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CHAPITRE VII

DÉVELOPPEMENT DU BaBYSME

Un changement de règne est toujours, dans l’Asie Centrale, un moment fort critique. En Perse, dans le Turkestan, dans les États arabes, il s’établit alors une anarchie qui dure plus ou moins longtemps, qui prend un caractère plus ou moins violent et tourmenté, mais qui ne manque jamais de suspendre l’action des lois, en vertu du principe que la volonté souveraine a, pour plus ou moins de temps, disparu. Il y a, pour qu’il en soit ainsi, des raisons de fait, mais aussi beaucoup de raisons d’habitude, et je crois que, afin de faire mieux comprendre l'esprit asiatique, il est à propos d’insister sur ces dernières.

Sans doute, le roi est mort et l’action de sa puissance s’est arrêtée et ne se fait plus sentir. Mais, dans le cours ordinaire des choses, cette puissance n’intervient guère que par délégation. Les marchands ont leurs lois, leurs règles et leurs coutumes ; les soldats, pour la plupart gens de tribu, ne connaissent que leurs chefs directs; les autorités municipales des villes n’ont pas à expliquer trois * fois par an un acte quelconque de leur autorité au

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contrôle royal, et, quant à l’exercice général de cette autorité, les fonctionnaires n’en rendent jamais compte qu’au jour de leur destitution. 11 n’y a donc, en réalité, aucun motif bien décisif pour que, le roi mort, le mouvement gouvernemental s’arrête.

Mais les peuples ont conçu de tout temps l’idée que les magistrats, à quelque rang qu'ils appartiennent, ne sont que les serviteurs du roi, dans le sens tout à fait domestique du mot. Puis la notion de la loi dans ce qu’elle a de proprement souverain n’existe pas en Asie, ce qui est bizarre; car, plus que dans tout autre pays, la loi y est immuable, et, cependant, on s’obstine à ne voir dans cette loi, très-généralement contemporaine des Sassanides, que l’expression de la volonté du prince régnant, bien qu’il ne soit le plus souvent pas libre d’y changer la moindre chose. Il en résulte que les magistrats, comme le peuple, sont imbus de cette idée que, en temps d’interrègne, il n’y a plus de légitimité ni de raison d’être pour aucun pouvoir. C’est une montre qui s’est arrêtée; les ressorts n’en changent pas et n’en doivent pas changer, mais, jusqu'à ce qu’une main autorisée la remonte, elle ne fonctionne plus.

En outre, bien des passions et des intérêts sont là pour réveiller, exciter, attiser, mettre en flamme la discorde générale. S’il y a plusieurs prétendants au trône, ceux-là veulent du désordre pour redoubler leurs chances de succès et se faire des partisans actifs.

A ces partisans, le désordre profite, et pour obtenir leur concours, on leur permet beaucoup. Puis vient l’esprit d’aventure, l’imagination turbulente des masses. Beaucoup de gens n’ont nulle envie de faire du mal positivement, mais ils sont enchantés de faire du bruit. Ils •

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profitent du moment pour crier, se battre dans les rues , boire chez les Arméniens et les Juifs, chercher querelle, mener une vie de fête. Autant de têtes cassées, autant de bons compagnons qui s’amusent, et les magistrats, grands et petits, dans la peur de déplaire à quelque protégé du pouvoir futur, s’abstiennent de faire montre d’une énergie qu’ils n’ont pas, et de se prévaloir d’un droit qu’ils ne se reconnaissent plus. Loin d’intervenir pour maintenir l’ordre, ils se jettent à corps perdu dans les intrigues courantes; au besoin ils en inventent. Il s’agit pour eux de s’avancer, ou du moins de ne pas perdre leur position, nullement de rétablir la paix.

On aurait tort, cependant, de croire que tout ce tapage soit précisément effréné et aussi dangereux qu’il le pourrait être chez les peuples d’Europe. Les Asiatiques n’aiment pas les extrêmes, et ne s’y portent que le moins possible. Dans toutes ces occasions, il y a plus de blessures que de morts, plus d’injures que de coups, plus de vols que de violences. Chacun fait ce qu’il veut; mais, en somme, les volontés ne sont pas bien méchantes. Ainsi, dans l’interrègne amené par la mort de Mohammed-Shah, le très-petit nombre d’Européens qui se trouvait alors à Téhéran n’a eu absolument rien à souffrir. Il est même arrivé à l'un d’eux de passer sous une des portes de la ville au moment où des loùtys, ou gens de la populace , sc battaient à coups de sabre et se volaient leurs bonnets et leurs habits : l’animation du combat n’empêcha pas ces vauriens de saluer l’Européen d’un Selam-aleïkoum tout à fait respectueux.

