‹ Les religions et les philosophies dans l'Asie centraleChapitre 7 sur 68 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

COMMENCEMENTS DU BABYSME

On a remarqué, dans tous les temps, dans tous les pays, qu’un changement quelconque dans l’état d’un peuple, a pour production parallèle un changement dans l’aménagement de ses doctrines. La Perse moderne se trouve placée dans des circonstances toutes nouvelles; on devait s’attendre à ce que de nouvelles opinions se produisissent, et cela a eu lieu en effet.

Aujourd’hui, on ne voit plus de très-grands philosophes attachés à la tradition. Hadjy-Moulla-Hady est Avicenniste sans doute, mais, sans doute aussi, il a cherché et voudrait trouver quelque chose de plus neuf que les théories même les plus avancées de l’ancien maître. D’autres docteurs, que je ne saurais nommer, parce qu’ils sont vivants et moins puissants que le Sage de Sebzewar, partant plus obligés au secret, voudraient bien aussi tomber sur quelque notion encore inaperçue, qui pùt s’appliquer à l’état actuel des choses. Le soufysme commence à devenir insuffisant; et ce qui en est la preuve, c’est qu’on lui voit des détracteurs; plusieurs polémistes tendent à le considérer comme au-dessous des besoins ac-

142 COMMENCEMENTS DU BABYSME.

tuels, en ce sens qu’on le trouve trop énervant, précisément ce qui lui avait été jusqu’ici compté comme mérite suprême. On s'irrite contre l’Islam , môme contre cet Islam si étrangement défiguré que présente le shyysme, parce qu’on le déclare étroit, et Dieu sait s’il mérite ce reproche, au point de vue panthéistique où on le lui fait. On veut autre chose. Quoi? — Il n’existe plus dans l’Asie centrale de grands seigneurs d’origine mongole ou turque, ou même arabe, conservant des idées étrangères au sol ; il n’y a plus de ces fonctionnaires si riches et si solidement établis qu’ils puissent prétendre à en jouer le rôle. Il ne se voit que la noblesse locale, la chevalerie peu lettrée et toute chasseresse des tribus, et l’immense démocratie des villes. Cette dernière ne saurait tendre qu’à une chose : la même à laquelle aspirait, vers le milieu du vne siècle, la démocratie grecque et syrienne de la côte envahie par les premières armées musulmanes, et qu’ont voulue ensuite les aïeux, les pères de ceux qui vivent aujourd'hui, c’est-à-dire l’objetde l’antique passion, la foi sémitique par excellence. Elle y court, et voilà comme, mathématiquement, s’est produit un mouvement religieux tout particulier dont l’Asie Centrale, c’est-à-dire la Perse, quelques points de l’Inde et une partie de la Turquie d’Asie, aux environs de Bagdad, est aujourd'hui vivement préoccupée, mouvement remarquable et digne d’être étudié à tous les litres. 11 permet d’assister à des développements de faits, à des manifestations, à des catastrophes telles que l’on n’est pas habitué à les imaginer ailleurs que dans les temps reculés où se sont produites les grandes religions.

Il existait à Shyraz, vers 1843, un jeune homme appelé Mirza-Aly-Mohamrued, qui n’avait pas plus de dix-

COMMENCEMENTS DU BABYSME. U3

neuf ans, si encore il les avait atteints. On a attaché beaucoup d'importance, d’une part, à soutenir qu'il était descendu du prophète par l’Imam Hussein, c’est-à-dire à lui assurer le rang et les prérogatives d'un Séyd ; d’autre part, à lui nier cette qualité. Ce qui est incontestable,c’est que s'il était Séyd, il l’était de cette manière obscure qui jette plus que du doute sur les prétentions dés nombreuses familles persanes qui se flattent du même honneur. Les gens sérieux font remarquer que, pendant les longues persécutions subies par les Alydes sous les Khalifes Ommiades et surtout sous les Abbassides, tous les documents généalogiques propres à établir la descendance sacrée ont été ou détruits ou perdus; les proscrits sont tombés en grand nombre sous le sabre de leurs ennemis, le reste s’est dissimulé du mieux qu’il a pu faire, et, en admettant que le sang des Imams se soit conservé, il n’est au pouvoir de personne de prouver qu’il a dans les veines ce sang précieux. Quatre familles et pas davantage sont considérées comme plus en situation que les autres de se dire Sévds, et encore les raisons quelles allèguent ne paraitraient-elles sérieuses à aucun généalogiste d’Europe. Elles sont anciennes, elles sont considérables, il y a des siècles qu’on les voit en possession du respect public; mais pour atteindre aux Imams, il leur reste une lacune de deux siècles au moins qu’elles ne peuvent combler et les monuments révérés qu’elles présentent comme leur étant parvenus de leurs glorieux ancêtres, soit cachets, soit prières écrites de la main même des saints personnages en question, ou autres objets semblables, passeraient à peine chez nous pour des présomptions.

Quoi qu’il en soit, Mirza-Aly-Mohammed n’appartenait

COMMENCEMENTS DU BABYSME.

à aucune de ces quatre maisons, et si ses pères, malgré ce qu’en disent les malveillants, ont porté ou réclamé la qualification de Séyd, c’était à un titre peu sur. Quoi qu’i I en soit, sa famille n'était pas tout à fait du peuple, elle possédait quelque peu de bien, et les résultats doivent porter à croire que Mirza-Aly-Mohammed avait reçu une éducation distinguée.

Comme la grande, la presque totalité des Asiatiques, il se montra de bonne heure possédé par des idées religieuses très-actives. 11 ne se contenta pas de la pratique des devoirs religieux ni de la profession des doctrines orthodoxes, il se jeta avec passion dans la poursuite et l’examen des nouveautés. Tout porte à croire que son esprit était dès le début ouvert et hardi. 11 lut certainement les évangiles dans les traductions des missionnaires protestants, il conféra souvent avec les Juifs de Shyraz, rechercha la connaissance des doctrines guèbres, et s'occupa avec une prédilection marquée de ces livres singuliers, un peu suspects, fort honorés, redoutés même, qui traitent des sciences occultes et de la théorie philosophique des nombres. C’est, dans l’Asie musulmane, la passion des plus brillants esprits, et de trèsbonne heure ce fut la sienne; autant vaut dire qu’il se reporta de tous ses efforts vers ce qui reste de l’antique philosophie araméenne, et il n’y aurait rien d’impossible, on le peut soupçonner à différents indices, qu’il ait eu en sa possession certains documents rares et d’une valeur inestimable, probablement anciens ou composés sur des textes anciens et relatifs à ce corps de doctrines.

Il fit très-jeune le pèlerinage de la Mecque. Mais, au lieu d’être ramené par la vue de la Kaaba à des idées nettement musulmanes, ce qu’il vit, ce qu’il entendit, ce

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 145

qu’il éprouva, le jeta de plus en plus hors des voies ordinaires. 11 est bien probable que ce fut dans la ville sainte elle-même qu’il se détacha absolument et définitivement de la foi du Prophète, et qu’il conçut la pensée de ruiner cette foi pour mettre à sa place tout autre chose.

Renfermé en lui-même, toujours occupé de pratiques pieuses, d’une simplicité de mœurs extrême, d’une douceur attrayante, et relevant ces dons par son extrême jeunesse et le charme merveilleux de sa figure, il attira autour de lui un certain nombre de personnes édifiées. Alors on commença à s’entretenir de sa science et de l’éloquence pénétrante de ses discours. 11 ne pouvait ouvrir la bouche, assurent les hommes qui l’ont connu, qu'il ne remuât le fond du cœur. S’exprimant, du reste, avec une vénération profonde sur le compte du Prophète, des Imams et de leurs saints compagnons, il charmait les orthodoxes sévères , en même temps que , dans des entretiens plus intimes, les esprits ardents et inquiets se réjouissaient de ne pas trouver en lui cette raideur dans la profession des opinions consacrées qui leur eût pesé. Au contraire, sa conversation leur ouvrait tous ces horizons infinis, variés, bigarrés, mystérieux, ombragés et semés çà et là d’une lumière aveuglante, qui transportent d’aise les imaginations de ce pays-lù. Ce fut au pied de la Kaaba, de la maison d’ Abraham et d'Ismaël, qu’Aly-Mohammed s’acquit ces premiers dévouements qui devaient plus tard, à très-peu de temps de là, prendre un tout autre caractère et dépasser de bien loin l’énergie commune des attachements mondains et passagers.

