‹ Les religions et les philosophies dans l'Asie centrale par le comte De GobineauChapitre 16 sur 71 · INSURRECTION DE ZEN DJ AN. 2.HH · texte numérisé non relu

INSURRECTION DE ZEN DJ AN. 2.HH

Bref, les peuples européens affolés ne sont pas si fous qu’ils le veulent faire croire.

En Perse, les sentiments sont tout autres, et les choses procèdent d’une façon fort différente. On commence par se taire. On couve longtemps l’idée explosible; on se brûle, on s’incendie soi-môme à son propre foyer beaucoup plus qu’on ne cherche à incendier autrui; on s’occupe bien plus de se persuader, de se pénétrer du droit de sa croyance qu’on ne songe à montrer au.x autres qu’on en est bien pénétré. 11 faut observer aussi que là personne ne remuerait un doigt pour une cause politique. La ' possibilité d’un tel genre d’excitation manque universellement sur cette vieille terre qui a vu tant de choses, qui en a tant pesé, et qui s'est si complètement imbibée de la maxime de leur néant. Il y faut, pour émouvoir les âmes, des spéculations religieuses, et rien de moins. Là, pour qu’un homme soit prêt à se faire tuer, il ne lui faut pas moins que la conviction d’étre enrôlé sous la bannière de Dieu, de combattre directement sous l’œil de Dieu, et d’être au moment de toucher la robe de Dieu. Dans un tel état d’esprit, en présence de questions d’ordre éternel, le lutteur se considère à peine encore comme un homme, et c’est ce qui lui donne cet élan si fier, si absolu, si dangereux. Les bàbys avaient été vaincus deux fois; mais leurs principes et leur foi n’avaient pas été entamés; si l’on s’était défait des morts, restaient les vivants, dont on pouvait craindre non-seulement un courage pareil à celui devant lequel on avait failli succomber, mais de plus, désormais, la soif de la vengeance pour des victimes chéries et le besoin de partager les honneurs de leur martyre. Avec des mobiles de ce genre, les défaites ne constituent que de plus fortes incitations à combattre..

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Des bâbys, il y en avait partout, on ne le savait que trop. La Perse en était pleine, et si les esprits inquiets de choses transcendantes, si les philosophes à la recherche de combinaisons nouvelles, si les âmes froissées à qui les injustices et les faiblesses du temps présent répugnaient, s’étaient jusqu’alors livrés avec emportement à l’idée et aux promesses d'un nouvel état de choses plus satisfaisant, on était en droit de penser que les imaginations turbulentes, amies de l’action, même au prix du désastre, que les esprits braves et passionnés pour les batailles, et, enfin, les ambitieux hardis n’auraient que trop de tendance à se précipiter dans des rangs qui se montraient riches de tant de soldats propres à former d’intrépides phalanges. Mirza Taghy-Rhan, maudissant la mollesse avec laquelle son prédécesseur, Iladjy Mirza Aghassy, avait laissé naître et grandir un pareil péril, comprit qu’il ne fallait pas prolonger cette faute et voulut couper le mal dans sa racine. Il se persuada que la source en était le Bâb lui-même, premier auteur de toutes les doctrines qui troublaient le pays, et il voulut faire disparaître cette source. Le Bâb, qu’on avait longtemps laissé à Shyraz, à demi caché dans sa maison, mais tout à fait libre d’y agir, et entouré de ses disciples dont le nombre augmentait chaque jour, avait pourtant été arrêté à la suite de l’insurrection du Mazendérân et on l’avait conduit dans le fort de Tjehrig, situé dans la province Caspienne du Ghylân. On l’y gardait, mais sans le resserrer beaucoup. Le premier ministre résolut de s’en prendre à lui de tout ce qui arrivait, bien qu’il n’eût joué aucun rôle direct dans les insurrections et qu’on n’eût trouvé nulle part le moindre indice qu’il les eût fomentées, dirigées, conseillées ou même approuvées, et d’après le carac-

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1ère personnel d’Aly-Mohammed, ainsi que l’opinion de beaucoup des siens, la réalité de cette abstention absolue n’a rien d’invraisemblable. Cependant, Hadjy Mirza Taghy résolut de frapper le monstre du bâbysme à la tête, et il se persuada que, ce coup porté, l’instigateur du désordre une fois éloigné de la scène et n’exerçant plus d’action, tout reprendrait son cours naturel. Toutefois, — chose assez remarquable dans un gouvernement asiatique, et surtout chez un homme d’État comme Mirza Taghy-Khan, qui ne regardait pas de très-près à une exagération de sévérité, — ce ministre ne s’arrêta pas d’abord à ordonner la mort du novateur. 11 pensa que le meilleur moyen de le détruire était de le perdre moralement. Le tirer de sa retraite de Tjehrig, où une auréole de souffrance, de sÿinteté, de science, d’éloquence, l’entourait et le faisait briller comme un soleil ; le montrer aux populations tel qu’il était, ce qui veut dire, tel qu’il se le figurait, c’était le meilleur moyen de l’empêcher de nuire en détruisant son prestige. 11 se le représentait, en effet, comme un charlatan vulgaire, un rêveur timide qui n’avait pas eu le courage de concevoir, encore moins de diriger les audacieuses entreprises de ses trois apôtres, ou même d’y prendre part. Un homme de cette espèce, amené à Téhéran et jeté en face des plus habiles dialecticiens de l’Islam, ne pourrait que plier honteusement, et son crédit s’évanouirait bien mieux par ce moyen que si, en supprimant le corps, on laissait encore flotter dans les esprits le fantôme d’une supériorité que la mort aurait rendue irréfutable. On forma donc le projet de le faire arrêter, de le faire venir à Téhéran, et, sur toute la route, de l’exposer en public, enchainé, humilié ; de le faire discuter partout avec des moullas, lui imposant silence lorsqu’il devien-