Quoi qu’il en soit, la mort du roi et scs conséquences vinrent prêter un merveilleux secours à Moulla Housseïn- Boushrewyèh et à sa troupe. Leur embarras finissait; une

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nouvelle phase commençait pour eux. Désormais ils ne représentaient pas moins qu’une faction dans l’État, faction assez puissante , puisqu’ils savaient ce qu’ils voulaient et étaient unis et armés. L’envoyé du Bàb prit son parti avec promptitude. A peu près certain que, pour le moment, le Khorassan ne lui fournirait pas plus de coopérateurs actifs qu’il ne lui en avait déjà donné, il se mit en marche vers le Mazendérân, où le terrain bâby était déjà bien préparé et où il était assuré de trouver un collègue et des partisans non moins ardents que lui-même. Arrivé à Bostam , près de la frontière, les moullas lui firent dire que, s’il se présentait avec son monde, il serait reçu à coups de fusil. Il méprisa la menace, et ayant, dans un village tout près de là, à Housseïnabad, opéré sa jonction avec un renfort de néophytes commandés par Moulla Aly Housseïnabady, il précipita sa marche et entra dans le Mazendérân.

C’était un nouveau théâtre, peuplé de nouveaux acteurs. Les Khorassanys sont vigoureux, de haute taille, assez semblables aux Turcomans , avec lesquels leur sang est très-mèlé. Leurs idées sont véhémentes. Ce sont des cavaliers et des gens belliqueux. Les Mazendérânys forment, sous plus d’un rapport, l’antithèse de ce portrait. Une opinion, peut-être injuste, mais très-accréditée, fait d’eux les Béotiens de la Perse. Les anecdotes sur leur simplicité ne tarissent pas. On les croit, en tout cas, médiocrement portés à la spéculation religieuse. Adroits tireurs, ils n’aiment pas la guerre, et, pour peu que les circonstances le leur permettent, ils se renferment volontiers dans les travaux agricoles, qui leur plaisent par-dessus tout. Leurs immenses rizières , l’exploitation des arbres à fruits, qui' leur donnent les profits d’une ex-

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portation considérable pour la Russie , le métier de bûcheron, sont les préoccupations majeures de leur vie. Ils n'ont rien de chevaleresque, et sont si peu entichés du point d’honneur que, lorsqu’il plait aux tribus turkomanes de faire quelque invasion sur la lisière du nordest de leur pays pour y enlever des prisonniers, généralement ils se laissent faire, fuient, se cachent ou se rendent, mais ne se défendent pas.

Quant au territoire, il ne diffère pas moins des plaines du Khorassan. Dans celles-ci, ce sont d’immenses espaces, souvent fertiles, mais peu cultivés; de grands villages, semblables à des ruches, où les habitations, superposées les unes aux autres et ceintes d’un grand mur épais, n’offrent pas mal l'aspect d’un cirque romain. Aussitôt que les vedettes placées en observation ont aperçu sur la ligne de l'horizon quelque groupe de cavaliers qui, à leur allure, semblent turkomans, des cris affreux, poussés vers le ciel par les femmes et les enfants , rappellent les agriculteurs, qui, laissant là leurs charrues, se mettent à courir, s’empressent de rentrer, ferment les portes, prennent les mousquets , garnissent le haut du mur et envoient des balles aux pillards, qui fuient ventre à terre. Là où les champs cultivés sont plus éloignés du village, une tour solitaire, ouverte à sa base par une petite entrée très-basse, sert au besoin de refuge pour le laboureur, qui peut encore, du sommet, fusiller les agresseurs jusqu'à ce que, avertis par le bruit, ses compagnons accourent et le délivrent. Dans le Mazendéràn , c’est un tableau tout contraire : lesilencé des forêts profondes; les abris épais, comme ceux du Brésil, des vignes vierges, des lianes, des générations d'arbres écroulées le^unes sur les autres et sc réduisant en poussière sur un sol spon-

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gieux; des marécages que traversent et entretiennent les seules grandes rivières de la Perse proprement dite . enfin, la mer.