Aly-Mohammed revint donc de la Mecque bien plus complètement dissident qu’il n’y était arrivé. Quand il se trouva à Bagdad, il voulut, cependant, compléter ses im-

146 COMMENCEMENTS DU BABYSME.

pressions en se rendant à Koufa pour y visiter la mosquée ruinée, sans voûtes, sans piliers, presque sans murs aujourd’hui, où Aly fut assassiné, et où la tradition montre encore la place du meurtre. Il y passa plusieurs jours en méditations. Il semble que ce lieu ait fait sur lui une grande impression, et qu’au moment d’entrer dans une voie qui pouvait, qui devait môme aboutir à quelque drame pareil à celui qui avait eu lieu à cette môme place sur laquelle ses yeux étaient fixés, il ait eu des combats pénibles à soutenir contre lui-même. Un de ses partisans les plus résolus me disait un jour, en faisant du ketmân avec moi, à cause des personnes qui nous écoutaient : * C’est dans cette mosquée de Koufa que le diable l’a tenté et l’a fait sortir de la droite voie. » Mais, à l’expression de son regard, je compris qu’il considérait, au contraire, l’espèce d’agonie morale éprouvée par Aly-Mohammed devant le lieu où les yeux de l’esprit lui avaient montré l’Imam Aly gisant à ses pieds, le corps ouvert, tout ensanglanté, comme la fin des hésitations humaines et le triomphe de l’esprit prophétique dans la personne de son maitre. Il est certain que, quand celui-ci arriva à Shyraz, il était tout autre qu’à son départ. Nul doute ne l’agitait plus. Il était pénétré, persuadé; son parti était pris; et pour peu qu’il trouvât devant lui, à sa portée, des matières inflammables, il était résolu à y mettre le feu. 11 en trouva.

De Koufa il était venu par une barque arabe, un bangalow, jusqu’à Boushyr, et, de là, avait gagné sa ville natale en s’unissant à une caravane qui devait traverser les montagnes. A peine arrivé, il rassembla autour de lui quelques-uns de ses compagnons de voyage, déjà séduits, et nombre d’auditeurs anciens, et, à cette troupe de premiers fldèles, il communiqua ses premiers écrits. C’était

COMMENCEMENTS DU BABŸSME. 147

un journal de son pèlerinage et un commentaire sur la Sourat du Koran, appelée Joseph.

Dans le premier de ces livres, il était surtout pieux et mystique; dans le second, la polémique et la dialectique tenaient une grande place, et les auditeurs remarquaient avec étonnement qu’il découvrait, dans le chapitre du Livre de Dieu qu’il avait choisi, des sens nouveaux dont personne ne s’était avisé jusqu’alors, et qu’il en tirait surtout des doctrines et des enseignements complètement inattendus. Ce qu’on ne se lassait pas d’admirer, c’étaient l’élégance et la beauté du style arabe employé dans ces compositions. Élles eurent bientôt des admirateurs exaltés qui ne craignirent pas de les préférer aux plus beaux passages du Koran.

J’avoue que je ne partage pas cette manière de voir. Le style d’Aly-Mohammed est terne et sans éclat, d’une raideur fatigante, d’une richesse douteuse, d’une correction suspecte. Les obscurités qu’on y relève en foule ne viennent pas toutes de sa volonté, mais plusieurs ont pour raison d’être une inhabileté manifeste. 11 s’en faut de tout que le Koran ait à craindre la comparaison; s’il arrive un jour où les ouvrages du nouveau prophète auront remplacé cet ancien livre, ils ne trouveront euxmêmes l’admiration qu’à l’aide d’une esthétique nouvelle. Comme nous sommes encore sous les lois et les habitudes de l’ancienne, le Koran pour nous est incontestablement, à parler littérature, l’œuvre d’un grand génie, tandis que la Sourat de Joseph, ou, pour mieux dire, son commentaire ressemble beaucoup au travail d’un écolier.

Quoi qu’il en soit, l’impression produite fut immense à Shyraz, et tout le monde lettré et religieux se pressa autour d’Aly-Mohammed. Aussitôt qu’il paraissait dans la

COMMENCEMENTS DU BABYSME.

mosquée, on l’entourait. Aussitôt qu’il s’asseyait dans la chaire, on faisait silence pour l’écouter. Ses discours publics n’attaquaient jamais le fond de l’islam et respectaient la plus grande partie des formes; le ketmân, en somme, y dominait. C’étaient, néanmoins, des discours hardis. Le clergé n’y était pas ménagé; ses vices y étaient cruellement flagellés. Les destinées tristes et douloureuses de l’humanité en étaient généralement le thème, et, çà et là, certaines allusions dont l’obscurité irritait les passions curieuses des uns, tandis quelle flattait l’orgueil des autres, déjà initiés en tout ou en partie, donnaient à ces prédications un sel et un mordant tels que la foule y grossissait chaque jour, et que, dans toute la Perse, on commença à parler d’Aly-Mohammed.

Les Moullas de Shiraz n’avaient pas attendu tout ce bruit pour se réunir contre leur jeune détracteur. Dès ses premières apparitions en public, ils lui avaient envoyé les plus habiles d’entre eux, afin d’argumenter contre lui et de le confondre, et ces luttes publiques, qui se tenaient soit dans les mosquées, soit dans les collé'ges, en présence du gouverneur, des chefs militaires, du clergé, du peuple, de tout le monde enfin, au lieu de profiter aux prêtres, ne contribuèrent pas peu à répandre et à exalter à leurs dépens la renommée de l’enthousiaste. Il est certain qu’il battit ses contradicteurs; il les condamna, ce qui n’était pas très-difficile, le Koran à la main. Ce fut un jeu pour lui de montrer -à la face de ces multitudes , qui les connaissaient bien , à quel point leur conduite, à quel point leurs préceptes, à quel point leurs dogmes mêmes étaient en contradiction flagrante avec le Livre, qu’ils ne pouvaient récuser. D’une hardiesse et d’une exaltation extraordinaires, il flétrissait, sans ménagement aucun,

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 149

sans souci aucun des conventions ordinaires, les vices de ses antagonistes, et, après leur avoir prouvé qu’ils étaient infidèles quant à la doctrine, il les déshonorait dans leur vie et les jetait à croix ou pile à l’indignation ou au mépris des auditeurs. Les scènes de Shyraz, ces débuts de sa prédication furent si profondément émouvants, que les musulmans restés orthodoxes, qui y ont assisté, en ont conservé un souvenir ineffaçable et n’en parlent qu’avec une sorte de terreur. Ils avouent unanimement que l’éloquence d’Aly-Mohammed était d’une nature incomparable et telle que, sans en avoir été témoin, on ne saurait l’imaginer.