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(irait téméraire; en un mot, de lui susciter une série de combats inégaux où il serait nécessairement vaincu, étant d'avance démoralisé par tant de moyens propres à briser son courage. C’était un lion qu’on voulait énerver, tenir à la chaîne et désarmer d’ongles et de dents, puis livrer aux chiens pour montrer combien ceux-ci en pouvaient triompher aisément. Une fois vaincu, peu importait ce qu’on se déciderait à en faire.

Ce plan ne manquait pas de portée; mais il se fondait sur des suppositions dont les principales n’étaient rien moins que prouvées. Ce n’était pas assez que d’imaginer le Bâb sans courage et sans fermeté; il fallait qu’il le fût réellement. Or, l’attitude de ce personnage dans le fort deTjehrig ne le donnait pas à penser. Il priait et travaillait sans cesse. Sa douceur était inaltérable. Ceux qui l’approchaient subissaient malgré eux l’inlluencc séductrice de son visage, de ses manières, de son langage. L(is soldats qui le gardaient n’étaient pas tous restés exempts de cette faiblesse. Sa mort lui paraissait prochaine. Il en parlait fréquemment comme d’une idée cpii lui était non-seulement familière, mais aimable. Si donc, promené ainsi dans toute la Perse, il allait ne pas s’abattre? s’il ne se montrait ni arrogant ni peureux, mais bien au-dessus de sa fortune présente? s’il allait confondre les prodiges de savoir , .d'adresse et d'éloquence ameutés contre lui? s’il restait plus que jamais le Bâb pour ses sectateurs anciens et le devenait pour les indifférents ou même pour ses ennemis? C’était beaucoup risquer afin de gagner beaucoup sans doute, mais aussi pour beaucoup perdre, et, tout bien réfléchi, on n’osa pas courir cette chance.

Le premier ministre se rabattit donc à regret à l’idée

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pure et simple d’une condamnation à mort, et ayant mandé Souleyman-Khan, l’Afshar, il le chargea de porter à Tebrfe, au prince Ilamzé-Mirza, devenu gouverneur de l’Azerbeydjan, l’ordre de tirer le Bàb du fort de Tjehrig et de l’amener dans la citadelle de Tebriz, où il apprendrait plus tard ce qu’il aurait à en faire.

Le shahzadéh obéit sans perdre de temps, et le Bâb, bien gardé, surveillé de près, d'ailleurs enchaîné, entouré d’une forte escorte, fut conduit hors de la forteresse, où il vivait depuis dix-huit mois à peu près, et amené à Tebriz avec deux de ses disciples qui s’étaient enfermés avec lui. L’un était le Seyd Ilousseïn, de Yezd, et l’autre, Moulla Mohammed-Aly, beau-fils d’Aga-Seyd-Aly Zenvéry. Ce dernier appartenait à une famille de marchands très-riche et très-considérée à Tebriz, et son frère avait fait et faisait encore sans succès des efforts extraordinaires pour le ramener à l’islamisme et lui persuader d’abandonner son maitre.

Aussitôt que Ilamzé-Mirza eut déposé les trois hérétiques dans la citadelle, il réunit les moullas, et, obéissant aux instructions expresses du premier ministre, toujours un peu préoccupé de sa première idée, il leur proposa d’avoir avec son principal prisonnier une conférence où ils ne pourraient pas manquer de le couvrir de confusion en mettant à découvert scs erreurs et sa mauvaise foi. Mais les moullas firent observer au prince que le temps de pareilles discussions était passé, que ce qu’il fallait maintenant, c’était de faire mourir le Bâb, et cela dans le plus bref délai possible.

Ilamzé-Mirza ne répliqua rien et ordonna, pour le soir même, la réunion d’un conseil où le Bâb comparaîtrait devant ses juges. L’assemblée se tint à la citadelle. Il y

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avait dans la salle Mirza-Ilassan, f^^rc du premier ministre et Vizir-Nizam, ou inspecteur de l’armée régulière ; Hadjy Mirza-Aly, fils de Hadjy Mirza-Masaoud, l’ancien ministre des affaires étrangères sous Mohammed-Shah; enfin, Souleyman-Khan, l’Afshar. Les inoullas s’étant refusés à entamer aucune discussion religieuse avec le captif, les la’iques, plus ardents ou moins prudents, se mirent en leur lieu et place, et lorsque le Bàb eut été amené devant ses juges, Hadjy Mirza-Aly commença à lui poser, du ton le plus véhément, plusieurs questions sur les traditions des Prophètes et des Imams. Le Bàb répondit, et ses sectateurs prétendent qu’il réfuta de fond en comble les raisonnements de son adversaire. Il dut avoir peu de peine à cela, car c’est assurément là un des points les plus vulnérables de la doctrine shyyte. Aux traditions authentiques qu’ils possèdent en commun avec les Sunnites, traditions qui sont aussi rationnellement établies qu’on le peut souhaiter, les Persans en ont ajouté une quantité énorme qui ne reposent absolument sur aucune preuve valable et ne supportent pas la discussion. J’en ai dit quelque chose dans les chapitres précédents. Les bâbys ne sont pas les premiers à en avoir soutenu et montré l’inanité. Il y a longtemps que les Djaférys, comme tout récemment les Sheykhys, ont entrepris avec succès de débarrasser l’orthodoxie nationale de ce fouillis d’allégations souvent ineptes et toujours gratuites. Mais les moullas, qui justifient par ce moyen seul l’existence d’un corps sacerdotal, tout à fait incompatible autrement avec les principes de l’Islam, tiennent ce terrain pour particulièrement sacré ; ils le défendent avec acharnement et y exigent le concours de l’autorité politique. Rien de moins étonnant donc que les mandataires de celle-ci

