‹ Les religions et les philosophies dans l'Asie centraleChapitre 6 sur 68 · LES LIBRES PENSEURS LE CONTACT DES IDÉES -EUROPÉENNES · texte numérisé non relu

LES LIBRES PENSEURS LE CONTACT DES IDÉES -EUROPÉENNES

Le moulla Nasreddin avait deux veaux. L’un tira tellement sur sa corde qu’il réussit à la casser et il s'enfuit dans le désert. Le moulla, fort en colère, prit un bâton et il se mit à frapper à coups redoublés sur le veau qui était resté tranquille à son piquet. — Vous n’y pensez pas, moulla ! lui crièrent ses voisins. La pauvre bête ne vous a donné aucun ennui, vous feriez beaucoup mieux de courir après celle qui s’échappe. — On voit bien, répondit le moulla, que vous ne connaissez guère celle-ci ! S’il arrive jamais qu’elle rompe sa corde, elle me donnera bien autrement de mal que l’autre !

Le moulla Nasreddin, Marforio asiatique, n’aurait jamais pu mieux dépeindre, s’il l’avait voulu faire, le naturel de ses compatriotes, de leur nature fort attachés aux idées religieuses et très-préoccupés des questions philosophiques ; mais, s’il leur arrive de rompre la corde, ils vont plus loin au hasard que personne, et leurs divagations irrespectueuses ne connaissent pas de limites ni de points d’arrêt.

Un ghoulam ou cavalier nomade en voyage rencontra un jour, à la porte d’une ville, et je crois me rappeler que

c’ctait Zendjan, dans le Khamsèh, un vieux prêtre courbé par l’âge qui, d’une main, s’appuyait sur son béton, et, de l’autre, tenait tout près de son œil droit un livre que, tout en cheminant, il paraissait lire avec beaucoup d’attention. En même temps, il pleurait.

Le ghoulam lui cria : Salut à vous, séyd !

— Et à vous le salut 1 répondit l’autre.

— Pourquoi, séyd, vous en allez-vous ainsi pleurant?

— Ah ! mon fils ! c’est que je suis vieux et que je n’y vois plus du tout de l'œil gauche.

— Voilà, certes, un grand mal, dit le cavalier, mais puisque vous n’ètes plus jeune, n’avez-vous pas eu le temps de vous y faire? Ce n’est pas pour cela que vous gémissez si fort.

— Je pleure sans doute pour une autre cause encore, répliqua le séyd ; c’est que je lis en ce moment le Livre * de Dieu, et en considérant combien c’est beau, juste et bien dit, je ne saurais me défendre de verser des larmes de tendresse.

— Vous en avez sujet assurément, repartit le cavalier ; mais, à votre âge, sans doute ce n’est pas la première fois que le Koran est dans vos mains, et le connaissant de reste, votre admiration a eu le temps de s’émousser.

— Vous avez raison, mon fils ; mais c’est que, voyezvous, à bien considérer plus d’un passage, on croit comprendre que si l'apôtre de Dieu avait écouté plus attentivement la révélation de l'archange Gabriel, il rtous y serait commandé tout le contraire de ce que nous y trouvons.

— Vous avez peut-être raison, séyd ; mais pourquoi en gémir ? Ce qui est juste en soi, faites-le sans vous soucier des prescriptions maladroites.

HS

Ici le séyd se mit à sangloter beaucoup plus fort et, d’une voix entrecoupée, il s’écriait, tout en branlant les mains :

— Si ce n’était encore que cet imbécile de Prophète I Mais n’est-il pas évident, en plus de dix endroits, que Gabriel lui-même n’a pas compris le premier mot de ce que le Tout-Puissant lui dictait ! *

Ici le cavalier se mit à rire, et il allait encore chercher à presser le séyd de prendre ses propres réflexions en patience ; mais, tout en devisant, ils avaient dépassé la porte de la ville, et comme ils se trouvaient à l’entrée d’une ruelle, le vieillard, se détournant, y entra sans prendre congé de son compagnon qui l’entendit murmurer :

— Que le Prophète, que l’ange Gabriel n’aient pas su ce qu’ils disaient, il n’y aurait que demi-mal ; mais quand on voit que l’autre lui-même...

Ici le séyd disparut derrière l’angle d’un mur et le cavalier ne put savoir ce qu’au juste son interlocuteur avait prétendu insinuer.

Il faut voir cette espèce de dialogue joué par deux esprits forts persans, avec les gestes, les grimaces, les attitudes, toute la mimique, enfin, qui s’y peut rattacher.

Je raconterai encore quelque chose dans le même goût. De telles historiettes sont aussi des documents.

Un homme aimable de ma connaissance était allé faire une visite chez un de ses amis. Il le trouva fort occupé d’une question qui le tourmentait grandement et non sans motif, car il ne cherchait rien moins que l’accord du libre arbitre et de la grâce, problème tout aussi délicat et non moins sérieux chez les musulmans que chez nous. D’une part, on ne saurait mettre de bornes à l’omnipotence di-

vine ; d’autre part, il serait hérétique d’émettre le plus léger doute sur la responsabilité de l’homme ; le Prophète l’a dit, Aly l’a affirmé, l’imam Djafer Sadek l’a confirmé. Incliner à droite, pencher à gauche, c’est sortir de l’orthodoxie et verser on ne sait pas où. Comment donc faire? Tel était le problème dont se tourmentait l’ami de mon ami. La conversation s’engagea sur cette thèse, avec passion de la part du maitre de la maison', complaisance du côté de son visiteur. Tandis qu’ils argumentaient de leur mieux, ce dernier, assis près de la fenêtre, crut apercevoir un homme qui se cachait et semblait vouloir pénétrer dans la maison sans être vu.

Tout en suivant la discussion, il guettait les mouvements du personnage mystérieux et il les trouva si suspects qu’il interrompit son savant interlocuteur au milieu d’un dilemme de la plus intéressante obscurité, pour appeler son attention sur le manège de l’inconnu.