Bientôt le jeune théologien ne parut plus en public qu’entouré d’une troupe nombreuse de partisans. Sa maison en était toujours pleine. Non-seulement il enseignait dans les mosquées et dans les collèges , mais c’était chez lui, surtout, et le soir, que, retiré dans une chambre avec l’élite de ses admirateurs, il soulevait pour eux les voiles d’une doctrine qui n’était pas encore parfaitement arrêtée pour lui-même. 11 semblerait que, dans ces premiers temps, ce fût plutôt la partie polémique qui l’occupât que la dogmatique, et rien n’est plus naturel. Dans ces conférences secrètes, les hardiesses, bien autrement multipliées qu’en public, grandissaient chaque jour, et elles tendaient si évidemment à un renversement complet de l’islam, qu’elles servaient bien d’introduction à une nouvelle profession de foi. La petite Église était ardente, hardie, emportée, prête à tout, fanatisée dans le vrai sens et le sens élevé du mot, c’est-à-dire que chacun de ses membres ne se comptait pour rien et brûlait de sacrifier sang et argent à la cause de la vérité. Ce fut alors qu’Aly- Mohammed prit son premier titre religieux. 11 annonça

i 30 COMMENCEMENTS DU BABYSME.

qu’il était le Bâb, la Porte par laquelle seule on pouvait parvenir à la connaissance de Dieu. On ne l’appela plus désormais que de ce nom à Shyraz et partout où il fut question de lui. Ses adversaires mêmes lui donnèrent et lui donnent encore ce titre. 11 n’est pas connu autrement. Toutefois les Bâbvs, les gens de sa secte, ne le qualifient plus ainsi, parce qu’il arriva un moment où ils apprirent que le titre de Bâb ne lui est pas particulier, et ils le nommèrent et le nomment Hezret-è-Alà , ou Y Altesse- Sublime. Mais, pour être plus simple, nous suivrons ici l’usage des hétérodoxes, en lui conservant, dans toute cette histoire, le titre de Bàb.

Extrêmement irrités, mécontents et inquiets, les Moullas du Fars, ne pouvant d’ailleurs prévoir où s’arrêterait le mouvement qui se prononçait si fortement contre eux, n’étaient pas les seuls à se sentir dans l’embarras. Les autorités de la ville et de la province comprenaient trop bien que le peuple qui leur était confié et qui n’est jamais beaucoup dans leurs mains , cette fois n’y était plus du tout. Les hommes de Shyraz , légers, railleurs, turbulents, belliqueux, toujours prêts à la révolte, insolents en perfection, rien moins qu’attachés à la dynastie kadjare, n’ont jamais été faciles à mener, et leurs administrateurs ont souvent des journées pénibles. Quelle serait la situation de ces administrateurs, si le chef réel de la ville et du pays, l’arbitre des idées de tout le monde, l’idole de chacun, allait être un jeune homme que rien ne soumettait, n’attachait ou ne gagnaità rien, qui se faisait un piédestal de son indépendance et qui n’en tirait qu’un trop grand parti en attaquant chaque jour impunément et publiquement tout ce qui jusqu’alors s’était considéré comme puissant et respecté dans la ville? A la vérité, les gens du roi,

COMMENCEMENTS DU BABYSME.

la politique, l’administration proprement dite n’avaient encore été l’objet d'aucune des virulentes apostrophes du novateur; mais à le voir si rigide dans ses mœurs, si inexorable pour la fraude et l’esprit de rapine des membres du clergé , il était fort douteux qu’il pùt approuver au fond la môme rapacité, la même fraude si florissantes chez les fonctionnaires publics, et on pouvait bien croire que le jour où ses regards tomberaient sur eux, il ne manquerait pas d’apercevoir et de vitupérer ce qu’on n’avait guère le moyen de cacher.

Ces appréhensions, qui se présentaient d'elles-mémes à tous les esprits , ne manquèrent pas de frapper les officiers rojaux et, d’ailleurs, les Moullas prenaient soin de leur démontrer que cette fois les intérêts étaient communs entre eux. Des conférences nombreuses eurent lieu, et il fut résolu que, tandis que le gouverneur, Mirza Hussein Khan, décoré du titre de Nizam Eddooulèh, « l’Organisateur du gouvernement, » écrirait à Téhéran pour exposer l’état des choses au point de vue de l’intérêt d’État, les grands moudjteheds de la ville en feraient autant pour se plaindre au nom de la religio'n attaquée et signaleraient les périls graves qui s’annonçaient d’une manière si énergique et si bruyante.

Le Bêb et ses partisans furent immédiatement informés du coup qu’on prétendait leur porter. Ils ne s’en étonnèrent nullement. Au lieu de cherchera le détourner, Aly- Mohammed écrivit lui-même à la Cour, et sa lettre arriva en même temps que ies accusations de ses adversaires. Sans prendre aucunement une attitude agressive vis-àvis du roi, s’en remettant, au contraire, à son autorité et à sa justice, il remontrait que, depuis longtemps, la dépravation du clergé était, en Perse, un fait connu de tout

152 COMMENCEMENTS DU BABYSME.

le monde; que non-seulement les bonnes mœurs s’en trouvaient corrompues et le bien-être de la nation tout à fait atteint, mais encore que la religion même, viciée par la faute de tant de coupables, était en péril et menaçait de disparaitre en laissant le peuple dans les plus fâcheuses ténèbres; que, pour lui, appelé de Dieu, en vertu d’une mission spéciale, à écarter de tels malheurs, il avait déjà commencé à éclairer le peuple du Fars, que la saine doctrine avait fait les progrès les plus évidents et les plus rapides, que tous ses adversaires avaient été confondus et vivaient désormais dans l’impuissance et le mépris public; mais que ce n’était qu’un début, et que le Bâb, confiant dans la magnanimité du roi, sollicitait la permission de venir dans la capitale avec ses principaux disciples, et, là, d’établir des conférences avec tous les Moullas de l’Empire, en présence du souverain, des grands et du peuple; que, certainement, il les couvrirait de honte; il leur prouverait leur infidélité; il les réduirait au silence comme il avait fait des Moullas grands et petits qui avaient prétendu s’élever contre lui; que s’il était, contre son attente, vaincu dans cette lutte, il se soumettait d’avance à tout ce que le roi ordonnerait, et était prêt à livrer sa tète et celle de chacun de ses partisans.

Le gouvernement fut extrêmement embarrassé de l’arbitrage qu’on lui déférait ainsi. En général, il n’est pas, depuis plusieurs siècles, dans la politique des souverains persans, de chercher de pareilles occasions. Depuis Shah- Abbas le Grand , la tradition politique veut que la protection officielle accordée à l’Islam s’effectue plus en paroles qu’en faits. En réalité, on ne laisse pas que d’avoir un certain goût pour les dissidents de toute espèce, et, en

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 153

général, pour tout ce qui peut tenir en échec la puissance du clergé. Le règne actuel a, sur ce point, les mêmes tendances que les règnes précédents. 11 suit un peu l’exemple de Mohammed-Shah, quoique avec plus de douceur, car celui-ci avait inauguré son gouvernement en faisant mettre à mort un des principaux Moudjteheds de Tebriz, qui cherchait à exciter une sédition. Cependant Nasreddin-Shah lui-méme n’a pas hésité, plus tard, à dépouiller et à humilier l’Imam Djumè d’Ispahan, dont le courage ne s’est pas montré aussi haut que l’ambition. De sorte que lorsque les plaintes et les accusations mutuelles des Moullas et des Bàbys arrivèrent à Téhéran, il en résulta plus d’humeur et d’ennui que d’empressement à venger l’orthodoxie offensée.

11 paraît même que, d’abord, l’impression fut favorable aux novateurs. Le premier ministre, Iladjy Mirza Aghassy, personnage bizarre, non sans capacité, au milieu de ses folies, et curieux à l’excès de discussions théologiques, en outre fort peu orthodoxe, se montra disposé à accéder au désir qu’exprimait le Bâb et à le faire venir à Téhéran pour y tenir des conférences. Le roi, dominé par son mi nistre, ne s’exprimait pas en termes malveillants sur Mirza Aly-Mohammed. Les gens d’esprit et les curieux se promettaient déjà un spectacle intéressant et dont la moindre partie n’eùt pas été le scandale des accusations portées contre tel ou tel ecclésiastique dont la chronique scandaleuse s’occupait avec prédilection. Mais un homme fort sage, le Sheykh Abdoul-Housseïn , Moudjtehed luimême, alla trouver Iladjy Mirza Aghassy, et lui ayant fait apprécier les raisons sérieuses qui devaient le porter à changer d’avis, ce qui semblait sur. le point de se faire, fut arrêté tout net et le cours des idées changea.

loi COMMENCEMENTS DU BABYSME.