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aient précisément voulu juger et condamner le Bâb sur son opposition à ces points essentiels. Mais le débat traînant et Hadjy Mirza-Aly ayant manifestement le dessous, Hamzé-Mirza interrompit brusquement la discussion, et s’adressant au Bâb, il lui dit avec hauteur :

• J’ai appris que tu te donnes comme étant d’une nature divine et que tu as osé écrire un Koràn impudemment répandu parmi les populations. S’il en est ainsi, tournetoi vers ce chandelier de cristal et prie pour qu’il te soit révélé un nouveau verset. »

Le Bâb, sans s’émouvoir, flt ce que le prince demandait, se tourna vers le flambeau, et, d'une voix calme, prononça quelques versets arabes qui n’étaient point encore dans ses œuvres et qui ont trait à la nature de la lumière et aux caractères qui marquent la décadence de l’autorité.

llamzé-Mirza, un peu surpris, ordonna d'écrire ce que le Bâb venait de dire, et poursuivant sur le même ton provoquant :

• — Cela vient du ciel? lui dit-il avec mépris.

• — Oui, répondit le Bâb. >

Les musulmans ajoutent ici que le prince fit l’observation que ce qui avait une telle origine se gravait sûrement dans la mémoire des prophètes et n’en sortait jamais, ce dont le Bâb tomba d’accord; mais quelques instants après, le prince l’ayant sommé de lui réciter encore les mêmes versets, il ne put le faire sans y introduire des variantes . Les bâbys nient absolument ce dernier détail, et en effet, il est peu croyable. Quand on se refuse à admettre, pour les versets prononcés en cette circonstance, l’origine surnaturelle que le Voyant leur attribuait, on est amené à supposer qu’ils étaient composés depuis

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quelque temps déjà, et que, par conséquent, le Bàb les récitant de mémoire, n'avait aucune raison de les oublier si vite. Croire, comme le font les musulmans, que ce personnage pouvait de lui-méme improviser des versets sacrés en langue arabe, en style allittéré et fleuri, dans la position où il se trouvait, c’est admettre déjà un miracle pour se donner le moyen d’en rejeter un autre. Voilà précisément un spécimen de la critique asiatique.

Bref, dans le récit des musulmans comme dans celui des bàbys, il est certain que les commissaires royaux n’eurent pas le beau rôle. Ils comprirent à la fin que les moullas avaient eu raison de décliner toute confrontation avec le novateur et ils lui annoncèrent qu’il allait mourir.

Je ne dirai pas seulement que, au point de vue européen, toute cette façon de procéder était fort irrégulière; je dirai qu’en tous temps, au point de vue de tous les peuples, elle eût toujours paru telle, et cela depuis qu’il y a sous le soleil des races qui, pour employer ici l’expression d'Hérodote parlant des Scythes, ont connu la justice. Des chefs bâbys avaient troublé l’État; mais le Bàb lui-méme ne s’était livré à aucun acte de ce genre et on n’a jamais pu produire de preuves qu’il eût encouragé ses trois disciples dans leur ligne de conduite. 11 n’était donc justiciable que de la loi religieuse, et c’est ce que les commissaires qui le jugèrent parurent admettre, puisqu’ils essayèrent, eux laïques, de le ramener à l’Islam et de lui prouver qu’il trompait ou se trompait en s’en éloignant. -Mais si le Koràn condamne à mort les inusuln«ns relaps et les hérésiarques, cette doctrine, on peut le dire, n’est pas seulement tonihée en désuétude en Perse, elle n’y a jamais été acceptée ni pratiquée par les pouvoirs politiques. On a vu, dans les derniers siècles comme de nos

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jours, les moullas demander avec insistance son application et ne pas l’obtenir. Les hérésiarques, les hérétiques de toutes les espèces se sont toujours plus ou moins ouvertement affichés et n’ont rien eu à redouter du bras séculier. Le Bâb lui-méme avait vu, pendant quatre ans et plus, les fetwas des moudjteheds sc briser sans force contre la répugnance du gouvernement; il aurait probablement échappé à l’irritation produite par le soulèvement des Mazendérânys, et il ne fallait rien moins que la redoutable insurrection de Zendjân pour que la raison d’État se tournât contre lui. Ce n’était donc pas plus, au fond, la loi religieuse que la loi commune qui le tuait, c’était la raison d’État.