Mais juste au moment où, avec impatience, le philosophe jetait un regard du côté que le doigt de son hôte lui indiquait, l'homme avait disparu et la dissertation flambait plus brillante que jamais, quand, tout à coup, on entendit de grands cris, et les domestiques se précipitèrent dans la chambre, brandissant des bâtons et gesticulant : un voleur venait d’emporter plusieurs ustensiles de prix.

Là-dessus, mon ami partit d’un éclat de rire, et s’adressant à son disputeur contrarié : Vous me rappelez, lui dit-il, l’histoire d’un astrologue qu’un jeune homme s’était chargé d’entretenir et de distraire pendant que le camarade du jeune homme faisait la cour à sa femme. — Il lui disait : Seigneur astrologue, vous êtes un homme d’une science profonde, et je suis venu vous demander si

demain est un bon jour pour entreprendre un voyage que je médite.

L’astrologue prit ses tables et Son livre, jeta ses points et, plongé dans son calcul, se prit la barbe et laissa tomber ces paroles : Saturne est dans le bélier... En soi, ce n’est pas mauvais. Mais, quoi? Vénus est en opposition avec Saturne? Oh! oh! cela ne vaut rien!,.. Ah! diable! Voici encore Mercure qui entre dans le Scorpion! Monsieur, renoncez à ce voyage, il vous serait assurément funeste.

Le jeune homme, pendant que l’astrologue parlait, le contemplait avec une profonde admiration, et quand il eut fini, il lui dit humblement : Tant de perspicacité me rend confus. Mais j’y vois des limites.

— Et lesquelles donc?

— Gageons que vous ne sauriez me raconter par le détail ce qui se passe en ce moment dans votre enderoun.

— Ainsi, continua le narrateur, vous vous occupez du libre arbitre et de la grâce, de ce qu’a prétendu le Prophète, et si l’imam Djafer le Véridique nous a fait des contes ou non, et vous laissez voler vos tasses. Vous trouvez-vous bien raisonnable ?

On voit ainsi que, parmi les Persans, il existe aussi ce qu'on pourrait appeler l’école de la grosse raison, une théorie qui porterait les hommes à s’occuper uniquement des objets qui tombent sous leurs sens et à s’attacher, sans distraction, à leurs intérêts les plus matériels et les plus prochains. Pour les partisans de cet ordre d’idées, la religion est une convention qu’il faut respecter de peur des inconvénients qu’entraînerait l’affectation contraire ; mais la philosophie n’étant pas commandée, on doit la fuir avec soin, comme on fuirait un magasin de bombes. Ceux

de ces projectiles qui ne sont pas dangereux, sont creux. Il n’en existe pas dont il soit bon de s’approcher.

On ne rencontre guère de ces sceptiques que dans les grandes villes, à Téhéran surtout. Ils se voient parmi les Mirzas et les membres de l’administration. Ce sont de bons compagnons, et je ne dirai pas des gens d’esprit, parce que les sots sont si rares en Asie qu’on ne saurait faire une catégorie de leurs contraires ; mais ce sont des gens joyeux et d’entretien agréable. Après tout, leurs négations n’ont pas grande importance et n’exercent guère d’influence, parce que l’action irrésistible de la race les rend extrêmement intermittentes et incomplètes.

On a souvent remarqué, en Europe, que les gens de l’humeur que je décris, tout en s’élevant contre des idées religieuses ou philosophiques coordonnées, entretiennent assez souvent des superstitions qui ne le sont pas. On les voit fortement contraires à toute doctrine précise et définie, mais ils ont une peur terrible du hasard. Ils ne croient pas en Dieu ; mais ils voudraient que le vendredi n’existât pas dans le calendrier, ou, s’ils se sont glorieusement affranchis de cette inquiétude et s’ils la proclament puérile, c’est au lundi qu’ils en veulent. La statistique des voyageurs en chemin de fer porte cet irréfragable témoignage, qu’à certains jours, comme le treize de chaque mois, une dépression de recette considérable se manifeste ; et les gens du métier considèrent le fait comme normal. On ne peut donc se soustraire à cette conclusion scientifique, que la population rationaliste des grands centres n’admet que sous bénéfice d’inventaire l’autorité de l’Église, mais ne fléchit pas dans son respect profond pour l’influence astrologique du treizième jour.

Si cette inconséquence remarquable a lieu en Europe, on ne s’étonnera pas de la trouver en Asie. Les gens qui expriment les opinions que j’ai indiquées plus haut ne les ont pas à un égal degré à toutes les heures de la journée et surtout de la nuit, et quand ils voyagent en pays suspect, et quand ils craignent une disgrâce de leurs supérieurs, ou que la disgrâce est arrivée. Or, comme l’existence des Orientaux est beaucoup trop agitée par leurs passions, leurs convoitises, leurs plaisirs, leurs indiscrétions, leurs audaces, leurs faiblesses, pour qu’une tranquillité et une sécurité uniformes donnent tout à fait libre carrière à leur esprit d’opposition, on doit considérer l’état de présomptueuse confiance décrit tout à l’heure comme exceptionnel dans la vie de tout homme qui en fait parade, comme une fanfaronnade qu’il n’aurait pas osé faire la veille et dont il se repentira le soir ; enfin, très-souvent, comme une exhibition hypocrite qu’il suppose de nature à plaire à un Européen, à un Ketmân qui n’est pas dans son cœur, tout en courant sur ses lèvres. Vous retrouverez le môme homme, à peu de temps de là, partant en pèlerinage pour Kerbela ou pour Meshhed.

On ne saurait donc accorder aucune importance générale à des façons de parler qui, si hardies qu’elles soient, et même d’autant qu’ elles sont plus hardies, restent toujours sans portée. Seulement, telles qu’on les voit, on peut se demander si elles ne sont pas le résultat du contact des Étrangers, si la fréquentation européenne n’est pas de nature à en répandre, dès à présent, le goût, et, plus tard, à leur donner du corps, de la solidité, une sorte de raison d’ètre qui leur manque aujourd’hui. Pour u'0>, je ne le pense pas.

