corps que tu chéris? Qui pourra apprécier les innombrables douleurs qui tortureront son âme? »
Fathemèh, plus désolée que jamais, est consolée par Aly, et celui-ci sort dans la ville pour aller saluer et écouter le Prophète de Dieu.
Alors les enfants de la maison se réunissent autour de Housseïn et le saluent avec amour et respect, car il est le plus brave, le plus aimable, le plus noble d’entre eux. 11 est le favori de l’Apôtre.
Ensuite les enfants se mettent à jouer, et Housseïn avec eux s’amuse à faire des trous et des monticules de terre. Aly, de retour, l’interroge sur ce jeu, et Housseïn, par des réponses enfantines mais prophétiques, lui laisse entrevoir dans l’avenir des sépultures et des tombes.
Quand le « Lion de Dieu » s’est retiré, arrivent d’autres enfants, conduits par un de leurs compagnons que le
poète montre armé de toutes pièces, et, malgré son jeune âge, la chemise de maille sur le dos et le casque en tête. 11 apostrophe les jeunes Imams, il les insulte, il les poursuit. Avec ses amis, il leur jette des pierres.
Habib, le compagnon bien-aimé de Ilousseïn, veut défendre celui-ci; mais leurs jeunes persécuteurs les frappent l’un et l’autre , les dépouillent et les laissent étendus sur le sol, Habib couvrant de son corps le corps évanoui du petit Imam. Ces enfants si cruels, qui sont-ils? C’est le petit Azrèk , le petit Ibn-Sayd, le petit Shemr, les futurs assassins de Kerbela, et toute la bande de leurs complices désignés. Fiers de leur victoire, ils se retirent. La scène reste un moment inoccupée, si ce n’est par les corps des deux innocents évanouis. Mais l’archange Gabriel parait, va prévenir Aly, le ramène, les enfants sont relevés et on les reconduit à Fathemèh.
J’ai indiqué le sujet de la mort d’Abbas, celui de la mort d’Aly-Ekbèr, celui de la mort de ses deux frères. 11 y a aussi la mort d’Abdoullah. Puis, enfin, le point culminant de la tragédie, le massacre d’IIousseïn lui-môme.
Dans une pièce dont le sujet est postérieur à ces événements, un ambassadeur français, indigné des cruautés de Yézyd, prodigue, en sa présence, les marques de respect et de vénération aux femmes de la tente : — « Pieux chrétien! lui dit Zeynèb, puisses-tu être récompensé! » Il se fait musulman et devient martyr. Il y a dans cette pièce un mot qui edt fait tressaillir Alfieri. Le khalife Yézyd est sur son trône, quand Shemr parait et lui annonce les événements de Kerbela. Le khalife, ivre de joie, se les fait raconter dans les derniers détails, qu’il savoure avec toute la satisfaction de la haine en train de
se repaitre. Et quand Shemr lui a énuméré avec complaisance les blessures, les souffrances des Imams, Yézyd lui demande : — * Les femmes ont-elles pleuré? »
Puis on voit ces tristes victimes, le sang le plus noble de l’Islam, enfermées par ordre du khalife dans une mauvaise masure, sous les murs du palais. Elles sont en haillons, sans pain, sans eau. Elles pleurent; leurs gémissements parviennent la nuit aux oreilles de la femme du khalife, qui, ne sachant quelles sont les malheureuses qu’elle entend ainsi se lamenter, se lève et va voir. Il faut savoir que cette femme, devenue alors si puissante, avait été autrefois l’esclave de Fathemèh. Elle reconnaît Zeynèb. D’abord assez fière, bientôt touchée, puis honteuse et suppliante, l’épouse du khalife, couverte d’or, tombe aux pieds de la captive en haillons, puis , se relevant , court à Yézyd et lui reproche son injustice et sa cruauté. Mais celui-ci, qui ne se dément pas, ordonne la mort de sa femme , et , pour faire taire les plaintes des femmes et des enfants qui redemandent Housseïn, il leur envoie la tête du martyr.
Sekynèh,la plus jeune des filles, une enfant de quatre ans, se couche à cette vue, en tenant la tète chérie de son père sur sa poitrine. L’Imam lui apparaît : — « O mon père! te voilà, lui dit-elle, où étais-tu donc? J’ai « eu faim, j’ai eu froid, on m’a battue! où étais-tu! » Elle a déjà retrouvé son père, l’éternité a commencé pour elle; elle ne rouvre plus les yeux; elle est morte, et sa mère et ses tantes ensevelissent la petite Sekynèh.