En effet, en prenant ainsi les choses, il pouvait être * considéré comme coupable, et d’autant plus que les Asiatiques ne comprennent pas la raison d’État comme nous. Sur ce .point, peut-être, éclate plus encore que dans toutes nos autres conceptions juridiques la haute idée que nous nous faisons du droit et de ses exigences. En définissant ce qui autorise un pouvoir à frapper son adversaire comme coupable, on a été amené, dès l’origine des sociétés modernes, à répudier, pour ainsi dire, cette fameuse raison d’État, puisqu’on a essayé de la déguiser sous toutes sortes de voiles, dont les plus épais et les mieux brodés de raisons n’ont jamais réussi à tromper ni à satisfaire la conscience légale. Des crimes se sont commis contre le droit à toutes les époques de nos histoires et se commettront encore assurément; mais on en a toujours rougi et les condamnateurs ont été condamnés, je ne dis point par la postérité, mais par leurs contemporains, par leurs partisans, par leurs complices, par eux-mêmes. Nous avions pourtant sous la main une arme bien commode, de fabri-

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que orientale, de belle et bonne Irempc : c’était la théorie romaine sur le crime de lèse-majesté ; par bonheur et grâce à notre sang, s’il s’est trouvé des théoriciens pour proposer cette féroce doctrine, il ne s’est jamais rencontré de tyrannie assez audacieuse ni assez longue pour l’ériger en système suivi et la pratiquer avec confiance. Nous avons été hommes, c’est-à-dire souvent pervers, emportés, méchants, injustes; mais nous ne sommes jamais entrés dans de telles voies que nous nous soyons trouvés à l’aise dans l’iniquité, et, aux plus horribles périodes de nos annales, l’hypocrisie règne, s’étale, nous dégoûte, mais nous honore. Nous devons môme à la noblesse supérieure de notre origine et à la plus grande élévation morale qu’elle nous assure une classe particulière de personnages historiques, d’un caractère bien saillant, bien marqué, dont, au premier abord, nous n’avons pas lieu de tirer vanité, et qui, cependant, par le fait seul qu’ils existent, par la place qu’ils occupent dans l'histoire et la façon inévitable dont ils y sont envisagés, révèlent chez la grande majorité de leurs contemporains, comme dans les générations qui se sont succédé depuis, l’existence éclatante du sentiment qu’ils violent. Je veux parler de ces individualités comme les juges de Conradin,.Ieffries, M. de Laubardemont et autres accusateurs et bourreaux publics qui portent tous, dans l’opinion de nos peuples, une note particulière à leur compte, note que rien n’efface ni n’effacera. Enfin, chez nous, la raison d’État, lorsqu’elle est seule à assaillir et à frapper un homme, le fait assurément reculer du terrain où il gène; mais, du môme coup, elle le transforme infailliblement en martyr et de ses juges elle fait des monstres, eussent-ils quelquefois rendu service.

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En Asie, rien de cela n’existe. A vrai dire, la préoccupation du juste et de l’injuste y est si faible, que l’idée de la raison d’État, qui est déjà elle-même une excuse ou une ombre d’excuse inventée par la conscience en souffrance, n’y existe pas du tout. Là, non plus, pas de traces de ces individualités flétries par le sentiment commun ; de ces tribunaux, comme la chambre étoilée ou la cham-j^f-^ bre ardente ou les commissions militaires, dont on ne s'entretient chez nous qu'avec réprobation. 11 n’y a pas * ^ d’hypocrisie non plus, et quand on tue, on ne met pasP^^< même en avant un simulacre d’instruction judiciaire : on ^ .

tue parce qu’on est le plus fort; on n’a pas de raisons . V jdonner de ce qu’on fait, parce qu’on est le pouvoir, et l’opinion publique n’en demande pas et n’en demandera jamais, parce qu’elle pense que le pouvoir est de sa nature une combinaison née pour l’abus et dont l’unique légitimité est le fait d’exister. Chez nous, il n’est pas, dans les plus mauvais jours des pires révolutions, un tribunal installé dans un cabaret, qui ne cherche à imposer à ses victimes même la reconnaissance de son droit à les juger et du principe en vertu duquel il les juge. Si une de cellesci laisse entendre quelle se regarde comme condamnée d’avance et qu’elle considère les formes suivies comme dérisoires, on la rappelle à l’ordre. Mais, en Asie, la naïveté du juge est complète. Ilamzé-Mirza et ses assesseurs n’avaient aucunement l’intention de faire illusion au Bàb; ils ne tenaient pas à ce qu’il les crût indécis sur le traitement qu’ils lui réservaient. 11 devait être bien convaincu en entrant dans leur assemblée qu’il y allait être outragé, mais nullement jugé dans le sens où nous l’entendons, et ils ne cherchaient pas à le tromper sur ce point. Seulement, ils étaient bien aises de voir s’il faiblirait ou

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donnerait prise sur lui de quelque façon, afin de renforcer d’autant leur cause. En d’autres termes, le pouvoir, en Asie, n’a pas de moralité. C’est un fait. 11 vient de Dieu comme toutes choses. C’est un fléau qui a cet avantage de s’atténuer par la perpétuité. L’anarchie n’est un mal plus grand que parce qu’elle présente une fluctuation maladive de forces contendantes, partant irritées, et encore plus dangereuses pour le repos, le bien-être et les droits de chaque individu. 11 résulte de cette manière de sentir que l’autorité se permet tout, qu’on ne s’en étonne pas et que l’on n’est pas plus enclin à noter d’infamie la rupture d’une capitulation, un assassinat, un emprisonnement, une confiscation ou autres conséquences semblables du tempérament que les Asiatiques regardent comme naturel à ce qui est pouvoir, qu’on n’est disposé à se scandaliser des tremblements de terre. Seulement, tout homme sage, ou même un peu raisonnable, qui a de quoi subsister, se tient éloigné, aussi éloigné que possible des emplois publics et se fait un devoir de détourner son pied de ces chemins dangereux.