Je sais bien que les Russes ont appris aux Persans l’existence de Voltaire. Les Mirzas dont je parlais tout à l’heure ont volontiers à la bouche le nom de cet écrivain. Mais soit que les rapports qu’on leur en a faits aient été singulièrement 'incomplets, ou qu’ils les aient euxmémes compris d’une façon fort étrange, le Voltaire que l’on connaît en Perse est un personnage absolument étranger à celui que le xvm* siècle appelait dévotement f le Patriarche de Ferney. Je me suis fait décrire ce Voltaire asiatique par un bon vivant, grand rieur, qui en faisait un cas extrême, et qui en parlait avec une telle assurance, qu’on eût juré qu’il l’avait connu et beaucoup fréquenté.

— Valatèr, me dit-il gravement, était un écrivain français, mais quel homme! Un vrai chenapan ! Il se promenait dans les bazars, le bonnet sur l’oreille et la chemise déboutonnée, une main sur le gama, le poing sur la hanche. 11 passait ses jours chez les Arméniens, à boire, et ses nuits ailleurs. Ce qu’il avait surtout en haine, bien qu’il fit des malices à chacun, c’étaient les Moullas! Oh ! pour les Moullas, il n’était misères dont il ne les assommât! Aussi ne P aimaient-ils point et se plaignaient-ils toujours de lui au chef de police. Mais il était madré; il échappait sans peine à toutes les poursuites. Dans ses moments de bonne humeur, il a composé une quantité de chansons qu’on lit encore : les unes sont sur ces infortunés Moullas, qu’il arrange de toutes pièces, et les autres sur le vin des Arméniens et les charmes des femmes qu’il fréquentait. C’était un terrible vaurien!

Voilà le Voltaire que l’on connaît en Perse, et, à ce sujet, je remarquerai qu’on ne se rend peut-être pas assez compte, delà difficulté extrême de faire voyager une idée,

de peuple à peuple, sans la casser, j’entends sans la modifier beaucoup, et, tellement, que lorsqu’elle est rendue à destination, elle n’a plus généralement de ressemblance avec ce qu’elle était à son point de départ. Je viens de le montrer pour Voltaire; je le montrerai maintenant pour Napoléon.

On sait de quelle gloire le nom de ce conquérant resplendit en Asie. On trouve des portraits du premier empereur partout, et chacun s’en entretient volontiers. Voici ce que m’en racontait un fonctionnaire supérieur d’une petite ville située sur le littoral de la Caspienne :

« Naplyoun, me disait-il, était un prince d’une valeur, d’une intrépidité, d’une sagesse et d’une science incomparables! Jamais, dans les souverains des temps anciens, on n’en a connu un qui approchât de sa poussière. Alexandre aux Deux Cornes et Petry (Pierre le Grand), de qui sont-ils les chiens? Mais ce qui était surtout remarquable en Naplyoun, c’était sa perspicacité. Je vais vous en donner une preuve :

* Un jour, un de ses domestiques résolut de gagner sa faveur. Pour cela, il se proposa, après y avoir beaucoup rêvé, de lui faire hommage d'un chapeau. Au fond, ce n’était que fourberie ; car cet homme, scélérat consommé, cet homme ne cherchait rien moins qu’un moyen sûr d’assassiner son maître, et, par l’idée de ce chapeau, il crut l’avoir trouvé.

« H se présenta devant Naplyoun, un jour que celui-ci était assis sur son trône, entouré de toutes les Colonnes de l’empire, c’est-à-dire de tous les Grands de l’État. 11 s’approcha humblement, tenant dans ses mains un plateau d'argent, sur lequel était placé un chapeau magnifique, un chapeau tellement beau, que tous les assistants s’écriè-

rent en le voyant qu'un tel chapeau ne pouvait pas avoir été fait au bazar.

• Le traître domestique, voyant cet enthousiasme général, en éprouva un surcroît d’espérance pour l’accomplissement de ses ténébreux desseins, et s’agenouillant au pied du trône, il y déposa son plat et son chapeau, en murmurant d’une voix modeste :

« Que je sois votre sacrifice! Je supplie l’Oratoire du monde d’accepter ce misérable chapeau, que je mets dans la poussière bienheureuse de vos pieds. »

« Naplyoun, qui avait d’abord partagé l’admiration universelle soulevée par la beauté merveilleuse du chapeau, n’en était cependant pas aveuglé. 11 se méfia de quelque chose, et d’une voix terrible, auprès de laquelle un coup de tonnerre eût pu à peine se faire entendre, il ordonna au domestique d’avoir à mettre immédiatement le chapeau sur sa propre tête.

« Le misérable (puisse-t-il être maudit pendant toute l’éternité!) pâlit à cette proposition; mais il dut obéir; il mit en frémissant le chapeau sur sa tète coupable. Aussitôt on entendit une détonation, et le monstre roula mort sur le tapis. Le chapeau contenait un pistolet chargé ! Jugez, d’après ce fait, à quel degré Naplyoun possédait l’art de lire sur les visages et dans les cœurs! »

Tous les Persans qui entendaient ce récit firent des exclamations enthousiastes, et ne parurent pas concevoir le plus léger doute sur la parfaite authenticité de l’histoire. Le narrateur se tourna de mon côté, et me dit négligemment que, sans doute, nos livres devaient avoir conservé le souvenir de l’anecdote, mais qu’il y pn avait tant du môme genre... Je m’échappai en phrases générales, et on parla d’autres choses.