Le sheykh Abdoul-IIousseïn, bien que personnage religieux, est plutôt ce que nous appellerions un jurisconsulte. Il s’occupe assez peu de théologie, beaucoup de questions légales : sa sagacité et sa froide raison inspirent en général une grande confiance, en même temps que la sévérité de ses mœurs et leur gravité lui ont acquis un crédit considérable. 11 est aujourd’hui administrateur, pour le roi, des fonds destinés à l’embellissement et aux réparations des édifices sacrés à Kerbela et à Nedjef. Mais, alors, il habitait Téhéran. Il insista donc auprès du premier ministre et des grands en demandant s’il entrait dans leurs vues, s’il était sage de détruire la religion existante, pour lui en substituer une nouvelle que l’on ne connaissait pas encore. L’État, disait-il, avait assez à faire à se relever des décombres, où tant et de si longs malheurs l’avaient enseveli, sans qu’on le jetât encore dans les convulsions d’une crise et probablement d’une guerre religieuse. Était-on tellement assuré des intentions ultérieures du Bàb et des dernières conséquences de ses doctrines qu’on pût se croire avisé en le favorisant? Si le clergé devait se mettre une fois en défense, non plus contre le Bâb, mais contre le gouvernement, de qui il était en droit d'attendre protection, pouvait-on penser qu'il ne trouverait pas des forces et savaiton bien ce qui pourrait s’ensuivre? Bref, il fit réfléchir Hadjy Mirza Aghassy et tous ceux que l’étourderie nationale avait un moment emportés, et il obtint l’assurance que, non-seulement les conférences n’auraient pas lieu et qu’ Ali-Mohammed recevrait la défense de venir à Téhéran, mais encore qu’on prendrait contre lui et contre ses partisans des mesures qui les réduiraient tous au silence.

Le ministre ne tint pas bien fidèlement cette dernière

COMMENCEMENTS DU BABYSME.

partie de sa promesse. Il eut peur d’incliner au delà du .besoin du côté du clergé, et en même temps, ne voulant point, par line sévérité que sa conscience n’exigeait pas, susciter peut-être des résistances et des scandales, il se contenta d’écrire au gouverneur de Shyraz, Nizam Eddooulèh , que toutes prédications publiques relatives aux doctrines nouvelles eussent à cesser des deux parts, qu’on ne permît pas plus la défense que l’attaque, et qu’Aly-Mohammed eût à se renfermer dans sa maison, d’où, jusqu’à nouvel ordre, il lui était défendu de sortir. Le Bâb et les siens se soumirent sans hésitation. Mais les Moullas s’écrièrent unanimement que la prétendue protection dont on les couvrait était illusoire et insultante pour la religion, dont elle avait l’air de mettre en doute le droit souverain ; ils prétendirent que le danger était plus imminent que jamais et le Bâb plus puissant qu’il ne l’avait encore été. Ils avaient raison.

Quand les Bâbys eurent appris qu’on ne sévissait pas contre leur chef et que, par conséquent, les espérances de l'ennemi étaient trompées, quand ils virent qu’on se bornait à demander, à commander un repos impossible, ils triomphèrent. Provisoirement, Aly-Mohammed obéissant restait dans sa maison. Mais disciples et partisans, fort encouragés, ne se firent pas faute de répéter partout que le refus de conférer avec leur chef équivalait à un aveu d’impuissance et qu’il était désormais bien manifeste que les musulmans n’avaient pas d’arguments sérieux à opposer à leur doctrine non plus qu’à leurs attaques. Les populations trouvèrent cette façon de raisonner assez juste. Dès ce moment, les conversions devinrent journalières et parmi les savants, et parmi les

ioG COMMENCEMENTS DU BABYSME.

Moullas eux-mêmes on put signaler des défections importantes.

Dans le sein du cénacle, les passions, de plus en plus excitées, redoublèrent d’ardeur. Le Bâb parla de lui-même d’une façon plus explicite qu’il ne l’avait encore fait. Il ne se présenta plus comme un voyant pourvu de grâces spéciales; non plus même comme un prophète plus ou moins directement inspiré de Dieu, ainsi que l’avait été Mohammed. Il déclara qu’il n’était pas le Bâb, comme on l’avait cru jusqu’alors, comme il l’avait pensé lui-même, c’est-à-dire la Porte de la connaissance des vérités, mais qu’il était le Point, c’est-à-dire le générateur même de la vérité, une apparition divine, une manifestation toute-puissante, et, c’est en tant que Point, qu’il reçut la qualification d’ Altesse-Sublime.

Le titre de Bâb, ainsi devenu libre, pouvait désormais récompenser le pieux dévouement de l’un des néophytes. Il appartenait de droit à quelqu’un de cette troupe choisie dont Aly-Mohammed était entouré et qui lui témoignait la plus aveugle confiance et l’attachement le plus illimité. Ces apôtres , élus parmi tous leurs compagnons, étaient au nombre de dix-huit. La vénération des Bâbvs reste attachée à leurs noms ; ils sont tous plus que des shints, ils sont à peu de distance de la divinité absolue, pourtant ils ne sont pas égaux et celui qui prit, parmi eux, le plus haut rang après le Révélateur, celui à qui fut conféré le titre de Bâb quand le Point fut manifesté, ce fut un certain prêtre du Khorassan. appelé, du lieu de sa naissance, Moulla IIousseïn-Boushrewyèh. Après le Bâb, il n’est personne qui ait rempli un rôle aussi considérable dans les débuts de la religion nouvelle.

Moulla IIousseïn-Boushrewyèh était un homme auquel

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 157

ses adversaires reconnaissaient eux-mômes un grand savoir et une extrême énergie de caractère. Il s’était livré à l’étude dès son enfance , et avait fait dans la théologie et la jurisprudence des progrès qui lui avaient acquis de la considération. Aux premiers temps des prédications d’Aly-Mohammed, ce qu’il put apprendre dans le Khorassan des idées et des doctrines de ce personnage, dont on commençait à parler par toute la Perse, frappa vivement son imagination, et, quittant son pays, il se rendit à Shvraz, où on le vit bientôt figurer parmi les adeptes les plus ardents de l’Altesse-Sublime. C’était une conversion marquante, importante. Le Bâb en jugea ainsi; car il le choisit pour son principal lieutenant et lui conféra le titre qu’il avait porté lui-méme. Il semblerait que Moulla Housseïn-Boushrewyèh ait procédé avec beaucoup de précaution dans l’examen des doctrines dont il allait devenir un des principaux propagateurs. L’histoire universelle intitulée : Nasekh Attewarikh, ou « Effacements des Chroniques, » qui a donné, au point de vue officiel et strictement musulman, l’histoire des événements que je rapporte, assure que les premières fois que Moulla Housseïn-Boushrewyèh vitle Bâb, ce fut en secret, et qu’il eut avec lui de nombreux entretiens avant de se déclarer publiquement son auditeur. 11 fut convaincu. Alors il ne ménagea plus rien, et, comme obéissant aux ordres de la Cour, le Bâb ne sortait pas de sa maison, Moulla Housseïn-Boushrewyèh vivait, en quelque sorte, enfermé avec lui , ne le quittant pas et excitant par ses discours, par son exemple, la foi de ses compagnons, et même le zèle, pourtant bien ardent déjà, du Révélateur.