Moulla Housseïn-Boushrewyèh, avec sa troupe, eut à peine mis le pied sur le sol de la province, que. dans un hameau nommé Bedesht, il trouva plusieurs personnages dont la réunion sur ce point devait plus tard avoir une grande importance aux yeux des fidèles et constituer le premier concile de la secte. C’étaient, d’abord , pour suivre l’ordre des dignités : Mirza Jahya, alors enfant, âgé à peine de quinze ans, et qui, plus tard, succéda au Bàb lui-même; puis Hadjy Mohammed-Aly Balfourousby ; puis Gourret-oul-Avn, et d'autres zélateurs suivis d’un gros de partisans. Hadjy Mohammed-Aly avait observé avec beaucoup d’attention les mouvements de Moulla Housseïn dans le Khorassan, tout prêt à venir à son aide et à faciliter sa retraite, s’il en était besoin. Quant à la prophétesse, qui, après le meurtre de son oncle et beau-père, et sa séparation d'avec son père et son mari, n’avait pu tenir à Kaswyn et s’était déjà, depuis quelque temps, réfugiée dans les forêts du Mazendérân, elle venait, avec l’ardeur qui la dévorait, s’offrir à partager les dangers et les mérites de ses associés. L’historien musulman, Lessan el Moulk, qui me fournit un grand nombre de ces détails, insiste avec une certaine complaisance sur la composition de la troupe qui accompagnait la jeune femme enthousiaste. Comme il lui répugne d’admettre que les doctrines hétérodoxes du Bàb aient pu entraîner qui que ce soit, il saisit cette occasion de prêter des motifs très-mondains aux partisans des novateurs, et il assure que les soldats deGourret-Oul- Ayn étaient tous des amoureux — non avoués, j’ima-

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gine; sans quoi, au lieu de marcher sous le même drapeau, il est assez probable qu’ils se seraient divisés entre eux, et il ne paraît pas qu’aucune mésintelligence se soit jamais déclarée dans ce camp. Amoureux ou dévots, il est incontestable que ces gens étaient les plus animés des bâbys, et que la femme extraordinaire qui les menait exerçait sur eux une autorité sans limite.

Les trois troupes , réunies dans le hameau de Bedesht , campèrent en partie dans les maisons des paysans, en partie dans les jardins. On n’était pas tout à fait sorti du Khorassan, puisque Bostam n’était qu’à une lieue et demie en arrière. Gourret-oul-Ayn jugea nécessaire d’échauffer le zèle des croyants par un prêche.

On disposa à la hâte, dans une petite plaine voisine du village, une sorte de trône en planches couvert d’étoffes et de tapis. Gourret-oul-Ayn ayant paru, suivant son usage, sans voile, s’assit, les jambes repliées, sur le trône, tandis que tous les soldats se plaçaient de même à l'entour à la mode persane. Ce n’était pas tout à fait ainsi qu’avaient lieu les conventieules des presbytériens dans les tourbières de l’Écosse. Ce n’était ni le même ciel, ni le même paysage, ni la même attitude chez les prédicants , non plus que chez leurs auditeurs, pas plus que les mêmes doctrines ; mais si les formes variaient, le fond se ressemblait : c’était bien autour de Gourretoul-Ayn un vrai conventicule, une foi passionnée, un enthousiasme sans limites, un dévouement prêt à tout.

La jeune femme débuta par rendre son auditoire attentif à cette grande vérité, que les temps étaient venus où la doctrine du Bàb allait couvrir toute la surface de la terre, et où Dieu allait enfin être adoré, conformément à cette doctrine, dans un esprit qu’il avait pour agréable.

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Une nouvelle lumière avait surgi, une nouvelle loi allait naitre; un livre nouveau allait remplacer l’ancien. De si grandes choses ne pouvaient se faire sans des peines et des sacrifices infinis de la part de la génération chargée de les accomplir, et ce n’était pas trop que les femmes elles-mêmes, partageant les travaux de leurs maris et de leurs frères, acceptassent tous leurs dangers. Ce n’était plus l’heure pour elles de se renfermer au fond des harems et d’attendre dans l’inertie ce que les hommes auraient pu faire. Laissant de côté les règles communes, la modestie des temps tranquilles, leurs devoirs même, tout jusqu’à leur débilité native et surtout la crainte si naturelle à leurs âmes, elles devaient se montrer, dans le sens le plus absolu, les compagnes des hommes, les suivre et tomber avec eux sur le champ du martyre.