Après avoir décidé que l’on ferait mourir le Bâb, on allait passer, sans autre délai ni formalité, à l’exécution de la sentence, et, en Perse, on n’y met pas beaucoup de cérémonie. L’homme est garrotté, couché par terre; le bourreau lui relève le menton et lui coupe la gorge en deux coups, aller et venir, avec un petit couteau d’un sou. Mais, comme on tenait déjà le Bàb par le bras pour procéder de la sorte, quelqu’un fit observer qu’en agissant ainsi en famille, le public, ou du moins une partie du public, ne manquerait pas de croire le Bâb toujours vivant. Alors on aurait, quant au principal résultat, perdu ses peines; car si chacun allait s’imaginer que le Bàbn’é-

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tait pas mort, qu’il était caché quelque part et que bientôt il reparaîtrait pour accomplir ses promesses, on se trouverait n’avoir atteint aucunement le but désiré, et l’agitation, au lieu de cesser, augmenterait. On résolut donc d’agir de telle sorte que personne ne pût douter que c’était bien le Bâb lui-même qui était prisonnier et que c’était lui qu’on faisait périr. Ensuite, quand on aurait bien convaincu tout le monde qu’il n’y avait pas d’erreur possible sur ce point, l’acte dernier et suprême devait encore s’exécuter de telle façon qu’il ne pût jamais s’élever le moindre doute sur sa réalité.

Les choses ainsi convenues, le lendemain, de grand matin , les gens de Hamzé-Mirza ayant ouvert les portes de la prison, en firent sortir le Bâb et ses deux disciples. On s’assura que les fers qu’ils avaient au cou et aux mains étaient solides j. on attacha de plus au carcan de chacun d’eux une longue corde dont un ferrash tenait le bout, puis, aün que chacun pût bien les voir et les reconnaître, on les promena ainsi par la ville, dans toutes les rues et dans tous les bazars, en les accablant d’injures et de coups. La foule remplissait les chemins et les gens montaient sur les épaules les uns des autres pour considérer de leur mieux l’homme dontonavaittant parlé. Les bâbys, les demi-bâbys, répandus de tous côtés, tâchaient d’exciter, chez quelques-uns des spectateurs, un peu de commisération ou quelque autre sentiment dont ils auraient profité pour sauver leur maître. Les indifférents, les philosophes, les shcykhys, les soufys se détournaient du cortège avec dégoût et rentraient chez eux, ou, l’attendant au contraire au coin des rues, le contemplaient avec une muette curiosité et rien davantage. La masse déguenillée, turbulente, impressionnable, criait force grossièretés aux trois

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martyrs; mais elle était toute prête à changer d'avis pour peu qu’une circonstance quelconque vînt pousser ses esprits dans un sens différent. Enfin, les musulmans, mait resde la j ournée, poursuivaient d’outrages les prisonniers, cherchaient à rompre l’escorte pour les frapper au visage ou sur la tête, et quand on ne les avait pas repoussés à temps ou qu'un tesson lancé par quelque enfant avait atteint le Bàb ou l’un de ses compagnons à la figure, l’escorte et la foule éclataient de rire.

Après les avoir ainsi montrés à toute la ville, on les conduisit chez Hadjy Mirza-Bagher, théologien, où les musulmans assurent que le Bàb, interrogé sur ses doctrines, les renia. Ensuite, le cortège entra dans la maison de Moulla Mohammed-Mamgany, un des membres les plus importants du clergé de Tebriz. Là, disent les ennemis du Bàb, il ne se contenta pas de renier tout ce qu’il avait enseigné, il pleura et demanda grâce; mais le docteur lui répondit ironiquement par cette phrase prononcée en arabe : • Alors, à quelle fin t'étais-tu donc révolté? •

Après avoir quitté le moudjtehed, on traîna encore les victimes, en grand tumulte, jusque chez un autre chef du clergé, Aga Seyd-Zenwézy. Là, comme ailleurs, les insultes, les coups, les brutalités éclatèrent avec une violence extrême, et les cris d'une populace de plus en plus furieuse couvraient les paroles qu’on prétendait prononcées par le Bàb. On criait autour de lui : • Il avoue ses crimes I » et on le frappaiti — « Il a peur! • et on le souffletait. Les trois moudjteheds.de la ville ne manquèrent pas, en présence du Bàb, de ratifier, au nom de la loi, la sentence de mort portée contre lui. Cette formalité produisit un grand effet sur la multitude, qui en conclut pro-

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bablcment que le novateur était encore plus coupable qu’elle ne l’avait supposé jusque-là.