On a vu par ce qui précède que la réputation du Bâb et l’intérêt pour scs doctrines ne s’étaient nullement ren-

lo8 COMMENCEMENTS DU BABYSME.

fermés dans la seule ville de Shyraz , ni même dans la province du Fars. Dans toute l’étendue de l’Empire, on s’en entretenait et on désirait vivement être instruit des vues et des idées qui faisaient déjà tant parler. Moulla Housseïn-Boushrewyèh, désigné par son chef et emporté par son zèle, fut le premier missionnaire qu’aient eu les Bâbys. 11 reçut l’ordre de se rendre dans l’Irak et dans le Khorassan, de prêcher dans toutes les villes et dans tous les villages, d'attaquer la foi ancienne et d’exposer la nouvelle, et de multiplier les conversions le plus qu’il le pourrait faire. Afin de ne point paraître, aux yeux des gens méfiants, comme un aventurier sans droits, sans témoignages et sans preuves, il emporta le Récit du Pèlerinage et le Commentaire sur la Sourat de Joseph, qui composaient alors toute la somme des ouvrages bâbys. Pour le reste, c’était à sa science et à sa foi d’y suppléer.

Moulla Housseïn prit congé de son maître et des autres disciples, et, ainsi que cela lui était commandé, il se rendit d’abord à Ispahan . Cette ville, déchue qu’elle est du rang de capitale, est tombée, quant à sa population, du chiffre de 600,000 ou 700,000 âmes quelle a eu sous les Sefewyèhs, à celui de 80,000 ou, 90,000 ; elle est encore néanmoins, avec Téhéran et Tébriz, une cité importante de la Perse. Sa gloire ancienne n’a pas complètement disparu. Ses collèges n’ont point perdu toute leur réputation ; de nombreux écoliers les fréquentent, et son clergé occupe peut-être le premier rang parmi les clergés de l’empire. Moulla Housseïn-Boushrewyèh se présenta hardiment, prêcha, montra ses livres, et, presque à son début, convertit un homme considérable, Moulla Mohammed Taghy, llératy, urisconsulte de mérite, qui devint, lui aussi, un des

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 159

principaux de la secte. On se pressait en foule pour entendre le prédicateur. 11 occupait, tour à tour, toutes les chaires d’ispahan, où il faisait en liberté ce qui avait été interdit à Shyraz. Il ne craignait pas de dire publiquement et d’annoncer que Mirza Aly-Mohammed était le douzième Imam , l’Imam Mebdy ; il montrait et lisait les livres de son maître; il en faisait remarquer l’éloquence et la profondeur, faisait ressortir l’extrême jeunesse du Voyant, en racontait des miracles. Bref, il produisit une impression telle que le vieux gouverneur, personnage redouté et redoutable par ses talents et un peu aussi par sa cruauté, leMôtemed-Eddooulèh,Menoutjehr-Khan, eunuque géorgien, avoua qu’il ne trouvait rien d’impossible à ce qu’un personnage aussi extraordinaire que Moulla Housseïn-Boushrewyèh fût un saint, et à ce que celui qui l’avait envoyé et qui avait composé les belles choses qu’on lui lisait, ne fût aussi l’Imam Mehdy, le Caché. 11 faut dire ici , pour prévenir toute erreur, qu’en assimilant le Bâb au douzième Imam , le missionnaire cherchait à se faire comprendre de la foule et à gagner ses sympathies, absolument comme saint Paul lorsqu’il révélait aux Athéniens que le Dieu qu’il leur annonçait était ce Dieu inconnu auquel ils avaient déjà élevé un autel. C’était des deux parts une façon de parler, et on verra plus tard qu'il n’y a aucun rapport entre l’idée que les Bâbys se font du Point , et ce que les musulmans pensent au sujet de l’Imam Mehdy.

Après avoir réussi, à Ispahan, au delà de toute espérance, Moulla Ilousseïn-Boushrewyèh se dirigea sur Kashan, et, à peine arrivé, il y commença ses prédications. Il convertit encore plusieurs personnes, tant dans le peuple que parmi les savants, et entre autres,

160 COMMENCEMENTS DU BABYSME.

en ce qui est de cette dernière classe, un certain Hadjy Mirza Djany, marchand de la ville; mais il échoua dans une tentative pour convaincre un des grands Moudjteheds, Hadjy Moulla Mohammed. Au dire des musulmans, il eut affaire à trop forte partie, et, après une très-longue discussion , le Hadjy, voyant le missionnaire bâby réduit au silence, le chassa de sa présence. Cependant, ce qui pourrait faire douter quelque peu d’une victoire si complète, c’est que le vainqueur se montrant plus que modéré , n’osa pas interdire les prédications ultérieures; que Moulla Housseïn-Boushrewyèh resta à Kashan tant qu'il lui plut, et en partit en pleine liberté pour se rendre à Téhéran.

11 passa quelques jours dans cette capitale, mais il ne s’y produisit pas en public, et se contenta d'avoir avec les personnes qui vinrent le visiter des entretiens qui pouvaient passer pour confidentiels. 11 ne laissa pas que de recevoir ainsi beaucoup de monde et d’amener à ses opinions un assez grand nombre de curieux. Chacun voulait le voir ou l’avoir vu , et le roi Mohammed-Shah et son ministre, Hadjy Mirza Aghassy, en vrais Persans qu’ils étaient, ne manquèrent pas de le faire venir. 11 leur exposa ses doctrines et leur remit les livres du maître.

Mohammed-Shah , dont j’ai déjà parlé, était un princo d’un caractère tout particulier, non point rare en Asie, mais tel que les Européens n’ont guère su l’y voir, et encore moins l’y comprendre. Bien qu'il ait régné dans un temps où les habitudes de la politique locale étaient encore assez dures, il était doux et endurant, et sa tolérance s’étendait jusqu'à assister d’un œil fort placide aux désordres de son harem, qui, pourtant, auraient eu quelque droit de le fâcher; car, même sous Feth-Aly-Shah ,

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 161

le laisser-aller et le caprice des fantaisies ne furent jamais portés aussi loin. On lui prête ce mot, digne de notre xvme siècle : « Que ne vous cachez-vous un peu, madame? Je ne veux pas vous empêcher de vous amuser. » Mais chez lui ce n’était point affectation d’indifférence, c’était lassitude et ennui. Sa santé avait toujours été déplorable; goutteux au dernier degré, il souffrait des douleurs continuelles et avait à peine du relâche. Son caractère, naturellement faible, était devenu très-mélancolique, et, comme il avait un grand besoin d’affection et qu’il ne trouvait guère de sentiments de ce genre dans sa famille, chez ses femmes, chez ses enfants, il avait concentré toutes ses affections sur le vieux Moulla, son précepteur. Il en avait fait son unique ami, son confident, puis son premier et tout-puissant ministre, et enfin, sans exagération ni manière de parler, son Dieu.

Élevé par cette idole dans des idées fort irrévérencieuses pour l’Islamisme, il ne faisait non plus de cas des dogmes du prophète que du Prophète lui-même. Les Imams lui étaient très-indifférents, et s’il avait quelques égards pour Aly , c’était en raison de cette bizarre opération de l’esprit par laquelle les Persans identifient ce vénérable personnage avec leur nationalité. Mais, en somme, Mohammed-Shah n’était pas musulman, non plus que chrétien, guèbre ou juif. Il tenait pour certain que la substance divine s’incarnait dans les Sages avec toute sa puissance * et comme il considérait Hadjy Mirza Aghassy comme le Sage par excellence, il ne doutait pas qu’il ne fût Dieu, et lui demandait dévotement quelque prodige. Souvent il lui arriva de dire à ses officiers, d’un air pénétré et convaincu : « Le Hadjy m’a promis un miracle pour ce soir, vous verrez I -» En dehors du Hadjy,

162 COMMENCEMENTS DU BÀBYSME.

Mohammed-Shah était donc d'une prodigieuse indifférence pour le succès ou les revers de telle ou telle doctrine religieuse; il lui plaisait, au contraire, de voir s’élever des conflits d’opinions qui témoignaient à ses yeux de l'aveuglement universel.