Voici, maintenant , pour finir, la conception la plus singulière de cette poétique où, comme on l’a vu , l’idéalité n'a pas de limite dans ses élans, non plus que la réalisation la plus brutale et la plus matérielle dans ses expres-
sions. Car, je le répète, et on l'a vu, ni pour le temps, ni pour l’espace, ni pour les changements de lieu, le drame n’est géné par aucune règle restrictive; le champ de la convention théâtrale est sans bornes; on exige tout de l’imagination du spectateur qui, de son côté, se déclare prêt à tout, et d’autre part, on lui donne les accessoires au naturel; on lui amène les martyrs sous les yeux, on les lui montre ruisselants de sang et d’un sang véritable, défigurés par des blessures hideuses. 11 n’y a en Europe que les Espagnols qui aient compris l’art de la même manière; aussi leur théâtre, tout aussi bien que le théâtre grec, pourrait-il donner lieu ici a beaucoup de comparaisons très-frappantes.
La pièce dont je veux parler et qui est intitulée : la Fille chrétienne, a été composée il y a deux ans tout au plus, peut-être moins. On l’a jouée l’année dernière au tekyèh du roi , dans son camp d’été , et c’est pour la première fois, cette année, quelle a été vue à Téhéran.
Par une innovation digne de remarque, le sakou est, avant que la réprésention commence, caché aux yeux des spectateurs. Un rideau formé de toiles de tentes l’environne. On veut qu’il y ait surprise; le poète cherche et prépare une première impression. Rien n’est plus simple pour nous, et, pour les Persans, plus nouveau. Quand les fanfares, qui annoncent d’ordinaire l’entrée des acteurs, se font entendre, des ferrashs enlèvent rapidement l’enceinte de toile qui dérobait la vue de la plate-forme, et voici ce que l’on voit :
Le sakou représente la plaine de Kerbela après le désastre. Les Arabes sont partis; il ne reste rien, rien que les tombes. Une épaisse jonchée d’herbes vertes étend ses rameaux çà et là sur les sépultures, en forme de tumulus,
et comme cette jonchée est disposée de manière à ne rien couvrir qu’à demi, on voit, dans les tombes, les corps des martyrs. Aux uns il manque la tète; aux autres les deux bras ; celui-ci a un bras de moins et la tète fendue ; celuilà, un enfant, a le corps traversé d'une flèche. Ces cadavres remuent, car ce ne sont pas des mannequins, mais les acteurs eux-mémes qui sont là couchés. Un tombeau, plus vaste, élevé comme un autel, est au bout du sakou : c’est celui de l’Imam Housseïn lui-même. On voit le saint, couvert de plaies, étendu sur sa tombe.
Ainsi le spectateur perçoit, en même temps, et ce qui est sur la terre et ce qui est dessous. Il voit le champ des martyrs et les martyrs aussi ; mais ce n’est pas tout. Des sabres, des lances sont plantés près de chaque fosse et rappellent le combat. Puis, à l’entour, des cardes de bougies allumées figurent la gloire céleste qui environne désormais les Imams, et les nimbes qui se sont allumés pour eux; de sorte que l’imagination est saisie à la fois par le silence et la solitude du désert, de l’horrible désert où s’est accompli un tel carnage, et par l’idée que tout est fini et que tout commence, puisque les saints , couchés et visibles dans leur sanglant repos , sont resplendissants de la splendeur éternelle.
Soudain entre dans le tekyèh une caravane. Ce sont d’abord des joueurs d’instruments divers; puis viennent des soldats, ensuite des chameaux lourdement chargés de caisses et de bagages que recouvrent des tapis de drap rouge brodés en couleurs variées ; enfin , une suite de domestiques à pied, et sur un cheval, caparaçonné d’or et portant une aigrette sur la tète , une jeune dame européenne : sa servante et des soldats terminent le convoi.
J’ai été frappé du costume de la dame européenne. Le
directeur du théâtre y avait donné des soins infinis. 11 avait consulté des lithographies, des gravures, et analysé la toilette d’une ou deux personnes qui sont à Téhéran. 11 y avait mis beaucoup de conscience et, à quelques égards, n’avait pas mal réussi. Le jeune garçon chargé du rôle de la Fille chrétienne était d’ailleurs très-joli. 11 portail une robe de satin vert , à grandes fleurs brodées ; c’était une étoffe de Lyon ; deux ou trois volants chargeaient le bas de la jupe; les manches étaient froncées; un petit châle de l'Inde se croisait sur la poitrine à la façon de nos paysannes. Un chapeau de paille, à larges bords, était entouré d’un ruban de velours noir, avec un nœud sur le côté. Mais tout cela paraissant un peu pauvre, la jeune dame avait mis un agdrou ; c’est le cordon de perles avec des pendants d’émeraudes ou de rubis, qui, attaché aux tempes, entoure le bas du visage. Enfin, et je voudrais me dissimuler cette circonstance, non-seulement la jeune dame européenne était à cheval, jambe deci, jambe de-là, comme les hommes, sur une selle persane; enfin elle était chaussée de jolies bottes noires, qui ne devaient pas monter beaucoup moins haut que le genou. C’est à peu près ainsi qu’avec beaucoup de recherches et de science, nos costumiers réussissent à produire des chefs-d’œuvre qui feraient sourire les gens des époques auxquelles on les assigne, s’il leur était permis de revenir faire leurs critiques.