Je ne dis ici que le sens du discours prononcé par la Consolation-des-Yeux. Je voudrais faire entrevoir qu’il pouvait être éloquent; or, si j’essayais de traduire littéralement les rédactions qui nous en sont conservées, la pensée européenne, déroutée par certaines manières de parler tout à fait locales, ne comprendrait rien aux émotions dont je voudrais lui faire sentir au moins la possibilité, de sorte que j’atteindrai mieux mon but en me bornant à donner ce simple thème de son discours. Ce n’est pas que la façon de parler de la Consolation-des- Yeux fût très-fleurie. Beaucoup de gens qui l’ont connue et entendue à différentes époques de sa vie m’ont toujours fait la remarque, au contraire, que, pour une personne aussi notoirement savante et riche de lectures , le caractère principal de sa diction était une simplicité presoue choquante; et quand elle parlait, ajoutait-on, on

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se sentait pourtant remué jusqu’au fond de l’àme, pénétré d’admiration, et les larmes coulaient des yeux.

Et, en effet, je me disposais à le dire, à peine ce jourlà eut-elle terminé son exorde, quelle fut interrompue par les sanglots de l’assistance. Les Asiatiques, d’ailleurs, sont assez faciles à émouvoir; comme les enfants, ils pleurent volontiers et sans beaucoup d’amertume. On commença donc à gémir et à s’écrier : Ey djûn! « ô mon âme! • Ey malehréh! « ô la pure! » et on se frappait la poitrine, on se prenait la tête entre les mains et on la secouait dans un spasme d’attendrissement. Parmi les assistants, il s’était glissé beaucoup de gens du pays attirés par la réputation de Gourret-oul-Ayn, par le désir d’entendre parler de cette foi nouvelle dont il était tant question depuis quelques mois, et, enfin, par cette inextinguible curiosité qui est le grand trait distinctif de la race. Ces musulmans, voyant pleurer les autres et frappés comme eux par l’influence victorieuse de la Consolation-des-Yeux, sentirent leurs cœurs se troubler et se mirent à pleurer aussi. De ce moment ils étaient infidèles, dit avec humeur un annaliste musulman. 11 a raison ; ils avaient passé à l’ennemi pour quelques paroles d’une femme.

Gourret-oul-Ayn reprit, au milieu des larmes, son discours pathétique et s'attacha à montrer que le devoir était dur, mais d’obligation rigoureuse pour tous les fidèles. Que personne, par quelque considération que ce fût, ne pouvait songer à s’y soustraire, s’il était dévoué à Dieu, et que, puisque les femmes elles-mêmes étaient appelées au travail, les vieillards et les adolescents, les enfants eux-mêmes ne pouvaient se considérer comme en dehors de l'Appel, Dieu ayant besoin de tous les siens.

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Il parait que ce discours fut particulièrement efficace. On le cite volontiers parmi ceux de Gourret-oul-Ayn. Et non-seulement il produisit un grand effet sur les auditeurs, mais, répété partout et commenté par ceux qui avaient eu le bonheur de l’entendre, il amena encore beaucoup de partisans au bâbysme.

Dans la nuit, les trois chefs tenant conseil, arrêtèrent que, dans l’état de trouble où était le pays, et les gouverneurs ayant à penser à tout autre chose qu’à leur courir sus, ou même à se mêler de leurs affaires, il n’était plus nécessaire de marcher réunis, qu’il valait donc mieux se séparer, en maintenant toutefois les communications, et se porter chacun sur un point particulier du Mazendérân. 11 ne leur semblait pas impossible de se rendre maîtres de cette province. On s’y voyait relativement en force, et si l’on pouvait y établir solidement l’autorité du Bàb, on se trouverait avoir gagné pour l’avenir le point d'appui qui manquait encore à la secte. Ainsi Hadjy Mohammed-Aly partit dans la nuit môme pour retourner à Balfouroush avec les siens. Gourret-oul-Ayn, avec ses enthousiastes , resta dans le pays pour y continuer sa propagande, et Moulla Housseïn-Boushrewyèh s’enfonça au cœur même de la contrée, afin de recruter des partisans dans les villages perdus au fond des bois.