Au sortir de la maison d’Aga Seyd-Zenwézy, un des deux disciples, Seyd-Ilousseïn Yezdy , se laissa tomber par terre en pleurant amèrement, demanda pardon et avoua que ses forces étaient à bout. On le remit sur ses pieds et, le secouant, car il était comme un homme ivre et anéanti, on le mit en face du-Bâb et on lui dit que s’il le maudissait, ses crimes seraient effacés et qu’il lui serait fait grâce. Seyd-IIousseïn maudit le Bâb. On lui dit encore que s’il lui crachait au visage, on le mettrait à l’instant même en liberté. Seyd-Housseïn cracha au visage du Bâb. 'Alors, on le détacha, on lui ôta scs fers et on l’abandonna. Quand le cortège se fut éloigné et qu’il n’y eût plus personne dans la rue déserte, Seyd-Housseïn se releva, et sortant de la ville, s’éloigna dans la direction de Téhéran, où nous le retrouverons.

Les bourreaux, encouragés par ce succès, voulurent éprouver si l’autre disciple, Moulla Mohammed-Aly, ne pourrait pas être amené à quelque conversion semblable. Ils crurent qu’ils avaient prise sur lui par la présence de sa famille à Tcbriz et parce qu’il était riche, jeune et habitué à une existence fort douce. On envoya donc chercher et on amena au milieu du bazar la jeune femme du prisonnier et de petits enfants qu’il avait, et on essaya de l’ébranler par leur épouvante, leurs pleurs, leurs supplications; mais il resta froid. On n’en put tirer autre chose, sinon que si l’on voulait se montrer humain envers lui, on le ferait périr avant son maitre. Voyant qu’on n’en obtenait rien, et les domestiques du prince, les soldats et les bourreaux étant épuisés de fatigue par la longueur de cette scène, on ramena les mar-

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tyrs, au moment où le soleil ajlait se coucher, à la citadelle, d’où on les avait tirés; là, on les conduisit sur le rempart, qui est d’une hauteur excessive et formé par un mur perpendiculaire en briques cuites, ouvrage du temps des sultans Seldjoukides. On leur passa sous les aisselles des cordes très-fortes et on les descendit à l’extérieur du mur, de façon qu’ils restèrent suspendus à quelques pieds au-dessus du sol. En face, sur une immense place, se pressait la foule, et chacun pouvait voir parfaitement les deux condamnés. Ce jour-là était un lundi, 27 du mois de Shabân.

Alors les officiers du prince firent avancer une compagnie du régiment de Behadéran.Ce corps était composé de chrétiens, et les musulmans prétendirent ensuite qu’il ne s’était porté qu’avec une extrême répugnance au service qu’on lui commandait. Les bàbys, au contraire, assurent qu’on eut recours à des chrétiens parce qu’on se défiait des soldats musulmans.

Cependant, quand les deux condamnés eurent été suspendus à côté l’un de l’autre, on entendit distinctement Moulla Mohammed-Aly qui disait au Bâb : « Mon maitre, est-ce que tu n’es pas content de moi? » Dans ce moment la décharge eut lieu. Le disciple fut tué sur le coup, mais le Bàb ne reçut aucune blessure et la corde qui le retenait en l’air fut coupée par une balle. 11 tomba sur ses pieds, se releva rapidement et se mit à fuir; puis, tout à coup, apercevant un corps-de-garde, il s’y précipita.

Si, au lieu de ce mouvement, sans doute irréfléchi, il s’était jeté au milieu de la foule, stupéfaite de ce qu’elle venait de voir et applaudissant au miracle, il n’y a aucun doute, et les musulmans en tombent d’accord, que la population de Tebriz aurait pris immédiatement, et sans

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hésiter, son parti. Pas un soldat, ni chrétien ni musulman, n’eùt ose faire de nouveau feu sur lui; il y aurait eu révolte, insurrection générale, et dans une cité de l’importance deTebriz, seconde capitale de l’empire, c’eût été encore bien autre chose que l’affaire de Zendjdn. La dynastie Kadjarc y eût probablement succombé. Mais ce fut dans un corps-de-garde que le Bàb se réfugia, et, pour s’expliquer cette action, il faut se dire que, torturé comme il l’était depuis le matin et les sens troublés par le seul fait de la douloureuse suspension qu’il venait de-subir, il n’a pas trop su ce qu’il faisait et a marché au hasard, entrainé par une sorte d’instinct machinal à se mettre dans un lieu couvert.

Il y eut un moment d’angoisse terrible chez les chefs militaires et les partisans du prince. D’abord, ils crurent eux-rnémes au miracle comme tous les autres assistants ; puis, sans avoir besoin pour cela de miracle, ils comprirent bien vite, à l’espèce de rugissement d’admiration que poussa la foule, quel danger ils couraient. Mais quand le Bàb fut dans ce corps-de-garde, un capitaine d’infanterie ou sultan, appelé Goutj-Aly, entra après lui et le chargea de coups de sabre. Le Bàb tomba sans prononcer une parole; alors les soldats le voyant noyé dans son sang et par conséquent vulnérable, s’approchèrent et, de quelques coups de fusil tirés à bout portant, l’achevèrent.

Le cadavre fut promené ou plutôt traîné pendant plusieurs jours dans les rues de la ville; ensuite, on le jeta hors de l’enceinte des murs et on l’abandonna aux bêtes.

Le chef de la religion nouvelle était mort, et suivant les calculs de Mirza Taghy-Khan, premier ministre, la

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paix la plus profonde allait se rétablir dans les esprits et ne plus être troublée au moins de ce côté-là. Mais la sagesse politique se trouva cette fois en défaut, et au lieu d’éteindre l’incendie on en avait au contraire attisé la violence.