La jeune dame chrétienne descend de cheval avec sa servante et ordonne au chef de ses ferrashs de faire dresser ses tentes sur le champ des martyrs , car elle ignore absolument quel est ce lieu où elle se trouve. Le domestique se inet en devoir d’obéir. On apporte un piquet, on commence à l’enfoncer, mais un long jet de sang
jaillit de la terre, du sang véritable, rouge, et qui tache a l’entour les herbes dont le sol est couvert. L’assistance fait un mouvement d’horreur. Le chef des ferrashs quitte cette place néfaste. 11 cherche à enfoncer son piquet dans d’autres endroits : partout le sang jaillit , et ù chaque nouvelle épreuve des cris d’angoisses sortent de l’assemblée. Enfin, l’Européenne, épouvantée, renonce à s’établir dans ce lieu funeste, et monte, avec sa servante, sur le tâgnumâ. Là, elle se couche et s’endort.
Alors le Christ entre dans le tekyèh, monte sur le sakou , et raconte à l’étrangère endormie dans quelle contrée elle se trouve, ce que c’est que Kerbela, le drame terrible qui s’y est accompli . Peu à peu la vision se termine et le Christ se retire.
Cependant, un Arabe du désert, un Bédouin, que naguère Housseïn avait comblé de ses dons, a appris ce qui vient de se passer dans le désert, au bord de l’Euphrate. Il n’a qu’une seule pensée, c’est le pillage , et il s'imagine pouvoir trouver encore quelque chose à enlever, quelque butin à faire du bien de son bienfaiteur, un lambeau quelconque échappé à la rapacité et à la furie des soldats. 11 se glisse dans le tekyèh avec les allures d’un voleur qu’il est. 11 monte sur la plate-forme. L’acteur que j'ai vu remplir ce rôle en avait non-seulement le costume, mais la physionomie, mais les gestes. 11 ne tenait pas son cahier à la main; il jouait au naturel; il était horrible dans son déportement louche et néfaste; il épouvantait. Eschyle n’a pas représenté la Force et la Violence d’une manière plus brutale; Shakespeare n’a pas pétri son Caliban d’une pâte plus grossière. 11 se glissa cauteleusement sur le sakou, sc mit à chercher les débris qu’il convoitait. 11 ne voyait pas les nimbes allu-
4i$ AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES,
més autour des tombes. Ils étaient naturellement cachés à une nature si obtuse. Ce qu'il ne voyait pas non plus, c’était un groupe de colombes blanches, toutes vivantes et apprivoisées, qui se promenaient sur le corps de l’Imam llousseïn; car la tradition veut que, pour défendre ces restes sacrés de l’ardeur du soleil , une troupe de ces oiseaux ait plané au-dessus. Il était absorbé dans son odieuse recherche, et bientôt il s’irrita, car il ne trouvait rien. La rage le prit; la rage contre l’Imam qui lui semblait le frustrer de ce qu’il espérait. C’était pis que la fureur du chasseur contre le gibier qui, en se dérobant par la fuite, lui dérobe sa proie. Il fouilla avec rage la tombe sacrée de llousseïn. Troubler le repos de la mort, l’action la plus odieuse que l’on puisse commettre aux yeux d’un asiatique, et quelle mort et quel cadavre! que l’on juge du frissonnement de l'assemblée. Mais l’horreur avait encore du chemin avant d’ètre à son comble. Le misérable, hors de lui, frappe les restes du martyr. Cela ne lui suffit pas; il se met à tourner violemment dans tout le champ funèbre; il cherche une arme. 11 trouve des poignards; ils ne lui conviennent pas; il les jette. 11 saisit des sabres, les aiguise l’un contre l’autre; mais le combat les a trop ébréchés; ils ont trop travaillé déjà contre les casques et les cuirasses, il les méprise. 11 trouve un couperet de boucher, c'est son affaire, c’est ce qu’il veut. 11 le brandit et se précipite à nouveau sur le corps saint. Alors il frappe, il redouble, il s’efforce, il gémit, il injurie, et, encore une fois, le sang jaillit à gros bouillons sous les coups qu’il porte. D'abord une voix lugubre l'a épouvanté. La voix de llousseïn est sortie du tombeau, proférant ces paroles révérées : « Il n’y a de Dieu que Dieu! > Il a eu peur; mais sa folie l'aveugle et le rend sourd; les gémis-
AUTRES COMPOSITIONS THÊATBALES. 449
sements mystérieux qu’il excite redoublent son épouvantable manie. Le sang qui coule à flots rougit ses mains, tache sa tunique, l’enivre, l’exalte et emporte la brute jusqu’au démon. Les colombes effarées voltigent autour de sa tête' il ne les voit pas. Soudain un cri terrible le rappelle à lui ; il reprend une sorte de connaissance , et , lançant en l’air une main rouge qu’il vient de détacher du cadavre, il fuit pour ne plus reparaître.