Quelques semaines se passèrent et les succès des bàbys auprès du peuple, tant des villes que des campagnes, devenaient de jour en jour manifestes. Ils avaient vaincu l’apathie locale. Non-seulement les paysans et les gens du commun se montraient empressés à courir à eux, mais, ainsi que cela était arrivé partout, à Ispahan, à Kashan, à Téhéran, à Nishapour, des hommes de science, de mérite , de considération , des hommes riches et res-

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pectés pour leurs mœurs, devenaient bàbys et se mettaient à tonner contre les vices, l’ignorance, la platitude et les simonies du clergé. Un tel état de choses n’était pas à tolérer plus longtemps, et, malgré les embarras de la situation , les moullas exaspérés se mettaient partout en défense. Leur indignation et leur terreur furent portées au comble quand on vit, dans la ville de Balfouroush, Moulla Mohammed-Aly, son bâton à la main et le sabre à la ceinture , parcourir les rues à la tête de trois cents hommes bien armés, criant comme des- énergumènes et disposés à tout. Le clergé jugea qu’il était grandement temps d’engager la lutte si l’on ne voulait pas courir le risque d’être un peu plus tard anéanti sans combat. On üt trois choses : on rassembla d’abord les gueux qui vivaient des soupes des mosquées , on les arma , on les transforma en toufenkdjys ou fusiliers, qu’on lança à la poursuite des trois corps principaux des bâbys; puis on alla se plaindre à Khanlèr-Mirza, gouverneur de la province , et enûn on écrivit à Abbas-Kouly-Khan , chef et gouverneur du Laredjàn, pour lui faire savoir à quelle triste situation la religion en était réduite.

Khanlèr-Mirza avait bien autre chose à penser en ce moment qu’aux affaires des moullas. 11 attendait les effets de l’avénement du jeune roi Nasreddin-Shah. Celui-ci, reconnu à Tebryz par les légations, était sur le point de se mettre en marche pour Téhéran, et Khanlèr-Mirza, qui ne savait pas ce qu’on allait faire de lui sous le nouveau règne, ne prêta qu'une oreille assez distraite aux supplications des musulmans zélés. 11 n’en fut pas ainsi d’ Abbas-Kouly-Khan Laredjany, homme du pays et y prenant un intérêt très-direct, et qui de plus, en sa qualité de chef de tribu, était beaucoup plus assuré de son

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rang et de sa situation-sous tous les règnes que ne devait l’être un prince du sang , état qui constitue le dernier des métiers à faire en Perse. Abbas-Kouly-Khan Laredjany n’hésita pas à répondre à l’appel désespéré qu’on lui adressait, et il envoya à Balfouroush Mohammed-Beg un de ses officiers, avec trois cents toufenkdjys, qui entrèrent brusquement dans la ville et vinreht s’y promener en sens inverse des bàbys. Pendant quelques jours, les deux partis s’affrontèrent; on parada; les gens paisibles se sauvaient, s’enfermaient, se cachaient; les femmes, à la moindre alerte, poussaient des cris aigus et vidaient la rue pour revenir bientôt regarder de tous leurs yeux. Dans les mosquées, les waez ou prédicateurs vociféraient contre le Bàb; sur les places publiques, les bàbys en faisaient autant contre l’islam; enfin quand, des deux parts, les têtes furent assez montées, les vociférations firent place aux coups et la mêlée commença.

Elle s’engagea par une fusillade très-vive qui jeta sur le carreau une douzaine de bàbys et un peu plus de musulmans. Bientôt on se battit corps à corps et avec détermination. Mais Moulla Üousseïn-Boushrewyèh , prévenu à temps, entra dans la ville et se jeta sur les ennemis. Ceux-ci plièrent, et, en continuant à combattre, abandonnèrent la place du Marché aux Herbes, où ils s’étaient d’abord cantonnés, et se maintinrent dans le caravansérail voisin. C’était une position très-forte, et les bàbys se heurtèrent là contre une forteresse d'où ils éprouvèrent qu’il était difficile de déloger l’ennemi. Cependant on s’y acharna , et la rage était à son comble , quand parut Abbas-Kouly-Khan Laredjany avec le gros de sa tribu. Ici la scène changea, et la situation des bàbys devint mauvaise. •

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Le chef nomade ne put cependant parvenir à les faire reculer, ni surtout à dégager les moullas et leur monde, assiégés dans le caravansérail du Marché aux Herbes, et, ce premier effet manqué , on continua à combattre sans qu’un parti fit céder l’autre; les forces et les courages se balançaient.