CHAPriHK XI

ATTE>TAT CONTRE LE ROI

On le verra tout à l’heure, quand j’examinerai les dogmes religieux prêches par le Bâb : la perpétuité de la secte ne tenait nullement à sa présence; tout pouvait marcher et se développer sans lui. Si le premier ministre avait eu connaissance de ce point fondamental de la religion ennemie, il est probable qu’il n’eût pas été aussi empressé à faire disparaître un homme dont l’existence, en définitive, ne lui eût pas dès lors importé plus que la mort.

Ce n’est pas tout : cette mort eut un résultat bien inattendu. Le Bàb, au début de ses prédications , n’avait nullement songé à donner à sa doctrine une portée politique. 11 voulait opérer une réforme religieuse profonde; mais il ne désirait en aucune manière se placer sur le terrain des affaires d'État ni inquiéter la dynastie régnante. Quand les moullas avaient essayé de se servir du pouvoir des gouverneurs et même fait appel à la protection royale pour se garantir des coups théologiques qu’ils recevaient, les bâbys, acceptant sans difficulté la compétence de cette autorité, ne l’avaient discutée ni dans son origine ni dans ses droits. A ses premières rigueurs ils avaient répondu

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par la soumission. Il est bien probable que, de sa personne, le Bâb, toujours absorbé dans ses méditations purement doctrinales ou perdu dans des contemplations toutes mystiques, ne fut jamais |)orté à sortir de cette sorte de soumission indifférente pour les puissances du monde. Si, depuis le moment où Moulla Ilousseïn-Boushrewyèh s'insurgea dans le Khorassan et Moulla Mohammed-Aly Balfouroushy dans le Mazendéràn, il s'associa, au moins par son consentement, à la conduite de ses apôtres, il est à croire qu’il subit leur influence plus qu’il ne leur imposa la sienne, et que, pour sa part, il se borna à ne pas se séparer d’eux. Pendant les deux ans qu’il passa enfermé dans le fort de Tjehrig, il fut tellement absorbé par ses travaux théologiques et la composition d’ouvrages aujourd’hui sacrés, qu’il serait extraordinaire qu'il eût pu donner une sympathie bien active aux événements e.xtérieurs. Il se contenta de les approuver en gros et de mourir pour eux. 11 ne faut pas oublier non plus que, au moment de son martyre, il avait à peine atteint vingt-sept ans.

Mais ce que le Bôb lui-méme ne faisait pas, ne pouvait et ne savait pas faire, les terribles partisans qui se donnèrent tout d’abord à lui se mirent en devoir de l’opérer. Lorsqu’ils furentbien convaincus que la dynastie Kadjare avait abandonné les idées philosophiques que le premier des Séféwys lui-méme n’avait pas jugé prudent de mettre à exécution, qui avaient souri à Nadir-Shah et qui plaisaient et plaisent toujours tant à la masse de la population; quand, après s’étre entretenus avec Mohammed- Shah et son ministre, ils comprirent que, loin de vouloir se jeter dans les aventures, le gouvernement prétendait rester relativement fidèle à l’orthodoxie shyyte, qui ne le gênait pas, ils inventèrent la politique du bâbysme,

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qui jusqu’alors n’avait pas existé. Ce fut Moulla Housseïn- Boushrewyèh qui eut la première idée de cette théorie. Le Bèb resta passif ; mais la plupart des hommes considérables du parti l’acceptèrent avec dévouement.^

C’est un point de doctrine politique incontesté en Perse que les Alydes seuls ont droit à porter légitimement la couronne, et cela en leur double qualité d’héritiers des Sassanides, par leur mère, Bibi-Sheherbanou, fillh du dernier roi Yezdedjerd, et d’Imams, chefs de la religion vraie. Tous les princes non Alides sont des souverains de fait ; aux yeux des gens sévères, ce sont môme des tyrans ; dans aucun cas, personne ne les considère comme détenteurs de l’empire à titre régulier. Je ne m’étendrai pas ici sur cette opinion absolue, tranchante, qui n’a jamais admis la prescription; j’en ai assez longuement parlé dans un autre ouvrage. Ce fut sur cette base que les politiques bâbys élevèrent tout leur édifice.

Us firent remarquer que le Bàb étant Seyd , héritait de tous les droits de la race d’Aly, au point de vue persan, parcequ’il avait du sang de Yezdedjerd dans les veines, et au point de vue musulman, parce qu’il était un reflet de l’Imamat. On pouvait objecter que si réellement le Bàb avait le droit de prétendre à des prérogatives si précieuses, il rencontrait beaucoup de concurrents tout aussi autorisés que lui, car les Seyds ne manquent assurément pas. Sans doute; mais il avait de plus que ces Seyds, ses parents, cette grâce spéciale d’ètre le Bàb; et à ce dernier argument, un bâby n’avait rien à répondre. Ainsi, par trois raisons, dont deux étaient incontestables pour tous les Persans, et dont la troisième avait une valeur décisive pour tous les sectaires, le Bâb était le véritable et légitime possesseur du trône de Perse.