Alors entrent dans le tekyèh les anges, les prophètes, Mohammed, Jésus-Christ, Moïse, les Imams, les saintes femmes. Toute cette foule voilée, au désespoir, élevant les bras, se précipite sur le champ des martyrs, court à Housseïn. Mais je n’ai voulu raconter que l’action de ce drame bizarre qui , dans l’union des sensations les plus idéales et les plus matériellement sauvages, dépasse tout ce que j’ai vu ou lu jusqu’ici. 11 va sans dire que la fille européenne, éclairée déjà par le Christ, son propre prophète, se fait shyyte.
Je n’ai pas la prétention d'analyser ainsi tous les tazyèhs; je crois que ce que j’en ai dit peut suffire. Il arrive, dans le monde intellectuel comme dans le monde organique, que des productions qui semblent nées viables et sont même d’apparence robuste, contiennent cependant un germe d’atrophie qui se manifeste à un certain moment de leur existence, les arrête dans leur développement et les tue. Il n’est pas impossible qu’une telle force négative soit cachée quelque part dans la dramaturgie persane. Seulement, j’ai beau la chercher, je ne la vois pas. 11 me semble que toutes les conditions de la prospérité s’y trouvent réunies. Sans doute, le point de départ est hiératique, mais il n’est circonscrit par aucune loi acceptée ; aucun dogme ne lui impose; il fait tout plier
à ses convenances. 11 a trouvé moyen de s’établir au cœur d’une histoire vraie en elle-même, mais qu’il modifie, au gré de ses vues et de ses besoins, avec une telle liberté qu’il y fait entrer tout ce qu’il veut. Les légendes même, développées sur ce fond primitif et adoptées par le clergé, ne lui suffisent pas. Ces légendes, il les traite comme il a fait de l'histoire, les amplifie et les modifie, puis à ce fond ainsi modifié, il ajuste de nouvelles combinaisons. Le public l'encourage, accepte tout, ne discute rien, est prêt à tout et excite les poètes à ne pas regarder derrière eux, à ne pas s’arrêter. On peut se demander ce que serait devenu le théâtre grec s’il n’avait pas possédé la féconde légende des Atrides ; et qu’est-ce que cette légende en comparaison de celle que se sont élaborée les Persans? L’une contient peut-être l’humanité héroïque dans son orgueil sauvage, dans sa majesté souveraine, dans son intrépidité sans bornes, dans ses passions sans frein; elle y ajoute la candeur d’Iphigénie; mais, à tout ce trésor, sans lui rien dérober, la légende des Alydes joint encore le trésor des affections intérieures de l’âme; et depuis le dévouement enfantin de Habyb, jusqu’à la loyauté réfléchie de l’ambassadeur français, depuis le personnage si gracieux et si tendre de Zobevdèh, jusqu’à la tendresse instinctive de la petite Sekynèh, je ne vois pas ce qui manque.
Nos mystères du moyen âge ne peuvent ici entrer en comparaison, non pas, assurément, que je veuille les dénigrer; mais si la force du sentiment religieux y apparaît quelquefois d’une manière remarquable, il faut avouer que le plus souvent la poésie leur manque et que la vulgarité les étouffe. Ici, rien de semblable; la poésie déborde; la vulgarité ne se montre même pas. Ce qui sur-
AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 4.'il
prend d’abord, c’est qu’on y trouve relativement trèspeu de l’afféterie à laquelle la littérature persane s'est accoutumée depuis le quatorzième siècle. Ce n’est pas un style européen, sans doute; mais ce n’est pas non plus ce style surabondamment chargé et fleuronnant des poèmes et des collections d’élégies, qui est en usage partout. Les auteurs des tazyèhs cherchent infiniment moins les phrases que les autres poètes; ils courent à l’expression du sentiment, à l’expression la plus rapide et la plus vive, avec une ardeur qu’on n’était pas fondé «à attendre d’eux. Ils veulent réaliser des caractères, et ces caractères, ils les copient sur la nature même, telle qu’ils l’ont sous les yeux. Kassem est un jeune homme idéal, mais non pas un jeune homme impossible. J’ai vu un de mes amis, Mirza Rézy-Khan, Kurde, épris à ce point de la gloire guerrière qu’il pleurait la nuit, comme Alexandre, de n’avoir encore rien fait. A la honteuse défaite de Merw, qui a eu lieu il y a deux ans, des officiers se sont fait tuer, sans hésiter, pour sauver leurs soldats. De même, Zobeydèh est une fiancée parfaite. On ne saurait guère l’imaginer ni l’inventer dans un pays où il n’en existerait pas des types plus ou moins approchants. Ou je me trompe fort, ou l’on sera d'avis que rien du langage prêté par le poète à cette charmante fille ne sent la rhétorique, et si j'y mettais un peu de hardiesse, j’avouerais qu’à mes yeux elle semble une sœur et une sœur bien pure de Juliette.