Assurément, cette façon de représenter l’empereur Napoléon n’est pas absolument conforme à la réalité. Mais pour peu qu’on y réfléchisse, il est impossible.qu’un Asiatique voie les choses sous un autre aspect. On lui dit que le premier empereur des Français était un souverain d’un génie extraordinaire. Immédiatement, son esprit commente ce qu’il y a de nécessairement vague dans ces expressions, au moyen des détails plus précis qu’il possède lui-même sur ce qui constitue un monarque de cette qualité. Il s’explique alors un tel potentat comme possesseur d’un pouvoir illimité et soumis aux conditions d’une telle situation, c’est-à-dire, prodigieusement méfiant et impossible à tromper, d’une sagacité sournoise que rien ne saurait distraire et d’une équité expéditive qui n’hésite pas plus sur les conséquences que sur les moyens. Voilà pour ce qui concerne le grand homme.

En ce qui est de l’homme proprement dit, l’Asiatique le plus blasé ne comprendrait pas que devant un objet quelconque, pour peu qu’il soit d’aspect agréable, le désir de la possession ne s’élevât pas chez le spectateur. 11 est donc tout à fait naturel que les grands officiers de Napoléon, que Napoléon lui-même, à la vue du plus beau chapeau que le bazar de Paris ait pu fournir, éprouvassent une admiration très-vive. Les Asiatiques ressentent passionnément le coup de foudre de la convoitise ; tout les attire, et tout ce qui les attire leur fait étendre les mains. L’ascétisme religieux ou philosophique le plus élevé peut seul leur faire étouffer ces instincts, et c’est, précisément, parce qu’un tel résultat est contre la nature des Orientaux que, là où ils l’observeront, ils en éprouveront un étonnement si enthousiaste. On remarquera de plus que Napoléon, étant le seul de toute sa cour qui résiste à l’aspect

séducteur du chapeau, pour conserver entière sa clairvoyance, en parait bien plus grand, bien plus extraordinaire-. Tous les auditeurs asiatiques d’un tel récit sont d’autant plus stupéfaits du fait qu’on leur présente, qu’ils le trouveraient merveilleux chez un sage dont Dieu seul et la contemplation de la nature occupent toutes les pensées; mais le rencontrer chez un conquérant, chez un maître, chez un homme que sa puissance investit du droit de s’abandonner sans scrupule à ses passions, voilà ce qui sort assurément de tout ce qu’on savait, et qui fait du prince dont on peut le raconter, le modèle désespérant non-seulement du monarque, mais encore de toutes les créatures.

Enfin, la couleur locale du récit ne reproduit pas trèsexactement la Cour des Tuileries en 1805 ou 1810, et lorsqu’on voit le domestique aller acheter son fameux chapeau au bazar, on ne se rend pas parfaitement compte du lieu où ce bazar peut être situé dans Paris. Mais quel Paris veuton qu’un habitant des rives de la Caspienne s’imagine? At-il seulement vu en rêve une bourgade européenne? En connait-il les mœurs? Sait-il comment on y vend, comment on y achète, comment on s’y comporte? En aucune manière. Napoléon est assis au milieu de sa Cour. Rien de mieux. Puisqu’il est l’Empereur, sa robe est d’une étoffe magnifique, assurément de soie brochée d’or ; les perles et les pierres les plus précieuses s’incrustent en dessins somptueux sur sa couronne, sur sa ceinture, son poignard et son sabre. Le sabre est de rigueur, il s’agit d’un conquérant. Que si l’on disait au narrateur : Mais vous vous trompez du tout au tout! Le maître de l’Europe était vêtu d’une redingote grise, d’un habit vert très-simple ; il portait une épée moins redoutable, en elle-même, qu’un bà-

Ion. Au cas où l’auditeur daignerait vous croire, j’avoue que je regarderais comme impossible de lui faire comprendre le long enchainementde faits anciens et nouveaux, de causes si variées, de raisons historiques, philosophiques, poétiques, morales et autres nécessaires à connaître pour accepter, comme nous le faisons, que plus un homme est considérable, plus il est simple dans sa vie, et plus on admet et l’on approuve qu’il le soit. Pour triompher sur ce sujet des notions acquises par celui qu’on voudrait corriger , il ne faudrait rien moins que refaire son éducation de fond en comble, et comme un tel travail est impossible, à plus forte raison en est-il de même quand il s’agit, non plus d'un individu, mais de la masse entière de ceux qui admirent ou admireront Napoléon en Asie. Il faut donc bien accepter que Napoléon sur son trône était assis sur les genoux dans le milieu d’un séryr ou trône persan, en marbre de Maragha incrusté d’or, le tadj- ou couronne à trois pointes sur la tète, et que ses maréchaux, rangés en files des deux côtés, se tenaient là debout, immobiles, les bras croisés sur la poitrine, dans un religieux silence et affectant un léger tremblement de terreur, toutes les fois que l’œil terrible du conquérant rencontrait les leurs. Et tout cela se passe dans un Paris ressemblant plus ou moins à Ispahan , où l’on entrevoit bien, vaguement, que les constructions sont un peu différentes, où l’on sait qu’il y a des églises et point de mosquées, et pas davantage. C'est ainsi que la civilisation d’un peuple reste, en définitive, incommunicable à un autre peuple. La raison principale de ce fait, la première et la plus décisive, n’est pas là, sans doute; elle est dans la différence de la race, qui fait qu’une nation asiatique n’a pas le cerveau fait comme une na-

tion européenne et quelle ne perçoit pas les mêmes idées de la même manière, tellement qu’une même énonciation emporte, suivant les lieux, des compréhensions et des déductions fort différentes. Mais cette vérité princeps n’existàt— elle pas, on voit que l’état des mœurs, des habitudes, des expériences, divers suivant les milieux et constamment interposé entre l’esprit et les objets de sa contemplation, suffirait à lui seul pour rendre plus que difficile toute fusion entre les idées.