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I) ne faudrait pas croire que, celte théorie une fois inventée, les chefs hàbys et Moulla Hussoïn-Boushrewyèh lui-méme, ou bien encore Moulla Mohammed-Aly Zendjâny, aient été très-pressés de la transformer en pratique. L’Asie est une terre de compromis, d’atermoiements, de moyens termes, où l’on est toujours charmé et secrètement triomphant si, pour un bœuf qu’on a réclamé avec des larmes et des serments, ou le fusil à la main, on obtient finalement un œuf. Ainsi, au moment de l'insurrection du Mazendérân, et même après la prise de Zendjân, on se serait très-bien contenté de la pure et simple reconnaissance, par l’Étal, de la religion nouvelle. Si l’on eût pris ce parti, et que le roi et le premier ministre eussent donné quelques marques d’estime aux principaux de la secte, elle se serait usée suffisamment dans des querelles avec les moullas pour n'èlre qu’un peu plus importante que les sheykhys, et il est à croire qu’au bout d’une cinquantaine d’années elle n’aurait pas constitué autre chose qu’une croyance de plus parmi oes innombrables croyances qui pavent les consciences asiatiques. La mort du Bàb vint empêcher les choses de prendre celte direction.

Au lieu d’abattre les bàbys eide les décourager, comme on s’y était attendu, celte mort les jeta dans une exaspération sans nom. Elle romj)it les derniers liens qui les faisaient encore hésiter à se déclarer ennemis des rois Kadjars . Les novateurs se considérèrent comme étant dans le cas prévu par le Rorân, par les traditions et les commentaires, où, ayant au-dessus de soi un tyran, c’est-à-dire un prince qui louche à certaines choses auxquelles l’Asie ne permet pas à ses princes de toucher, on peut à ce tyran et de ce tyran faire absolument ce qu’on voudra ou pourra.

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Les chefs se réunirent. 11 en vint de partout, de toutes les provinces. Ce fut à Téhéran même qu’ils'tinrent leur assemblée. 11 y eût quelque peu d'hésitation sur le successeur du Bâb ; mais enfin il fut, non pas élu, mais reconnu, car certains signes extérieurs et certaines facultés morales désignent divinement le chef de la religion. C'était aussi un tout jeune homme. 11 n'avait que seize ans; il s’appelle Mirza-Yahya et est fils de Mirza-Bouzourg-Noury, vizir d’Imam-Werdy-Mirza, gouverneur de Téhéran. 11 a perdu sa mère au moment de sa naissance, et la femme d'un chef des bébys, d'un des membres de l’Unité, qui porte le titre de Djenâb-Bêha, « l’ExceLence Précieuse, » avertie par un songe de l’état misérable où se trouvait l’auguste enfant, le prit avec elle et l’éleva jusqu’à sa cinquième année. On remarque qu’à celte époque il fut envoyé à l’école, mais il n’y resta que trois jours, et le maitre l’ayant battu, sa nourrice ne consentit pas à ce qu’il y retournât; aussi sa science, qui est sans bornes, est toute miraculeuse. Le Bàb avait porté le titre de Hezret-è-Aîd, « l’Altesse Sublime. » Le second Bàb s'appelle Hezret-è- Ezel, « l’Altesse Éternelle. »

L’élection avait été toute spontanée et elle fut reconnue immédiatement par les bàbys. Cependant, un des membres de l’Unité, qui n’était pas à Téhéran au moment où elle eut lieu, et qui se nommait Mirza-Asad-Oullah, de Tebriz, surnommé Deyyân, ou « le Juge suprême », personnage très-important et membre de l'Unité prophétique, entreprit de se faire reconnaître lui-même pour lenouveauBàb. 11 courut dans l’Arabistanet chercha à y réunir un parti. Mais les religionnaires se mettant sur ses traces, l’atteignirent près de la frontière lurke, et lui attachant des pierres au cou, le noyèrent dans le Shâl-el-

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Ariib. Celte tentative malheureuse n’encouragea pas les dissidents. Toutefois, on en compte quelques-uns d’assez marquants, et même dans ce qu’on nomme les Lettres du Vivant. Parmi les dix-neuf membres de ITnité, il y a eu jusqu’ici trois renégats, qui sont : Seyd Housseyn-Gourny, réfugié à Bagdad ; Moulla Mohammed-Zerendy et Sheykh Abou-Torab.

Aussitôt que Mirza-Yahya eut été proclamé chef de la religion, il quitta la capitale, où, dans une existence tourmentée, il n’aurait eu assurément ni les loisirs ni la sécurité nécessaires pour donner avec calme la direction qu’on attendait de lui. Pendant longtemps le gouvernement le chercha, car il avait appris la nomination du nouveau pontife et il en avait conçu une inquiétude proportionnée à la déception de ses espérances et de ses calculs. L’Altesse Eternelle alla de ville en ville éprouver le courage et la constance des croyants. 11 eut plus à les calmer qu’à les encourager, et il jugea nécessaire de s'y employer activement. 11 défendit de la manière la plus expresse toute tentative nouvelle de soulèvement, et déclara avec autorité que le moment de lutter avec les armes charnelles, s’il devait venir, n’était pas venu. 11 recommanda aux fidèles l’étude approfondie de la religion, la contemplation et la pratique des devoirs; pour le reste, il se réserva d’une manière absolue le soin d’y songer et d’ordonner. En effet, en recherchant avec sagesse 'es causes des échecs subis, il ne se pouvait pas qu’il manquât de les apercevoir daüs le décousu des projets, dans l’isolement des entreprises, qui toutes avaient eu lieu sur des points très-restreints et avec des forces insuffisantes, puis, dans l’exagération même de la confiance et du zèle des apôtres. Il étouffa aussi les tentatives de

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