Le Hadjy, de son côté, était un Dieu d’une espèce toute particulière. 11 n’est pas absolument certain qu’il ne crût pas de lui -même ce dont Mohammed-Shah était persuadé. Dans tous les cas, il professait les mêmes principes généraux que le roi , et les lui avait de bonne foi inculqués. Mais cela ne l’empêchait pas de bouffonner. La bouffonnerie était le, système, la règle, l’habitude de sa conduite et de sa vie. 11 ne prenait rien au sérieux, à commencer par lui-même : « Je ne suis pas un premier ministre, répétait-il constamment et surtout à ceux qu’il maltraitait; je suis un vieux moulla, sans naissance et sans mérite, et si je me trouve à la place où je suis, c’est que le roi l’a voulu. »

11 ne parlait jamais de ses fils sans les appeler fils de drôlesse et fils de chien. C’est dans ces termes qu’il demandait de leurs nouvelles ou leur faisait transmettre des ordres par ses officiers quand ils étaient absents. Son plaisir particulier était de passer des revues de cavaliers où il réunissait, dans leurs plus somptueux équipages, tous les Khans nomades de la Perse. Quand ces belliqueuses tribus étaient rassemblées dans la plaine, on voyait arriver le Iiadjy, vêtu comme un pauvre , avec un vieux bonnet pelé et disloqué, un sabre attaché de travers sur sa robe, et monté sur un petit âne. Alors il faisait ranger les assistants autour de lui, les traitait d’imbéciles, tournait en ridicule leur attirail, leur prouvait qu’ils n’étaient bons à rien, et les renvoyait chez eux avec des

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 163

cadeaux; car son humeur sarcastique s’assaisonnait de générosité.

En dehors de ses idées mystiques, il avait deux passions qui jouaient un rôle considérable dans sa vie : l’artillerie et l’agriculture.

En ce qui est de la première, il est le premier qui ait installé à Téhéran une fonderie de canons ; il faisait rassembler de partout et venir d’Europe les modèles des inventions et des perfectionnements les plus récents. Il inventait lui-méme, et j’ai vu un appareil de sa création. C’est une espèce de cône de huit ou dix pieds de long, en tôle, et monté sur des roues. L’intérieur devait être rempli de mitraille et de poudre avec une mèche saillant à l’ex-* térieur. Le Hadjy se proposait de faire confectionner un grand nombre de ces machines, que, dans un jour de bataille, on ferait atteler et qui marcheraient sur le front de l’armée persane. Au moment d’engager l’action, on mettrait le feu aux mèches, on détellerait les chevaux et les conducteurs s’enfuiraient avec toutes les troupes. L’ennemi, alors, ne manquerait pas de se précipiter à leur poursuite, il se jetterait aveuglément sur les machines infernales, il sauterait, et les Persans n’auraient plus qu’à se réjouir d’une victoire si ingénieusement obtenue.

Sans me permettre aucune objection contre le système du Hadjy, je suis plus heureusement frappé de ce qu’il a fait en agriculture. Il a réellement créé autour de Téhéran un grand nombre de villages, et donné à la Perse beaucoup de plantes d’utilité ou d’agrément quelle ne possédait pas avant lui, ce qui constitue, après tout, un service réel. Mais, au milieu de tous ces travaux et de prodigalités sans nom, la bouffonnerie l’emportait tou

164 COMMENCEMENTS DU BABYSME.

jours, et c’est là ce qui a donné à l’administration du Hadjy son principal trait de caractère. Rien de sérieux, un grand laisser-aller en toutes choses, un fonds d’idées religieuses qui n'étaient les idées de personne, et, pour ce motif, un vif penchant à voir sans déplaisir les idées de tout le monde plus ou moins tenues en échec, combiné avec la passion de ne pas se donner d’ennui en ordonnant quoi que ce fût de définitif, telle était la situation que le Bâb avait déjà trouvée quelques mois auparavant et qui n’existait pas moins au moment oùMoulla Housseïn-Boushrewyèh eut ses entretiens avec le roi et avec son ministre.

Le novateur apportait de la part du Bàb des paroles 'toutes de dévouement et de •soumission. Les nouveaux religionnaires désiraient être les plus fermes soutiens de la dynastie et travailler à sa gloire. 11 n’était plus besoin désormais de montrer que l'opinion publique recevait avec faveur la doctrine nouvelle ; le fait était évident de lui-méme, et non-seulement à Shyraz, à Ispahan, à Kashan, à Téhéran même, le bâbysme faisait chaque jour des progrès dans toutes les classes de la société, mais on savait encore qu’il en était de même à Ramadan, à Kazwyn, à Zendjan, à Kurman, à Yezd. Moulla Housseïn-Boushrewyèh pouvait donc insinuer avec raison qu’il était plus à propos de compter avec son maitre que de le combattre, et meilleur de se le donner pour ami que pour adversaire . Défendre l’intérêt de la foi musulmane, c’était assurément ce que le roi et son ministre ne pouvaient, au sentiment de leur interlocuteur, avoir la moindre velléité de faire, puisque, aussi complètement que personne, ils étaient détachés des intérêts du Prophète ; quant à leurs opinions particulières, il n’y avait rien, précisément, qui s’opposât à des compromis, et du moment que le Hadjy était dieu, à

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 16H

un titre quelconque, il ne pouvait pas lui sembler trop illogique, à lui ni à son royal adorateur, que le Bàb fût aussi une émanation divine.

A ces considérations, Moulla IIousseïn-Boushrewyèh ajouta que la Perse paraissait entrer dans des voies nouvelles; que les rapports avec l’Europe devenant chaque jour plus multipliés et plus certains, il n’était pas sans importance de favoriser des dogmes qui, comme ceux du Bâb, se rapprochaient des notions généralement répandues dans le monde, comme, par exemple, l’abolition de l’impureté légale et, à peu près, celle de la polygamie ; qu’en outre, à raisonner suivant la pure politique, c’était un dessein qui avait occupé les souverains les plus considérables de l’Asie centrale dans ces trois derniers siècles, c’est-à-dire le Grand Mogol Shah-Akhbar, le fondateur des Séféwyehs, Shah-Ismaïl et le conquérant Nader-Shah, que celui de fonder une religion qui rassemblât dans son sein, en les conciliant, les doctrines des musulmans, des chrétiens et des juifs. Or, le Bâb opérait précisément cette fusion, et le roi allait se couvrir d’une gloire immortelle en acceptant la conduite d’une si glorieuse réforme.

A en juger d'après le caractère et les mœurs de Mohammed-Shah et de son favori, ce dut être précisément cette possibilité de gloire qui dut les dégoûter décidément du bâbysme et les rendre hostiles aux vues de Moulla Housseïn-Boushrewyèh. Ils furent forcés de comprendre qu’on leur demandait de prendre de la peine pour un but qui ne les intéressait pas. La goutte, le mysticisme, l’indifférence et la bouffonnerie ne sont pas des soutiens naturels de l’ambition, et quand on eut raisonné suffisamment avec l’apôtre, qu’on eut lu, goûté et critiqué les ouvrages du Bâb, on se trouva fatigué de cette affaire, inquiet des

I «fi COMMENCEMENTS DU BABYSME.

suites qu’elle pouvait avoir, ennuyé des réclamations qu’elle soulevait.

On prit donc avec le missionnaire bâby un ton rigoureux, et afin de se débarrasser de lui une fois pour toutes, on lui déclara que s’il voulait conserver ses membres et môme la vie, il n’avait qu’à quitter Téhéran dans le plus bref délai. Du reste, on ne lui prescrivait absolument rien autre chose et on ne s’expliquait pas sur le fond. Ainsi repoussé, Moulla Ilousseïn aurait été dans un grand embarras peut-être pour maintenir la position favorable qu’il avait créée, si de nouvelles ressources n’avaient été préparées à la religion nouvelle par le Bàb dans le moment même que son premier mandataire obtenait ses premiers succès.

En effet, très-peu de temps après que Moulla Housseïn était parti de Shyraz, le Bàb avait envoyé, dans d’autres directions, deux émissaires sur lesquels il fondait également de grandes espérances, et qui, avec non moins de talents peut-être, n’avaient pas moins de zèle, de foi et, par la suite, ne devaient guère acquérir moins de renommée que leur devancier. L’un de ces fidèles était Hadjy Mohammed-Aly-Balfouroushy, l’autre était une femme.