J’ai dit que la langue employée dans les vers du tazyèh était la langue vulgaire, et que tous les auditeurs, même les enfants, pouvaient la comprendre. On a pu se convaincre qu’elle avait peu d’emphase, beaucoup de sincérité. Dans le texte, l’élégance et les grâces naturelles
4o2 AUTRES COMPOSITIONS THEATRALES.
abondent, et quand il le faut, la concision et l’expression la plus énergique se présentent sans devenir triviales. Mais l'auteur se permet toutes les élisions, tous les resserrements de syllabes, tous les renversements d’orthographe, toutes les suppressions de particules du langage parlé. La façon d’écrire est incorrecte au point de vue des livres, mais incorrecte à la façon de Plaute et de Térence. Ce sont de ces incorrections que les grammairiens contemporains flétrissent; mais que les grammairiens postérieurs adorent et recommandent tout particulièrement aux admirations de la postérité. Enfin, ce qui me parait digne de considération au suprême degré, ce que j’ai déjà signalé plusieurs fois et veux signaler encore, c’est l’union si étroite, si intime, si passionnée de ce théâtre, de ces inventions, de ces peintures de caractères et de mœurs, de ces personnages si faiblement historiques et admis comme si réels, de toute cette poésie, enfin, avec l'esprit du public.
Le public, on l’a vu , ne se considère pas comme un public, il est acteur. A tout moment on l’entraîne dans l'action et il se laisse prendre; il fait plus : par ses pleurs, par ses acclamations et ses gémissements, il se donne, il se livre, il veut être pris. Quand l’acteur s’écrie : O musulmans! tous les auditeurs sont prêts. Quand il dit :
0 femmes! Le femmes répondent par leurs sanglots. On n’applaudit pas. 11 n’est pas question ici d’une admiration littéraire ou d’une pâmoison sur un bien-dire. On souffre , on pleure, on donne son âme, et quand on entend dire :
« ASengheledj, il y a un tazyèh ! » on y court. De sorte que le public persan est placé à l’égard de ses drames comme
1 était le public grec à l’égard des siens, avec un intermédiaire en moins.
A Athènes, en effet, il se dressait, entre le public et la scène, l’autel dont la réalité religieuse imposait; aux côtés de l’autel évoluaient les chœurs, plus réels que les personnages de la tragédie et tenant à la fois et à eux et aux spectateurs à qui ils parlaient. Là, ii n’cn est pas de même. 11 n’y a pas d'autel , il n’y a pas de chœurs. C’est l lrnam lui-même qui parle aux musulmans quand il le juge nécessaire, et les musulmans l’entendent et s’émeuvent. Le directeur, l'oustad, pourrait bien passer en certains cas comme un intermédaire, puisqu’on le voit faire la prière, s’agiter constamment sur la scène , préparer publiquement les accessoires ou les moyens de l’action sans gêner personne. Mais si bien venue que soit sa parole lorsqu’il la fait entendre, elle n’est point jugée seule possible, et l’on préfère évidemment les apostrophes des personnages du drame eux-mêmes. De là cette puissance d’émotion, cet intérêt actif qui n'a pas d'égal dans les temps modernes. Je veux que le théâtre de Shakespeare ait exercé sur les contemporains un grand intérêt d’admiration, de curiosité; je veux que les seigneurs et les dames de la cour de Louis XIV aient applaudi avec émotion les pièces de Racine; je veux encore que l’Egmont de Goèthe et le Guillaume Tell de Schiller aient singulièrement troublé les jeunes imaginations allemandes; mais tout cela me parait néant quand je me reporte à cette terrible première représentation des Euménides, où les Furies d’Eschyle, en se précipitant sur la scène, firent reculer l’assistance, et je ne retrouve cette possession de l’être entier du spectateur par le drame que dans les tekyèhs persans; mais là je la retrouve tout entière; et comme j’ai subi moi-même ces ensorcellements, ces entraînements communs, ce magnétisme d’une
foule dans laquelle l’électricité circule et qui la communique à tout ce qui l’approche, je suis amené à cette conclusion nécessaire que le théâtre européen n’est qu’une élégance de l'esprit, une distraction , un jeu, tandis qu’à l’exemple du théâtre grec, le théâtre persan, seul, est une grande affaire.