Alors Moulla IIousseïn-Boushrewyèh jugea inutile de continuer la lutte, pensant que, quel qu’en fût le succès, il n’était pas en son pouvoir cette fois de s’emparer définitivement et solidement de la ville. Il trouva donc convenable de profiter du moment où il maintenait encore son terrain pour négocier. Un parlementaire se présenta de sa part à Abbas-Kouly-Khan Laredjany avec une lettre qui portait que Son Altesse le Bâb et ses serviteurs étaient essentiellement des hommes de paix , ne voulant que le bien, ayant horreur de la violence. Que, dans son amour infini pour les hommes, Son Altesse lui avait ordonné, ainsi qu’à ses autres collaborateurs, d’aller annoncer la vérité dans le Mazendérân , et que c’était pour cette cause que lui et son collègue, Hadjy Mohammed-Aly , avaient prêché partout , ainsi que cela était à la connaissance de tout le monde. Mais que, si les habitants de Balfouroush voulaient réellement demeurer attachés à leurs idées anciennes, sans souci de ce qu’elles avaient d’erroné, il n’entrait pas dans ses inténtions d’employer la force pour les convertir, et il demandait simplement qu’on ne l’empéchât pas de se retirer avec ses partisans.

Abbas-Kouly-Khan Laredjany s’empressa d’accueillir cette ouverture, et répondit en louant les sentiments de conciliation de Moulla Housseïn; il se déclara tout à fait dans les mêmes vues, et fit des vœux pour que les talents

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du missionnaire pussent s’exercer, suivant les intentions qu’il lui manifestait, en dehors du Mazendérân. Ainsi d’accord, on arrêta le combat des deux parts, et les bàbys, sortant de la ville, se rendirent à Aly-Abad, qui est un village assez peu distant de Balfouroush. Us furent accompagnés jusque-là par une troupe de toufenkdjys d’Abbas-Kouly-KhanLaredjany, chargée de faire respecter les termes du traité. Les bàbys et ces fusiliers avaient fait la route ensemble en parfaite intelligence, et, quand on se sépara, on échangea beaucoup de souhaits de bonheur. Mais à peine les toufenkdjys nomades avaientils disparu dans la direction de Balfouroush, où ils retournaient, que les gens d’ Aly-Abad, excités par les paroles d’un certain Khosrou-beg, chef du village, se mirent dans l’esprit de piller les bagages des bàbys, et pour commencer, Khosrou-beg lui-méme, mettant la main sur la bride du cheval de Moulla Housseïn, s’efforça de jeter celui-ci à bas en le tirant par la jambe. D’abord, surpris par cette agression inattendue, les bàbys reculèrent en désordre. Mais Moulla Housseïn , excellent cavalier et très-adroit dans les exercices du corps, se maintint en selle malgré les efforts du traître; tirant son sabre, il lui en déchargea un coup vigoureux, lui fendit la tête, et, poussant de grands cris, rallia les siens et les fit tenir bon. Après un combat assez court, les gens d’Aly-Abad, sans butin et les mains pures de toute spoliation, mais très-maculés de leur propre sang et en piteux équipage, prirent la fuite, laissant le champ de bataille aux bàbys.

Ce n’était pas en soi une grande victoire; elle fut suffisante pourtant, car le courage de Moulla Housseïn, qui était un peu abattu, et ses espérances, qui étaient un peu tom-

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bées, s’en relevèrent du même coup. Il vit les choses sous un jour plus riant, et bien qu’il eût promis de quitter le Mazendéràn, il préféra n’en rien faire. Peut-être supposat-il que l’agression des gens d’Aly-Abad le dégageait de sa parole, bien que le Serdar eût tenu la sienne; peut-être aussi ne supposa-t-il rien du tout, sinon qu’il lui convenait mieux de rester ; et, en effet, il resta. Il chercha une place à sa convenance pour s’y retrancher. Ce n’est point une condition rare ni difficile à rencontrer au sein de la région boisée et montagneuse où il se trouvait. 11 l'eut bientôt découverte dans le lieu appelé « Pèlerinage du Sheykh Tebersy. » Là, il mit son monde à l’oeuvre, fit creuser un fossé, établir un retranchement en terre et en pierre, et, enfin, s’ingénia à donner le caractère et la solidité d’un château, autant qu’il y pouvait parvenir, à une retraite dont il comptait faire à l’avenir le centre de ses opérations. Il eut pour se livrer à ces travaux la plus complète liberté. Les moullas de Balfouroush, heureux d’étre débarrassés de leurs craintes immédiates, n’auraient pas été charmés de recommencer une lutte qui leur avait paru très-lourde; et quant aux autorités du pays, elles étaient, pour la plupart, sur la route de Téhéran, où l’arrivée du jeune roi et les cérémonies qui en étaient la suite, et les prestations de serment, et surtout les cadeaux à faire et les intrigues à suivre, amenaient tout ce qui, en Perse, se pouvait vanter, à tort ou à raison, d’avoir quelque importance.