Hadjy Mohammed-Aly-Balfouroushy est, aux yeux des bâbys, un grand saint, un personnage qui ne saurait être trop vénéré. Sa science, la pureté de sa doctrine, l’éclat de son dévouement, tout ce qui lui arriva par la suite, le recommandent de la façon la plus expresse à la vénération des croyants. Il fut député par le Bàb dans son propre pays, le Mazendéran, et il y obtint de très-grands succès, qui devaient tenir une place considérable dans l’histoire du bâbysme. Sachant Moulla Housseïn-Boushrewyèh à Téhéran, il s’était mis en rapport avec lui et l’avait ins-

COMMENCEMENTS DU BABYSME. if>7

truit de tout ce qu’il faisait, car ses propres démarches dépendaient à l’avenir du succès ou de l’échec du premier vicaire du Bâb.

L’autre missionnaire, la femme dont je parle, était, elle, venue à Kazwyn, et c’est assurément, en même temps que l’objet préféré de la vénération des Bâbys, une des apparitions les plus frappantes et les plus intéressantes de cette religion. Cette femme, donc, s’appelait de son vrai nom Zerryn-Tadj , « la Couronne d’Or, • et était surnommée Gourret-Oul-Ayn, « la Consolation des Yeux, » nom sous lequel elle est surtout connue ; mais on l’appelle aussi Hezret-è-Taheréh, « Son Altesse la Pure, » etencore Nokteh ou le Point , c’est-à-dire la partie culminante de la prophétie incarnée. Elle était de Kazwyn et appartenait à une famille sacerdotale. Son père, Hadjv Moulla Saleh, passait pour un jurisconsulte des plus distingués, et on l’avait mariée de bonne heure à son cousin Moulla Mohammed, qui avait aussi une bonne réputation d’homme instruit. On a vu, dans les chapitres précédents, que la ville de Kazwyn était, en quelque sorte, depuis une quarantaine d’années, le centre de la doctrine des Shey khys et que des hommes habiles en philosophie y enseignent encore. La famille de Gourret-oUl-Ayn jouait un rôle dans ce mouvement et y prenait grande part, surtout par le père de son mari, Moulla Mohammed-Taghy, l’homme éminent de la ville, moudjtehed des plus considérés et traditionniste fameux dans toute la Perse.

Bien que musulmans et Bâbys se répandent aujourd’hui en éloges extraordinaires sur la beauté de la Consolation des Yeux, il est incontestable que l’esprit et le caractère de cette jeune femme étaient beaucoup plus remarquables encore. Ayant souvent, et, pour ainsi dire, quotidienne-

COMMENCEMENTS DU BABYSME.

ment assisté à des entretiens fort doctes, il parait que, de bonne heure, elle y avait pris un grand intérêt, et il se trouva, un jour, qu’elle était parfaitement en état de suivre les subtiles discussions de son père, de son oncle, de son cousin, devenu son mari, et même de raisonner avec eux, et, souvent, de les étonner par la force et l'acuité de son intelligence. En Perse, ce n’est pas chose ordinaire que de voir des femmes appliquer leur esprit à de pareils emplois, mais ce n’est pas non plus un phénomène tout à fait rare; ce qui est là, comme ailleurs, vraiment extraordinaire, c’est de rencontrer une femme égale à Gourret- Oul-Ayn. Non-seulement elle poussa la connaissance de l'arabe jusqu'à une perfection inusitée, mais elle devint encore éminente dans la science des traditions et celle des sens divers que l’on peut appliquer aux passages discutés du Koran et des grands auteurs. Enfin elle passait à Kazwyn, et, à bon droit, pour un prodige.

Ce fut dans sa famille qu’elle entendit parler pour la première fois des prédications du Bâb à Shyraz et de la nature des doctrines qu’il prêchait. Ce qu’elle en apprit, tout incomplet et imparfait que ce fût, lui plut extrêmement. Elle se mit en correspondance avec le Bàb, et bientôt embrassa toutes ses idées. Elle ne se contenta pas d’une sympathie passive; elle confessa en public la foi de son maitre; elle s’éleva non-seulement contre la polygamie, mais contre l’usage du voile, et se montra à visage découvert sur les places publiques, au grand effroi et au grand scandale des siens et de tous les musulmans sincères, mais aux applaudissements des personnes déjà nombreuses qui partageaient son enthousiasme et dont ses prédications publiques augmentèrent de beaucoup le cercle. Son oncle, le docteur, son père, le juriste, son mari,

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 109

épuisèrent tout pour la ramener au moins à une conduite plus placide et plus réservée. Elle les repoussa par ces arguments sans réplique de la foi impatiente du repos. On l’accuse même (le fait ne parait nullement prouvé) d’avoir dirigé les coups d’une troupe de scs partisans, qui massacrèrent son beau-père dans la grande mosquée, pendant que le vieillard faisait sa prière. Ce fut la première violence née du bâbysme. A la fin, lasse des importunités, la Consolation des Yeux quitta sa famille et se consacra hautement à l’apostolat dont le Bâb lui avait conféré tous les droits et confié tous les devoirs. Sa réputation théologique devint immense, et l’idée qu’elle avait elle-même de sa valeur était telle, qu’un jour, raconte-t-on, Moulla Mohammed-Aly-Balfouroushy s’étant tourné vers la Kibla musulmane pour faire sa prière, Gourret-Oul-Ayn le prit par le bras et lui dit : « Non! c’est à moi qu’il faut t’adresser : je suis la Kibla ! » Je n’ai jamais entendu personne parmi les musulmans mettre en doute la vertu d’une personne si singulière.

Tels étaient les deux associés, l’apôtre du Mazendéran et la Voyante de Kazwyn, que Moulla Housscïn fit prévenir lorsque l’ordre de quitter Téhéran lui parvint. Ce fut avec ces deux collègues qu’il consulta sur ce qu'il avait à faire. Il ne fallait plus penser, pour le moment du moins, à ranger le pouvoir laïque du côté du Bâb et à décider par un coup de main la victoire contre l’Islam. D'autre part, il eût été fâcheux de compromettre, par une résistance hors de saison, la situation, en définitive très-bonne, que l’on avait conquise dans la nation elle-même, en s'obstinant, par un séjour orgueilleux à Téhéran, à appeler sur soi des rigueurs qu’évidemment le Boi et son ministre ne tenaient pas à réaliser. On résolutdonc que Moulla Housseïn-

170 COMMENCEMENTS DU BABYSME.

Boushrewyèh obéirait et irait dans les provinces continuer le cours de ses prédications et de ses conquêtes. Le travail serait plus lent, mais il n’en serait pas moins sûr, si l’on en pouvait juger par le passé. La direction qu'il convenait de suivre et les pays à convertir étaient bien indiqués : Moulla Housseïn avait traversé victorieusement le Sud de la Perse; Gourret-Oul-Ayn s'occupait de l'Ouest; le Balfouroushy réussissait dans le Nord. L’apostolat de l’Est restait à entreprendre, et le lieutenant du Bàb, prenant congé de ses deux ardents coreligionnaires, quitta la capitale et se dirigea, sans rien dire, vers le Khorassan.