Je crois que personne ne révoquera en doute cette vérité que, si la nation qui vit entre l’Inde et la Turquie avait adopté, pour système de philosophie la méthode expérimentale, son théâtre n’existerait pas. Elle se contenterait des fantoccinis de Eara-Gueuz et des farces grossières que ses bateleurs exécutent, et qu’on appelle les bakkalbazys, ou « pièces de gueux. » Elle n’en aurait pas moins d’esprit cependant. Elle aurait déjà peut-être transformé ces grossièretés en saynètes : de la saynète elle aurait passé au vaudeville, peut être eût-elle abordé la comédie de caractère. Je crois qu’elle aurait pu combiner des infiniment petits d'une manière aussi ingénieuse pour le moins que Goldoni ou Collin d’IIarleville, mais elle n’aurait pas eu son théâtre. C’est l’habitude générale de planer sur tout et partout, de ne payer guère moins de respect à la fiction qu'à la réalité, de ressentir pour l'erreur une tendresse non moins grande que pour la vérité, d’adorer surtout, d‘adorer partout, d’adorer toujours les idées, en tant quidées, n’importe lesquelles, pourvu qu’elles soient idées , voilà ce qui a produit ce système dramatique et sa puissance. Entre le poète et le public, c’est ici le public qui est le plus poète des deux, le plus imaginatif, et qui pousse l’autre si bien qu’il ne s’arrête ni ne peut s’arrêter. Le goût de tout concevoir, tout savoir, tout voir, amène seul ces étonnants conflits de l’esprit et de la matière où vousavez à la fois sur la scène, là, sous les
AUTRES COMPOSITIONS THEATRALES. 4do
yeux, des cadavres mutilés, montrant leurs plaies béantes, le sang coulant à flots, du vrai sang, et les anges, et les prophètes, et les visions. J’ai vu apparaître Aly-Ekbèr, après sa mort, la hache d'armes enfoncée dans son crâne fendu en deux et le sang lui ruisselant sur la face; il chantait les louanges de Dieu. Tout cela n’est pas très-raisonnable, sans doute ; mais je mets le raisonnable au défi de rien créer dans son genre qui exerce sur des âmes humaines la puissance de ces absurdités. Or, une création ne vaut que par sa force.
Il se présente encore ici un problème assez curieux : Une nation, dans sa vieillesse, à plus forte raison dans sa décrépitude, a-t-elle coutume de produire des œuvres aussi considérables? J’avoue que je n’en connais pas d’autre exemple que celui dont il est question ici. Que le peuple persan soit vieux, il n’est pas besoin de le démontrer. 11 est plus vieux que l’histoire. Ses institutions démantelées sont comme lui ; les tribus turkes n’ont pas renouvelé son sang au delà d’une limite assez restreinte. Hien que que la richesse extraordinaire et le désordre de son domaine intellectuel prouveraient assez son grand âge. Se3 mœurs faciles, relâchées, tolérantes, fatiguées; son incrédulité politique, son indifférence sociale, tout achève le tableau auquel la tournure profondément démocratique des idées, partout où ne régnent pas les tribus, vient donner le dernier coup de pinceau. D’où vient donc qu’un peuple, à un tel moment de la vie, ait un tel retour de jeunesse? Je m’étonnerais moins s’il ne s'agissait que de chefs-d’œuvre à notre mode, mais à celle d’Eschyle 1 Sans doute, il y a bien dans les tazyèhsdes marques assez sensibles d’une intelligence très-vieillie , absolument comme dans les drames de l’Inde. Ainsi, un peuple jeune
4o6 AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES.
et naïf n’a pas tant de douceur d’expression, tant de politesse, un tel culte des convenances, etsurtout n’emprunte pas des effets tragiques à ce sentiment, devenu une vertu. Néanmoins je ne crois pas me tromper en attachant un grand prix aux productions du théâtre persan, et je continue à m’étonner de leur existence. Pour rendre plus grande encore la difficulté à résoudre, je dois ajouter que cette passion du drame ne s'est pas emparée des seuls musulmans; elle a atteint les Juifs. A la vérité, ceux-ci n'osent pas représenter leurs productions; ils craignent qu’on ne les accuse de vouloir parodier les tazyèhs des Imams; mais il les écrivent. Ils les écrivent en vers, comme font les poètes persans; il les écrivent dans la langue de la Gémara, les lisent avec passion, y ajoutent tous les jours, composent sans cesse sur de nouveaux sujets. C’est ainsi qu’ils aiment surtout à entendre, dans ce moment, un poète lisant dans une de leurs assemblées, soit la Ruine de Jérusalem , soit l'Incendie du Pcntateuque , par l’empereur Aposthoumos (Posthumus), soit le Massacre des 80 ,000 jeunes gens par les Chrétiens, soit la Mort de Zacharie j les sujets sont très-nombreux. Je n’ai vu aucune de ces pièces; je ne saurais donc me prononcer sur leur mérite; j’en signale seulement l’existence pour montrer à quel point est forte et contagieuse la passion dramatique des Persans, puisqu'elle passe d’eux aux Juifs qui vivent sur leur territoire. 11 faut ajouter, du reste, pour prévenir toute erreur, que ces Juifs sont des descendants de prosélytes, presque tous, et qu’il y a, dans l’Iran, extrêmement peu de familles qui proviennent réellement des Hébreux.
J’ai posé la difficulté, mais comme je ne sais absolument que dire pour la résoudre, et que je ne pourrais
que me livrer là dessus à d’assez pauvres raisonnements, je laisse la question à un plus sagace et je conclus.