D’après les descriptions que j’en ai entendu faire, le château construit par Moulla Ilousseïn ne laissa pas que de devenir un édifice assez fort. La muraille dont il était entouré avait environ dix mètres de hauteur. Elle était

en grosses pierres. Sur cette base, on éleva des cons-

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tructions en bois faites avec des troncs d'arbres énormes, au milieu desquelles on ménagea un nombre convenable de meurtrières; puis on ceignit le tout d’un fossé profond. En somme, c’était une espèce de grosse tour, ayant le soubassement en pierre et les étages supérieurs en bois, garnie de trois rangs superposés de meurtrières et où l’on pouvait placer autant de toufenkdjys que l’on voudrait ou plutôt qu’on en aurait. On perça beaucoup de portes et de poternes, afin d’avoir par où entrer et sortir facilement; l’on fit des puits et on eut de l’eau en abondance; on creusa des passages souterrains pour se créer, en cas de malheur, quelques lieux de refuge, on établit des magasins qui furent aussitôt fournis et remplis de toutes sortes de provisions de bouche achetées ou peut-être bien prises dans les villages des environs; enfin, on composa la garnison du château des bàbys les plus énergiques, les plus dévoués, les plus sûrs que l’on eût sous la main. Il se trouva ainsi deux mille hommes qui, maîtres de tels moyens de défense, au sein du Mazendérân, où il n’existe pas la moindre connaissance de l’art des fortifications, où les canons sont fort rares et en tous cas d’un très-faible calibre , représentaient une puissance redoutable, et qui pouvait produire, dans une main habile, des effets considérables.

Moulla Housseïn et Hadjy Mohammed-Aly Balfouroushy, son collègue, ou, pour mieux dire, son lieutenant, en ju* gèrent ainsi, et le château était à peine terminé qu’ils recommencèrent à remplir le Mazendérân du bruit de leurs prédications. Toutefois, ils ne s’exprimaient plus tout à fait comme par le passé. Naguère ils enseignaient surtout; ils parlaient de vérités, de devoirs, de Dieu, de ràme, en un mot, de religion. Du haut de leur château,

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ils parlèrent presque exclusivement de politique, de politique bâby sans doute, mais enfin de politique. Ils annoncèrent que tous ceux qui voulaient vivre heureux dans ce monde, en attendant l’autre, avaient désormais peu de temps pour se décider. Une année encore, une année sans plus, et son Altesse le Bâb, envoyé de Dieu, allait s’emparer de tous les climats de l’univers. La fuite était impossible, la résistance puérile. Tout ce qui serait bâby posséderait le monde, tout ce qui serait infidèle servirait. Il fallait se hâter d’ouvrir les yeux, de faire soumission à Moulla Housseïn, sans quoi, tout à l’heure il allait être trop tard.

Ces discours, ces avis, ces proclamations, ces divagations, firent une impression immense. On eut peur ou espoir. De toutes parts on s’assembla, on courut au château. Les humbles ne tenaient qu’à se sauver; les ardents ouvraient des mains avides à la conquête du monde. Autour de la muraille ronde, il y avait foule, une foule toujours en mouvement, recevant à chaque instant de nouveaux renforts. Des tentes, des huttes de roseaux, des cabanes de branchage, ou plus simplement une couverture de coton jetée par terre, y servaient de résidence à une famille. On allait, on venait, on grouillait. Les uns buvaient, les autres mangeaient ; les uns disputaient, les autres riaient; ici, on prêchait et l’auditoire pleurait en se frappant la poitrine ou interpellait le prédicateur pour qu’il eût à adoucir les menaces dont il poursuivait les récalcitrants. Là, on se vantait et l’on partageait le butin de l’Inde et celui de Roum. Si, par hasard, Moulla Housseïn sortait du château, ou même Iladjy Mohammed-Aly, tout le monde éta!t debout, dans l’attitude du plus profond respect. Ces deux per-