Le sujet est intéressant, je crois, et je veux apporter encore quelques faits à l’appui de mon sentiment. Je voyais un Persan , très-novateur et très-épris de ce qu’il croit être les idées de l’Occident, en grande extase devant les journaux, et il exprimait ainsi son sentiment :

« Quel peuple étonnant que le vôtre! s’écriait-il. Vous n’oubliez jamais les intérêts capitaux de l’esprit, et quels esprits aveugles sont ceux de nos gens qui vous disent si ignorants de toutes sciences intellectuelles ! Estil une plus forte preuve du contraire que la quatrième page de vos journaux? Tandis que, dans la première, vous traitez à fond et avec une pénétration étonnante, de l’intérêt politique de tous les peuples, vous avez décidé que dans la seconde vous raconteriez, pour détendre les imaginations, que trop de contention pourrait fatiguer, les histoires agréables et les faits singuliers que vous recueillez chaque jour dans tous les coins du monde. Dans la troisième, vous ne voulez plus qu’il soit question ni des grandes affaires d'Etat, ni de récits curieux ; vous vous occupez des sciences qui ont trait à l’agriculture et au commerce ; mais c’est dans la quatrième que vous vous élevez le plus haut! J’imagine, quelque bonne opinion que j’aie de la science européenne, que les sages seuls peuvent

comprendre cette quatrième page. Vous y indiquez les moyens de conclure les mariages avec une prudence, une maturité que les intéressés ou leurs parents ne sauraient pas toujours avoir et qu’un homme entouré, depuis vingt ans, de la vénération publique, arrange avec toutes les garanties désirables. Ce n’est rien que cela ! Vous prenez soin d’y indiquer des remèdes précieux et vénérables par le mystère dont ils sont entourés, pour venir à bout des plus redoutables maladies. Quels hommes vous êtes ! •

C’est ainsi que j’ai vu un homme d’une rare intelligence comprendre et expliquer le journalisme européen.

On se flattait naguère à Londres et dans quelques salons de Paris que la vaste distribution de Bibles organisée à si grands frais en Chine y avait enfin porté ses fruits, quand on apprit que les rebelles, les Taë-pings, instituant une religion, avaient proclamé l’unité divine et l’adoration du Christ. Mais, quelque temps après, on connut mieux ce que les novateurs avaient agréé de nos livres saints, et l’on s’en étonna.

Dieu le père n’est plus là qu’un roi constitutionnel. Le pouvoir réel réside dans ses fils; car, puisqu’il a un fils, pourquoi n’en aurait-il pas plusieurs? Le fils ainé, qui est Jésus-Christ, a toute confiance dans le fils cadet, son frère, qui est le chef des Taê-pings, et celui-ci, en sa double qualité de fils et de frère de Dieu, Dieu lui-inôme, fait, refait, défait la morale et les lois, suivant qu’il le juge convenable. Et la preuve que les Taê-pings ont trèsbien lu et très-bien compris l’Évangile, c’est que le baptême est devenu pour eux une cérémonie où le thé joue le rôle principal.

Les Persans n’ont pas été moins habiles que les Chinois. Depuis longtemps on leur parle de christianisme.

Je ne dis rien des chrétiens orientaux, qui ont toujours existé là; ceux-ci, à vrai dire, ne sont pas des informateurs sérieux. Mais il y a longtemps aussi que les sociétés bibliques poursuivent les musulmans. Sans parler des missionnaires américains établis à Ourmyah et qui s’occupent surtout des Chaldéens, une distribution de Bibles s’est établie à Ispahan, et à force de donner gratis à tout le monde la traduction de nos livres saints, elle a eu deux résultats : le premier, de rendre les Persans très-avides de ces sortes de cadeaux, à cause de la couverture en veau qu’ils admirent. Ils arrachent le texte, s’en débarrassent et couvrent leurs propres livres de l’habit qu’ils ont ainsi gagné. Voilà l’usage premier et le plus fréquent.

Le second résultat, c’est que quelques curieux lisent le livre, le trouvent, à bon droit, ridiculement traduit, et si dénué de toute élégance et de toute beauté de style, que, le plus souvent, ils le jettent avant d'être arrivés à la fin du volume. A leur place, j en ferais tout autant. On ne s’imagine pas assez ce que deviennent les choses les plus belles quand elles ne sont pas dites comme il convient. C’est une profanation ; et assurément , si les sociétés bibliques ne servaient pas à faire vivre dans l’aisance un grand nombre de familles anglaises et suisses, considérant les abominables rapsodies dont elles déshonorent notre foi et nos livres saints aux yeux des peuples étrangers, il les faudrait supprimer par acte du Parlement.

Et voilà comment nos idées religieuses, non plus que nos idées sociales, ne gardent pas en entrant en Perse leur vraie physionomie. J'en donnerai encore d’autres motifs.

Le nombre des Européens établis dans l’Asie centrale, et y entretenant avec les natifs des rapports suivis , est

loin d’étre considérable. Aujourd’hui, toute la Perse n’en compte pas plus d’une centaine, hommes, femmes et enfants, et jamais on n’en avait tant vu. Ils vivent, pour la plupart et l’on peut dire presque tous, à Téhéran. Cette circonstance n’est pas propre à leur assurer un contact fécond avec une population de dix à douze millions d’individus. Le jour sous lequel les indigènes les considèrent et ce qu’ils sont par eux-mêmes, vient diminuer encore l’influence de propagande que l’Europe est toujours portée à supposer à ses émigrants.

Il y a une vingtaine d’années encore, les Persans se faisaient à eux-mêmes un portrait moral des Européens qu’ils supposaient d’autant plus exact que, pour le composer, ils avaient pris juste le contre-pied de leur propre ressemblance. L’Européen était, suivant eux, un homme fier, impétueux, violent, peu compréhensif, d’une intelligence bornée, d’une ignorance crasse, mais d’une sincérité parfaite, d’une loyauté incontestable, extrêmement adroit de ses mains, connaissant tous les métiers, militaire excellent et médecin très-habile.