Ce théâtre, qui a tant de valeur et une valeur si vraie, qui s’est emparé si puissamment du génie national et que toutes les classes, depuis le roi jusqu’au mendiant, écoutent, inspirent, encouragent, qui occupe une place si considérable dans la vie publique de la nation, ce spectacle, je dois le redire, est méprisé des doctes et en horreur au clergé. Ceux-là mêmes qui vont y pleurer et qui contribuent de leur argent à ses splendeurs, affectent de le mépriser en paroles. On ne considère pas les tazyèhs comme des œuvres littéraires, et personne ne se vante de les avoir composés, si bien que je ne connais pas un seul de ces poètes que j’admire sincèrement, et je ne crois pas en avoir vu un seul.
Cette humilité attachée au rôle d’auteur dramatique n’est point, du reste, une anomalie sans exemple. On sait ce que, dans la Grèce artiste, Platon a écrit des poètes et Plutarque des sculpteurs et des peintres. A Rome, de même, les esprits les plus lettrés de la république se croyaient obligés en conscience de déverser le mépris sur la littérature et sur les productions plastiques qui les charmaient. Les hommes affectent volontiers une gravité de convention qui les porte à feindre un amour exclusif pour les choses positives, et à mépriser le reste; et ce que les doctes sont appelés par métier à considérer exclusivement comme positif, c’est la science, c’est la philosophie, c’est la théologie. Si les auteurs de tazyèhs prétendaient se renfermer avec scrupule dans les termes des traditions sacrées, ils s’attireraient moins de reproches. On leur en voudrait toujours de violer les règles les plus impérieuses du Koran, de repousser dans l’ombre Dieu, le Prophète,
jusqu’à un certain point Aly lui-même, de tendre à créer une religion qui n’est pas universelle, mais seulement persane, d’amener et de poser en scène des êtres surhumains que la pensée seule doit envisager. On leur reprocherait bien d’autres hérésies moins excusables encore; mais du moins on ne diraitpas d’eux, comme on le répète journellement avec mépris dans les cercles lettrés: * Quels menteurs! *
Heureusement, les auteurs des tazyèhs ne sont pas des critiques, ne s’occupent en aucune façon de se composer une esthétique à leur mode pour s’en faire un bouclier ; on la leur fera plus tard quand il ne seront plus et auront perdu leurs derniers successeurs. En attendant, estimés ou non, ils écrivent avec passion et produisent de belles choses dans l’obscurité où le dédain les oblige à vivre. Ils ne savent pas eux-mêmes qu’en négligeant les prétendues choses positives qu’on leur préfère, ils sont en Asie les seuls qui non-seulement cherchent, mais trouvent la vérité, je dis la vérité humaine, le sentiment vrai des passions, des mobiles du coeur, des ressorts du caractère. Ils trouvent et montrent l'homme intérieur dans sa plus haute grandeur, danssa plus hideuse faiblesse morale. Ils déshabillent le scélérat et l’exposent avec ses plaies toutes nues sur la scène; ils pénètrent, la lanterne à la main, dans l’âme des saints, des héros, de la femme, de l’enfant et instruisent le spectateur. Mais les savants, dans tous les pays du monde et dans tous les temps, ont négligé d’apercevoir cette science poétique, cette analyse humaine : comme les chevaux de carrosse, ils ont des œillères, et n’aperçoivent que les livres ouverts sous leur nez. Quand une fois la poésie est vieille, morte dans son action sur les masses, enterrée dans les hypogées des bi-
AUTRES COMPOSITIONS THEATRALES. 4ê>0
bliothèques, c’est alors qu'ils s’en avisent, l’aperçoivent, l’atteignent sur un rayon poudreux, la déshabillent de ses bandelettes, soufflent sur la poussière qui la couvre, crient, déclament, remuent les bras et annoncent qu’ils vont l’expliquer. Mais tant qu’elle parle, vit, chante et ravit les hommes, à l’aspect de ses yeux brillants, de son divin visage, à l’accent ineffable de sa voix, les savants sc donnent bien de garde de reconnaître son existence, ou la traitent volontiers comme une fille des rues. Les beaux commentaires que l’on composera dans deux cents ans sur les tazyèhs ! et comme les rhétoriciens et les critiques de ce temps-là feront tapage contre leurs contemporains incapables, diront-ils, de produire d’aussi nobles choses, et même, ajouteront-ils avec modestie, de les comprendre, si nous n’étions pas là, nous, pour les expliquer!
APPENDICE
KETAB-È-IIUKKAM
(le livre des préceptes)
Dieu est le très-grand. Lui, il est le très-sublime. Au nom de Dieu le très-sublime, le tiès-sublime ! Dieu! 11 n’y a pas de Dieu sinon lui, le très-sublime, le très-sublime. Dis : Dieu est le très-sublime au-dessus de tout ce qu’il y a de plus sublime. Il n’est pas possible de séparer de ce souverain maître sa sublimité Cela n’est possible en rien, ni dans les deux, ni sur la terre, ni entre les deux. Il crée ce qu’il veut par son commandement. En vérité, Lui, il est le sublime par excellence, ce qu'il y a de sublime, le vrai sublime.