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sonnages, qui parlaient toujours du Bâb, lequel parlait de Dieu, étaient, l’un et l’autre, le Bâb et le Dieu de ces gens-là, qui n’attendaient que d’eux tout ce que d’eux ils avaient appris. L’enthousiasme le plus ardent et la foi la plus sincère régnaient, et les deux chefs étaient l’objet d’une dévotion sans bornes. J’ai dit que, sur leur passage, tout le monde se tenait debout dans l’attitude la plus révérencieuse : quand on les approchait, on se prosternait et on ne leur parlait qu’après avoir touché la terre du front et obtenu la permission d’élever les regards jusqu’à eux. Pour étendre encore davantage cette surexcitation des imaginations déjà si frappées, Moulla Housseïn voulut faire profiter la religion nouvelle de tout ce qui est cher au peuple dans la religion ancienne et, y prenant les noms des Imams les plus populaires, il les distribua à ses principaux officiers, non pas seulement comme des titres vains, mais pour marquer positivement que leur personne était au fond la même que celle des saints personnages dont ils portaient le nom, bien

qu’élevée à une plus grande hauteur. Cette institution, »

qui découlait, du reste, rigoureusement des doctrines du Bâh, produisit le plus grand effet et ne contribua pas peu à assurer le dévouement des fidèles et à multiplier les conversions. Un homme dont le Bâb ou son lieutenant découvraient, à des signes certains, l’identité avec tel Imam révéré depuis des siècles, tel séyd, tel saint martyr, tel personnage d’une science célèbre, cet homme-là, ainsi désigné à l’admiration et à l’obéissance, et se trouvant tout à coup l’héritier d’une gloire bien appréciée de lui et qui lui assurait une nouvelle accession de gloire et d’honneur pour le présent et pour l’avenir, cet homme-là n’avait plus que des objections

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bien faibles à opposer et il plongeait dans le courant qui l’entraînait.

Quant à la foule proprement dite, à l’égard de laquelle de tels moyens de persuasion n’auraient pu être employés sans en détruire la valeur, elle tenait pour certain qu’un fidèle mort sur le champ de bataille revenait à la vie au bout de quarante jours au plus. Chacun d’ailleurs était parfaitement assuré d’avoir le paradis au jour du Jugement. Mais outre cette récompense encore lointaine, déjà, dans ce monde, on était pleinement récompensé, car on devenait roi ou prince d’un pays quelconque, ou, tout au moins, gouverneur — inamovible, j’aime à le penser. Les plus ambitieux aspiraient donc à une mort prompte, parce qu’ils avaient déjà arrêté leur idée sur le royaume qui leur convenait. Tel prenait ses arrangements pour la Chine, tel autre préférait la Turquie ; quelques-uns — et voilà une trace de l’influence européenne — avaient jeté leur dévolu sur l’Angleterre, la France ou la Russie.

Je dois dire que rien dans les doctrines écrites du Bàb ne justifie de pareilles idées ; mais toutes les religions sont sujettes à donner naissance, en dehors d’elles-mémes, sous l'action des imaginations grossières, à un certain nombre de dogmes qui entrent dans la croyance et ce qu’on peut appeler la théologie du bas peuple, lequel, sans ces inepties, serait réduit souvent à ne pas avoir de croyances du tout, car il ne lui appartient pas, le plus ordinairement, de se hausser jusqu’à quelque chose de raisonnable.

Bref, les soldats de Moulla Housseïn-Boushrewyèh et de Hadjy Mohammed-Aly étaient pleins d’ardeur, et d’une ardeur incomparable. Les deux chefs, excités et soutenus par des lettres fréquentes que son Altesse le Bàb leur

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écrivait de Shyraz, faisaient passer dans l’âme de leurs officiers la confiance absolue qui les animait eux-mémes. Ceux-ci rapportaient aux soldats ce qu’ils avaient entendu. et les soldats se répétaient ce qu’ils avaient compris. Toute l’armée jurait que le Bâb avait annoncé d’avance et fixé le résultat des plus prochaines journées : le Mazenderân conquis, une marche glorieuse sur Rey, une grande bataille, et, dans une montagne voisine de Téhéran, une fosse vaste et profonde pour les dix mille musulmans tués dans la victoire.

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