Ce n’était pas seulement le peuple qui raisonnait ainsi ; c’était aussi le gouvernement, et si bien que j’ai trouvé encore en vigueur, il n’y a pas plus de neuf ans, un usage aussi flatteur que singulier. Tandis que la loi musulmane n’admet pas le serment d'un chrétien en tant qu’infidèle, l’administration persane ne le demandait pas, attendu qu’il n’était pas supposable qu'un Européen pùt mentir. Ces illusions sont aujourd’hui dissipées; l’ancien portrait est effacé, et l’opinion générale est désormais que, sous aucun rapport, la moralité des Occidentaux n’a rien à reprocher à la moralité asiatique. On a vu les Européens très-bien voler, très-bien mentir, sou-

pies, rampants, rapaces et pas plus fiers que des natifs. On en a vu et j’en ai vu, pour gagner quelque bienveillance, se mettre à genoux devant des chefs , afin de leur tâter le pouls d'une façon plus respectueuse ; d’autres, bien que portant de grands sabres , se sont édifié une réputation de lâcheté des mieux établies ; d’autres, enfin, ont disputé aux roués du pays les faveurs des garçons à la mode, tandis que le delirium tremens s’abattait sur quelques-uns dévoués à l’eau-de-vie. On ne trouvera pas extraordinaire qu’une telle immigration , dans laquelle des exceptions se pourraient compter, sans doute , mais sur quelques doigts, n’ait pas exercé une bien grande action morale ou intellectuelle dans l’Asie centrale. Toutefois , grâce au désir des Persans de savoir de l’Europe Je plus possible , il reste vrai que les Européens ont traduit ou fait composer sous leur dictée quelques livres.

Mais ces ouvrages ne sont pas de l’espèce de ceux qui apportent des idées. Ce ne sont, à proprement parler, que des manuels, des traités d’artillerie ou de théorie d’infanterie; des résumés de pratique médicale, des essais de grammaire française. Aussi le monde scientifique persan ne s’en est-il nullement ému. Il n’en a pris connaissance que pour se confirmer dans l’idée que les Européens sont principalement des ouvriers habiles et peu de chose outre cela. Le roi a eu beau créer un collège spécial où s’enseignent, sous des maitres européens, à deux ou trois exceptions près, fort ignorants, les connaissances pratiques de l’Europe, dans ce qu’elles ont de plus immédiatement applicable, le public, sauf les élèves qu’il faut payer pour qu’ils assistent aux cours, n’y prend aucune espèce d’intérêt, non plus qu’il ne fait tous les jours, lorsqu’en traversant le bazar des menuisiers , il voit un de

ces artisans ajuster ses planches. Quant aux professeurs exotiques, ils ne s’occupent pas plus du pays que le pays ne s’occupe d’eux, et lorsqu’ils ont touché leurs traitements, leurs préoccupations ne vont pas ailleurs qu’à les grossir par l’obtention de quelques cadeaux, soit du roi, soit des grands. Ils y parviennent en construisant de petits ballons, en essayant de petits appareils à gaz, en faisant de petits feux d’artifice, ou, encore, en envoyant les dames qui veulent bien leur tenir compagnie (car, en général, le mariage est peu en honneur parmi eux), en les envoyant, dis-je, dans l’enderoun du roi pour offrir des coussins brodés ou d’autres inventions. C’est sans doute de ces emplois utiles et variés que l’Européen en Perse a déduit la fierté intraitable qu’il affiche, et le mépris souverain dont il écrase les natifs.

Cependant, si j’ai dit que les idées persanes n’étaient pas transformables, je n’ai pas entendu par là qu’elles ne fussent pas susceptibles de modifications. Il s’en faut de tout, et après avoir montré dans les chapitres précédents quelle agitation incessante fait tourbillonner ces imaginations mobiles, il n’est assurément pas nécessaire que je m’occupe de démontrer cette thèse. Puisque les opinions sont modifiables et que les nouveautés abondent, présentant sans cesse des formes nouvelles et cherchant nécessairement d’autres alliances, il serait inadmissible que les conceptions européennes fussent à jamais exclues de leur orbite et de toute combinaison avec elles. Aussi n’est-ce point ce que j'ai prétendu dire; j’ai voulu montrer seulement qu’en tant qu’apportées par les Européens, ou livrées par l’observation lointaine et la lecture solitaire, ces notions n’avaient pu jusqu’à présent pénétrer même l’épiderme de la société persane.

Peut-être sommes-nous à la veille du moment où cet étal de choses cessera. Des jeunes gens persans, en assez grand nombre, s’en vont en Europe fréquenter les écoles et y passent plus ou moins d'années. Je doute qu’on remarque chez eux la même difficulté de compréhension que l’on a signalée longtemps chez les Turcs. Dans les différents convois d’étudiants que l’on a vus aller et revenir, il s’est toujours trouvé, en minorité, sans doute, comme il faut partout s’y attendre, mais en minorité suffisante, quelques esprits vifs qui , dans une direction ou dans une autre, recueillaient des expériences, concevaient des impressions, rapportaient chez eux des sentiments qu'ils n’auraient point pris ailleurs. Autant que j’ai pu le remarquer, ces observateurs n’ont jamais manqué, dans une mesure ou dans une autre, de persianiser leur butin. C’est là, je ne saurais trop y insister, la faculté puissante et redoutable des Asiatiques. Us conquièrent et ne sont pas conquis. 11 n’en est pas moins vrai que ces arrivants d’Europe jettent des aliments particuliers dans la fournaise intellectuelle où ils rentrent eux-mêmes, et qu’ainsi le métal natif s’en trouve et, plus tard, s’en trouvera bien davantage encore modifié. Ce seront, je le crois, ces pèlerins et non pas les Européens grossiers qui viennent ici, qui apporteront le plus d’alliage utile. Mais quel sera le résultat de ce travail? En proviendra-t-il un rapprochement moral de telle nature que l’Asie centrale descende au rôle de satellite confiant des doctrines européennes? Je ne le crois pas un instant.

On a connu ici un certain Husseïn-Kouly-Agha, rempli d’intelligence et de feu. 11 avait été élevé à Saint-Cyr et avait passé pour un des élèves remarquables de cette école militaire. Au mois de mai 1848, il avait monté la

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garde à l’Assemblée Nationale, envahie par l'émeute, et avait arrêté de ses mains et conduit à la caserne du quai d’Orsay tel et tel des agitateurs. 11 connaissait bien l’histoire de nos troubles et avait ainsi sur l’état de la société française des vues plus complètes qu’il n’aurait pu en acquérir en temps de calme.