( Dieu parle au Bab) : Dieu est le très-auguste1 ! En vérité, c’est là le nom par lequel se distingue ce qui est de ce qui était avant. En vérité, il a été révélé de la part de ton Seigneur, dans l'espace d’un jour et d’une nuit entière, quatre mille lignes qui, si Dieu les a réellement
1. Le mot œvjm est, en effet, employé par les Bàbys dans les cas où les inusulnans se servent de l’expression errahmdn. Ils se reconnaissent entre eux îi l’nsage affecté de cet adjectif et de quelques autres qui, d'ailleurs, sont usités aussi par leurs adversaires, mais avec moins de prédilection.
APPENDICE
révélées *, donnent pour toute l’année le nombre de toutes choses exprimées par ces quatre mille lignes. Calcule donc ce qui est venu de toi : ensuite expose-le jusqu’à ce que la balance de l’année soit complète, et qu’il n’y ait plus à aller au-dessus. Et, en vérité, ce (que tu annonces ici) est le don de ton Seigneur aux créatures I Et il n’y a rien là de ta part, sinon que tu t’es rappelé ce qui est révélé de par Dieu, le souverain Seigneur, l’impénétrable! et expose le nombre de toutes choses d’après ceux qui connaissent Dieu, et qui garantissent ses décrets. En vérité, nous avons (nous, Dieu,) déterminé l’ensemble et le détail des chapitres de ï Exposition} pour ce qui a trait à ce qui arrivera (aux croyants) après leur passage sur la terre, ou (encore) par rapport à ces vérités qu’ils considèrent et qui ont été révélées par Dieu, et eux, ils ont persévéré dans la loi de Dieu, et Dieu les secourt avec sollicitude aussi longtemps qu’ils patientent.
Celui que Dieu manifeste (le Bàb) a mis ceci en lumière dans l’École
Lui (Dieu), il est le très-beau (la beauté môme1 2 3).
1. C’est-à-dire que, si Dieu est réellement l'auteur des préceptes qui vont suivre, ils doivent être au nombre de 4,000 beyts ou lignes manuscrites, renfermant un nombre de lettres voulu. C’est là, en effet, d’après la doctrine musulmane, un des signes les plus irréfragables en môme temps que les pins nécessaires du caractère prophétique. Tout envoyé de Dieu, tout Imam doit être capable de rédiger en un jour et une nuit, en vingt-quatre heures, quatre mille beyts. Le Bàb se vante ici de l’avoir fait, et Dieu lui dit de le proclamer.
2. L'École est la chambre dans laquelle le Bàb enseignait ses premiers disciples à Shyraz,en 1849. Il y a ici une expression persane qui donne à ce début du paragraphe le cachet de la langue vulgaire; mais ce qui suit est en arabe.
3. Ceci est une expression platonicienne qui se retrouve fréquemment dans les écrits des magiciens. En qualifiant cette expression de platonicienne, je n’entends pas dire assurément qu’elle ait été inventée,
Dieu, il n’y a pas de Dieu sinon lui, l’auguste, l’aimé! De lui vient ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre, et ce qui est entre les deux; Lui, il est le protecteur, l’éternel, le bienfaiteur, Dieu, l’auguste, l’aimé, Aly (le Grand1). En vérité, il est l’Exposition (la source de l’Exposition et son but) et ce qui est en elle.
(Dieu parle au Bdb) : La bonne direction vient de moi pour toi.
(Le Bdb parle à Dieu) : Aly (ô grand) ! En vérité il n’y a pas de Dieu sinon toi! Et, en vérité, le commandement, l’œuvre et la création viennent de toi. Et il n’y a pas une seule chose sinon dans toi. Et, en vérité, celui que tu manifestes (les prophètes passés, présents et fufurs et moi-même) vient de toi, et les preuves qui te concernent, certainement tu les enseignes par ta faveur, et les paroles que tu ne veux pas dire ne se retrouveront qu’au jour de la consommation finale (du monde). Ce qui est dans l’Exposition, c’est jusque-là seulement que nous buvons le lait de la mamelle 2. En vérité, toi, pour le signe de ta main, certes, tu es le glorifié dans ton signe3.
lion plus que l’idée qu’elle exprime, par les Grecs. Elle se trouve fréquemment employée dans les textes cunéiformes et rendue par le môme mot qu’on voit ici : abhy. Elle est parfaitement chaldéenne d’origine; mais, pour nous, le dogme qu’elle expose nous est surtout familier par l’adoption qu’en a faite Platon.
1. Le nom d’Aly se trouve ici pour donner satisfaction aux néophytes persans. Du reste, les Bâbys conservent, du moins dans les rangs inférieurs, beaucoup de partialité pour le nom et la mémoire du héros et du saint national, bien que la nouvelle religion ne fonde plus rien sur lui. Outre ces motifs, qui ont fait placer ici son nom, non pas comme dénomination, mais comme qualificatif, il y a aussi avantage à ce qu’un lecteur musulman, qui trouverait ce livre par hasard, pùl sc rassurer sur son orthodoxie en y lisant un nom sacré pour lui.