On était alors à la fin de 1847. Le pèlerin mettait à profit, suivant son usage, un séjour, qu’il prolongeait au besoin, dans tous les villages, les bourgs et les villes de sa route, pour tenir des conférences, argumenter contre les moullas, faire connaître les livres du Bàb et prêcher ses doctrines. Partout on l’appelait, on l’attendait avec impatience; il était recherché avec curiosité, écouté avidement, cru sans beaucoup de peine. Ce fut surtout à Nishapour qu’il fit deux conversions importantes, dans les personnes de Moulla Abd-el-Khalek de Yezd, et de Moulla Aly le Jeune. Le premier de ces docteurs avait été élève du sheykh Ahmed-Ahsayy. C’était un personnage célèbre et par sa science et par son éloquence et par son crédit sur le peuple. L’autre, sheykhy comme le premier, de mœurs sévères et de grande considération, occupait le poste considérable de principal moudjtehed de la ville. Tous deux devinrent Bàbys emportés et firent retentir les chaires des mosquées des prédications les plus violentes contre l’Islam. Pendant quelques semaines on eût pu croire que la religion ancienne était décidément vaincue Le clergé, démoralisé par la défection de son chef, effrayé

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 171

des discours publics qui le ménageaient si peu, ou n’osait se montrer ou avait pris la fuite. Quand Moulla Housseïn- Boushrewyèh arriva à Meshhed, il trouva, d’une part, la population émue et divisée à son sujet; de l’autre, le clergé averti, très-inquiet, mais poussé à bout et décidé à faire une vigoureuse résistance aux attaques dont il allait être l’objet.

Toute cette cléricature était si résolue, qu’elle prit vigoureusement l’offensive. A peine le missionnaire bâby avait-il mis le pied dans la ville, qu’une députation de moullas en sortit pour aller le dénoncer au gouverneur, Hamzé-Mirza, alors engagé dans une expédition contre les Turkomans de la frontière, et campé dans la plaine nommée la Prairie de Redgàn. Ces mandataires dénoncèrent violemment au Prince l’homme dangereux qui venait d’entrer dans leur cité. Ils racontèrent les scandales arrivés à Nishapour de son fait, ils s’étendirent sur l’impossi bilité de tolérer dans la ville sainte par excellence, celle qui a le bonheur d’étre le sanctuaire de l’Imam Riza, un aussi scandaleux infidèle. Ils persuadèrent le Prince, autant que l’on pouvait persuader un personnage aussi difficile à émouvoir par des considérations de cet ordre, et il commanda que Moulla Housseïn-Boushrewyèh fût conduit au camp et eût à comparaître devant lui. Par ses ordres également, on arrêta à Nishapour ce fougueux néophyte, Moulla Aly le Jeune, et on le lui amena. Celui-ci ne se tira pas de l’entrevue avec beaucoup d'honneur pour son courage et pour sa fermeté. Soit que les menaces l’eussent effrayé, soit que les cadeaux l’eussent gagné, il revint du camp à Meshhed pour monter dans la chaire de la grande mosquée et renoncer, devant les moullas et le peuple assemblés, à ce qu’il avait professé peu de jours auparavant

172 COMMENCEMENTS DU BABYSME.

avec un zèle si furieux. Il détesta les doctrines qu’il avait tant louées, et maudit solennellement le Bàb et ses compagnons. Sur quoi on le laissa libre, et ils 'en retourna la tête basse à Nishapour. A son exemple, un certain nombre des convertis de cette ville firent défection ; mais Moulla Abd-cl-Khalek ne les imita pas et ne voulut rien entendre. 11 s’obstina, au contraire, et jura que rien ne le détournerait de la voie dans laquelle il s’était engagé. Alors le clergé, tout ranimé, tout réuni, et plein de courage à suivre la direction qui lui venait de Meshhed, chassa subitement Moulla Abd-el-Khalek de la chaire et lui interdit l’entrée des mosquées. Puis on lui ordonna de se tenir enfermé dans sa maison et de ne plus paraître dans les rues.

Pour Moulla Housseïn-Boushrewyèh, conduit au camp, il fut mis dans une tente, et des karaouls ou sentinelles, établies à l’entour, empêchèrent qu’il ne pùt communiquer avec personne.

Pendant qu’on discutait pour savoir ce qu’il fallait faire de lui, une révolte de soldats éclata à Meshhed. Ilamzé- Mirza fut forcé de lever le camp, et comme les insurgés, avec leur chef, le Salar, avaient réussi à s’emparer de la ville, le Prince, fort embarrassé et inquiet d’un événement qui, en effet, compromit un instant l’existence de la dynastie, cessa de songer à son prisonnier. Celui-ci mit le temps à profit , s’échappa et courut vers Meshhed, espérant y gagner quelque chose à la faveur du tumulte. Mais il n’en alla pas ainsi ; à peine reconnu, on lui intima l'ordre de sortir. Le Salar avait assez d’affaires sur les bras sans se donner encore le souci d’une querelle avec le puissant clergé do la Ville Sainte, soutenu par une population considérable de fainéants qui, ne vivant que

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 173

de la cuisine de la grande mosquée, est nécessairement à la dévotion absolue des personnages qui en disposent. Moulla Housseïn-Boushrewyèh n’eut donc rien autre chose à faire que de s’enfuir encore, et il retourna à Nishapour.

Là, son attitude, qui jusqu’alors avait été purement celle d’un missionnaire pacifique, changea du tout au tout. Sa sûreté était gravement compromise ; le pays était en feu. La sédition du Salar mettait toutes les populations sur pied. Pour vivre au milieu des armes, il fallaits’armer. Moulla Housseïn prit ce parti, et, s’entourant d’une troupe de fidèles, se dirigea sur Sebzewar. Là, Mirza Taghy- Djouyny, homme riche et considérable, se donna à lui et se chargea de l’entretien de sa bande. De nouvelles recrues s’unirent aux Bàbys, qui marchèrent sur Miyamy et ensuite sur Yardjemend, dont ils s’emparèrent ; mais ils en furent presque aussitôt repoussés par Aga-Séyd-Mohammed, qui, entouré de ses amis, leur intima l’ordre de s’éloigner, ce qu’ils firent, ne se sentant pas en force ou plutôt n’étant pas encore bien résolus, tout armés qu’ils étaient, à en venir aux dernières extrémités.

Us se replièrent donc sur un village nommé Khan- Khondv, situé à trois lieues de là, où ils furent rejoints par deux hommes importants, Moulla Hassan et Moulla Aly, qui firent profession entre les mains du chef. En somme, la troupe grossissait. La majorité du peuple semblait se prononcer pour les novateurs. Moulla Housseïn- Boushrewyèh, voyant cela, ne s'éloignait pas; il revenait par les lieux où il avait déjà passé, confirmait ses néophytes dans leur foi et dans leur confiance ; il faisait tout pour soulever le pays. Revenu de la sorte à Miyamy, il décida encore trente-six hommes, dans la fleur de l’âge, à prendre leurs armes et à le suivre.

174 COMMENCEMENTS DU BABYSME.

Les passions des deux partis étant excitées au plus haut point, il était difficile qu’il n’y eût pas bientôt un conflit. Toutefois il semblerait que Moulla Housseïn-Boushrewyèh ne le cherchât pas. Tout en cédant à l’entrainement des circonstances et au désir de faire des recrues, il aurait autant aimé ajourner la lutte; mais il n’en fut pas maître. L’enthousiasme de ses partisans ne lui permettait pas de garder toutes les mesures nécessaires. Les convertis étaient si emportés dans leurs discours, si peu ménagers d’insultes et de menaces que les musulmans de Miyamy se jetèrent enfin sur eux. 11 y eut combat, les Bâbys eurent le dessous, quelques-uns d’entre eux furent tués et le chef ordonna la retraite. Il se dirigea sur Shahroud.

En entrant dans cette ville, il envahit avec son monde la maison du moudjtehed, appelé Moulla Mohammed- Kazem, et commença à prêcher la nouvelle foi et à exhorter particulièrement le maître du logis à l’embrasser. Mais le moment n’était pas aux discussions curieuses. Le moudjtehed répondit par des injures et, levant son bâton, il en frappa Moulla Ilousseïn à la tête et lui ordonna de quitter la ville. Probablement, l’ordre n’eût pas été exécuté sans peine et l’action hardie du moudjtehed aurait pu entraîner pour lui de mortelles conséquences, si, au moment même où les invectives s’échangeaient et où des cris on allait passer aux actes, l’annonce d'un événement auquel personne ne songeait n’était venue changer toutes les dispositions. On se mit à crier partout dans la ville qu’un courrier arrivait annonçant la mort de Mohammed- Shah. C’était vrai.

Page 1