Revenu en Perse , il avait refusé , en se présentant devant le roi, d'ôter ses chaussures, suivant l’usage du pays.

— « Ce n’est pas militaire, disait-il. Vous m’avez envoyé en France pour apprendre ce qui convient à un soldat. Je le sais et même dans les plus petits détails; je ne consentirai donc pas à m’en écarter. »

On voulut le nommer général du génie et inspecteur des travaux dans l’Azerbeydjan. 11 répondit qu’il était officier d’infanterie et pas autre chose; qu’instruire des régiments , il était prêt à le faire ; mais que sortir de son état, ce serait tromper le roi et s’inutiliser lui-même, et qu’il s’y refusait.

llusseïn-Kouly-Agha n’avait pas de souvenir dont il fût plus fier que son séjour à Saint-Cyr, et, dans les grandes occasions, il affectait de laisser de côté son uniforme brodé persan pour se couvrir de l’habit bleu, du pantalon rouge et des épaulettes de laine. 11 parlait français dans la perfection. 11 racontait, avec une gaieté sympathique, mille anecdotes sur tout Paris; il lisait avec passion les romans français. En regard de tous ces indices de transformation, il faut savoir ce qu’étaient ses préoccupations intimes.

Sa haine pour l’islamisme n’avait pas de bornes. 11 voyait dans cette religion l’importation et la marque de l’oppression arabe sur son pays, et toute sa sympathie,

tout son amour était pour la foi des Guèbres, sous laquelle la Perse a été si grande. Quant au christianisme, il ne s’en occupait en aucune manière. 11 pensait que pour régénérer son pays , il fallait purger la langue de toutes les expressions et de tous les mots arabes. Afin de travailler lui-même à cette réforme, il s’occupait avec ardeur à écrire dans un style qui n’admettait rien de la phraséologie proscrite, ce qui, soit dit en passant, constituait un logogryphe perpétuel, quelque chose comme le style de l’abbé Delille, où rien ne s’appelle par son nom. 11 composait, dans ce galimatias, des poésies extrêmement admirées de ses partisans. En somme, il ne voyait d’avenir et de salut pour sa patrie que dans le retour, aussi complet que possible, aux choses du passé le plus ancien, et à ce qu’il s’imaginait, dans ses théories archéologiques fort approximatives, avoir été la religion et la philosophie des plus anciens aïeux.

Ilusseïn-Kouly-Agha n’était pas une exception, et, dans un sens ou dans un autre, les Persans que j’ai vus revenant d’Europe ceux-là même qui y ont été élevés, ont tous compris, d'une façon particulière et qui n’est aucunement la nôtre, ce que nous leur avons appris ou montré et ce qu’ils ont vu ou étudié d’eux-mêmes. Leurs idées natives s’en sont trouvées profondément altérées, mais nullement dans un sens européen. En général, leur orthodoxie musulmane y succombe; mais ce n’est pas là un fait de grande conséquence, puisqu'on a vu plus haut que, dans le pays même, elle était battue par la base et constamment assaillie par des forces philosophiques dissolvantes, en même temps qu’une luxuriante moisson d’idées hétérodoxes fleurissait dans toutes ses brèches. En somme, l’Asiatique revenu d’Europe rapportera des idées euro-

péennes asiatisées par lui. et il en résultera un surcroît de flux et de reflux tout à fait original dans le mouvement déjà et de tous temps si caractérisé qui fait la vie même de l’Asie.

Je suis bien fermement convaincu que ce qui sortira de là, ce ne sera nullement une tendance à s’associer servilement à notre civilisation. Je ne saurais m’expliquer à moi-même ce que ce pourra être; mais je suis porté à croire que les dangers n’y seront pas médiocres pour nous. Non pas les dangers matériels, on doit être plus que rassuré de ce côté; les Asiatiques n’ont pas de sabres si forts qu’ils puissent résister à nos baïonnettes. C’est de dangers moraux qu’il est question. Il se produira dans ce grand marécage intellectuel quelque combustion nouvelle de principes, d’idées, de théories pestilentielles, et l'infection qui s’en exhalera se communiquera par le contact d’une manière plus ou moins prompte, mais certainement assurée. L’histoire entière nous en répond.

Cependant, comme la chose est inévitable, il en faut prendre son parti et n’en pas faire un sujet de gémissements inutiles, mais un objet d’études curieuses. Il est remarquable de voir comme cette Asie est , depuis tant de siècles, que dis-je, depuis tant de milliers d’années, un amas stagnant, sans doute, mais non pas mort. Parce que l’eau ne coule pas , on la croit stérile , et Homère a eu le tort, lui, le grand observateur, le grand divinateur, de donner cette épithète à la verte mer. Une telle erreur ne saurait être admise, à moins qu’on entende le mot de stérile en ce sens que l’eau stagnante ne produit rien de bon pour l’homme; mais elle est, au contraire, horriblement féconde en monstres et en existences hostiles à notre

espèce. Pour l’Asie, il en est de même, au point de vue intellectuel , et rien ne saurait faire concevoir l’anarchie dépensées et d’opinions que les croisements incessants des théories les plus naturellement antipathiques y engendrent, et cela tous les jours; ce sont des pensées, ce sont des opinions d’où rien d’heureusement pratique ne saurait sortir, et qui, néanmoins, frappent l’observateur désintéressé d’une sorte d’étonnement voisin de l’admiration par leur hardiesse et leur nombre, et leur fécondité, et leur vitalité terrible. Dans cet état de choses, il importe peu, sans doute, au point de vue de l’utilité, qu’une doctrine bonne en soi s’ajoute à celles que contient déjà ce pandémonium ou quelle se refuse à y entrer. Le bien qu’elle pourrait faire serait, en tout cas, moins que peu de chose.

Mais il est intéressant de voir s’augmenter sans cesse, ou du moins se soutenir ce désordre, et l’on y prend un certain plaisir nerveux.

On aime à voir se multiplier les causes de lutte, et les difficultés naître des solutions. Là où les théoriciens tombent, on voit se relever leurs adversaires ou paraître leurs continuateurs. Dans certaines situations données, où l’on peut soi-méme compliquer le nœud qu’ils cherchent à résoudre, il y a du plaisir à le faire. Cet antique et mystérieux pontife qui s’amusa jadis à attacher le joug de Gordes au timon du char d’une telle façon, que »

peu de gens assez subtils pour défaire le nœud pouvaient être supposés, ce vénérable prêtre, j’imagine, ne laissa pas que d’avoir dans sa vie un moment de malice bien satisfaite.

C’est dans un sentiment analogue que, considérant le tumulte et le tournoiement des théories dans les imaginations asiatiques, on peut regretter que des inven-

tions sous formes européennes ne viennent pas plus vite s’y ajouter. Ce n’est pas qu’il en puisse résulter jamais quelque bien absolu : seulement le désordre déjà incurable s’en augmentera et n’en sera que plus égayé. On n’a qu’à voir, pour en être bien convaincu ce qui arrive à Bombay et à Benarès, au sein d’une société moins agitée assurément que celle de l’Asie Centrale, mais que le contact avec les idées anglaises a cependant émue à nouveau, alors que l’ébranlement communiqué jadis par les axiomes religieux et philosophiques des musulmans, puis par les suggestions rationalistes d’Akhbar, commençait à se calmer. Dans l’Inde, en effet, il n’y a pas eu que des aventuriers européens de bas étage ou à peu près ignorants, comme en Perse. La Compagnie des Indes y a conduit, depuis soixante-dix ans surtout, des hommes d’un caractère élevé, d’un esprit éminent, d’une science profonde. Les Brahmanes ont eu en face d’eux des adversaires dignes d’eux, des hommes avec qui ils ont pu discuter et dont ils ont eu beaucoup à apprendre, et des choses qui les ont surpris. Il en est résulté, sur deux points géographiques différents, des résultats remarquables. A Bombay parmi les Parsys, il s’est créé une école de novateurs qui tend à faire de la religion de Zoroastre un déisme relativement débarrassé de ces amas informes de cérémonies qui l’entourent aujourd'hui. Les zélateurs de cette conception nouvelle paraissent marcher vers un unitarisme très-opposé au dualisme primitif, mais tout à fait d’accord avec les idées sémitisées qui se sont implantées chez leurs pères au temps des premiers Khalifes. Voilà où ils reviennent sous l'influence européenne. Dans le nord de l’Inde et même à Benarès, beaucoup de Brahmanes, familiers avec les livres anglais, tendent à une réforme du culte,

même de leurs dogmes, qui les rapprocherait, à leur sens, d’une compréhension plus vraie des livres védiques. A cela il faut ajouter des penchants philanthropiques un peu vagues qui leur font rebrousser chemin vers ce que leurs anciens codes contiennent dans le même ordre d’idées. En somme, Brahmanes libres penseurs comme Parsys régénérés, apportent dans leurs aspirations un génie absolument asiatique et quelque chose d’aussi décousu, d’aussi incomplet qu’on a pu l’observer, il y a une trentaine d’années, dans les doctrines de ce Ram-Mahun- Roy, fort oublié aujourd’hui, mais alors si célèbre et que les journaux de France et d’Angleterre considéraient comme l’initiateur certain de son pays aux croyances de l’Occident.

En voyant, dans l’Inde, un tel état de choses, il m'a paru qu’il y aurait un intérêt de curiosité à fournir aux gens de l’Asie Centrale quelque nouvelle pâture intellectuelle pour redoubler leur activité et produire de nouvelles combinaisons philosophiques , n’importe lesquelles. J’ai donc procuré aux Persans le Discours sur la Méthode. 11 m’a paru que, dans toute notre philosophie, rien ne pouvait avoir chance de produire des résultats plus singuliers parmi eux. Ils ne sont pas gens à tomber dans les excès de la méthode expérimentale, et il n’y a pas d'apparence qu’on supprime jamais chez eux l’abus de l’induction. On n’en voit pas davantage qu’ils arrivent à tirer du cogito , ergo sum le parti modéré auquel les Européens ont la prétention de s’arrêter. En réalité, il est impossible de deviner ce qu’ils en feront, mais ils en feront probablement quelque chose, et, pour moi, je ne saurais oublier les séances dans lesquelles les cinq chapitres du chef-d’œuvre de Descartes ont été

communiqués à quelques hommes d’une vraie intelligence el d’une science hors ligne. Ils en ont éprouvé une impression remarquable, et il n’est pas probable que cette impression s’efface sans résultats. Ce qui les a surtout frappés, c’est l’emploi nouveau pour eux qui était fait de la formule fondamentale. En tant que formule, la découverte et l’emploi en sont très-anciens en Orient. Il y a longtemps que rapprochant les mots hyy, vivre, et wehy « exprimer, » « manifester, * « parler, » et les ramenant à une même racine fictive, les métaphysiciens du Talmud et de l’Islam ont prononcé que vivre ou parler supposait la pensée, mais la conséquence qu’ils en tirent est celle-ci : que Dieu étant l’existence par excellence, l’existence unique, il est, en même temps, l’unique pensée et l’unique parole, ce qui ne va pas au résultat cherché par Descartes. Aussi, ne fût-ce que pour cette raison, cet auteur leur parait très-curieux. Mais, toutefois, les deux hommes que les philosophes de ma connaissance ont la plus grande soif de connaître, c’est Spinosa et Hegel; on le comprend sans peine. Ces deux esprits sont des esprits asiatiques et leurs théories touchent par tous les points aux doctrines connues et goûtées dans le pays du soleil. Il est vrai que, pour cette raison même, elles ne sauraient introduire là des éléments vraiment nouveaux.

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