‹ Les religions et les philosophies dans l'Asie centrale par le comte De GobineauChapitre 3 sur 71 · I.A KOI DES AKAHES · texte numérisé non relu

I.A KOI DES AKAHES

exerce sur les esprits asiatiques la plus déplorable influence. La justice n’est pas une de ces conceptions que les théologiens, après les fondateurs de religions, peuvent laisser impunément aux siècles futurs à reconnaitre et à déterminer. L’idée de mystère ne saurait .s’adjoindre à elle; on ne saurait la vénérer à l’état voilé, comme une Isis; il faut qu’elle se montre toute entière et toute nue comme la vérité, parce que le monde a soif de la justice, et il faut encore que la notion en soit si complète qu’on ne puisse se tromper sur son caractère sans le vouloir. Le catholicisme a atteint sur ce point capital un dégré de précision qui ne laisse rien à souhaiter; et, suivant l exposition de saint Thomas, il a établi que, dans la définition de cet attribut, il faut d’abord la volonté pour bien déterminer que l’acte juste est nécessairement libre; ensuite admettre la constance et la perpétuité, pour qu’il soit fort et bien établi. Ces points fondés, arrive la formule : • La justice est une habitude d'après laquelle quelqu’un, par une volonté constante et perpétuelle, rend à chacun son droit. • On ne voit pas que les âges modernes, dans leurs philosophies successives, aient ajoute beaucoup de choses à l'expression de l’Ange de l’École.

Mais l’Islamisme n’a produit rien de semblable sur ce point capital. Partout le vague, l'incertitude; la crainte infinie des jugements de Dieu, qu’il n’y a aucun moyen de prévoir, et la déférence absolue ave*c laquelle on déclare s’y soumettre, voilà tout ce qu’il .sait dire. Encore une fois, le Prophète n’a modifié nullement l’ancienne conception de la morale, se bornant à adoucir les usages autant qu’il était en lui , par bonté et douceur naturelles plus que par un système réfléchi. En matière dogmatique, on a vu de même qu’il n’avait voulu que retrou-

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ver les anciennes bases , les antiques croyances de l’araméisme. On peut donc prononcer avec assurance que r originalité! manque essentiellement à son dogme, et que, s’il n’a pas fait avancer, au point de vue moral, les populations sur lesquelles il a étendu son influence, il a simplement voulu, au point de vue de la foi, leur faire rebrousser un peu chemin sur la route déjà parcourue.

La conséquence de ce défaut de nouveauté a été naturellement ce que nous avons déjà observé; l’islam n’a réussi qu’à jeter un instant d’incertitude dans les esprits de ses sectateurs, et bientôt on a pu s’apercevoir qu’aucun des abus intellectuels du passé n’était vraiment détruit. Seulement, comme l’islam, avec ses formules vagues et inconsistantes, semblait inviter tout le monde à le reconnaître sans forcer personnne à abandonner rien de ce qu’il pensait, il est devenu ce que nous le voyons, le manteau commode sous lequel s’abritent, en se cachant à peine, tout le passé et les idées hybrides qui bourgeonnent chaque jour sur un sol qui contient tant de choses en putréfaction.

La plus grande preuve qu’on en puisse donner, c’est l’existence même du shyysme persan.

Lorsque les Arabes eurent renversé l’empire sassanide, à la bataille de Kadessyeh, leurs succès furent rapides et, au premier abord, aussi inconcevables que ceux dont ils avaient à se réjouir du côté des provinces grecques. La raison en est la similitude parfaite de décomposition où se trouvaient les deux grands États qu’attaquait le jeune Mahométisme. Sans rien êter de l’énergie sauvage, de l’enthousiasme belliqueux des arrivants, sans nier leurs vertus conquérantes ; dévouement, sobriété, grandeur d’âme, intrépidité ; sans méconnaître le

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génie de leurs chefs, il est manifeste que s’ils avaient eu en face d'eux en Orient, comme il est arrivé en Occident, des populations attachées à leurs maîtres et des chefs militaires capables d’user avec discernement des ressources immenses que possédaient les contrées envahies, les résultats eussent été tout différents de ceux que l’on a vus, et les Amrou et les Khaled se fussent fait rudement et promptement rembarrer dans leurs déserts. Mais les contrées byzantines étaient pourries de vices, désarmées et disloquées par les hérésies, et les territoires persans ne l’étaient pas moins par des causes tout analogues.

Les mages, en fondant, sous l’abri de la politique sassanide, une religion d’État qui prétendait ne tolérer aucune foi dissidente à côté d'elle, faute que les Arsacides s’étaient refusés à commettre, n’avaient pas pris garde que le sol était d’avance miné sous leur édifice. Dans le sud et dans tout l’ouest de la monarchie, les polythéismes grec et assyrien, fondus ensemble par le néo-platonisme, dominaient chez les populations. Dans le nord, les tribus ne voulaient reconnaître et pratiquer le parsysme que sous les formes libres du culte primitif, qui n’admettait pas de clergé; elles repoussaient donc les emprunts nombreux faits par la nouvelle cléricature à l’araméisme, prétendaient que chaque chef de famille devait rester l'unique prêtre de l’autel domestique, et n’acceptaient pas d’autre autel. Et, par-dessus ces résistances ou par-dessous, ou à côté, se glissaient à travers mille fissures un groupe notable de sectes chrétiennes, un nombre considérable de communautés juives assez puissantes pour avoir leurs princes et leurs gouvernements particuliers, déployer des étendards, soudoyer des soldats, conduire des guerres privées, et d’autres associations encore, plus modestes peut-

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être, mais non moins obstinées dans leur foi, des bouddhistes, des manichéens, ■ et aussi des brahmanistes, ces derniers dans le Kerman et les districts d’Hormouz.

L’énergie avec laquelle le parsysme renouvelé provoqua, accepta, soutint la lutte, n’est pas sans mériter quelque considération. Par le grand nombre d’emprunts que ses promoteurs firent au judaïsme, au christianisme, à la philosophie chaldéenne, il est clair qu’il se proposait la tâche qui a souvent séduit de grands politiques, mais qui n’a jamais réussi à aucun. Il voulait, en contentant tout le monde, en acceptant quelque chose de toutes les idées et, en remplaçant les anciens cultes par un syncrétisme habile, faire succéder une ère de concorde universelle à la discussion générale. 11 est curieux que cette volonté toute philanthropique, chaque fois qu’elle s’est produite avec une pareille netteté, n’a jamais manqué d’aboutir à des violences. Le parsysme fut, en effet, amené à être essentiellement persécuteur, et quand il n’en venait pas à une tyrannie ouverte, il se montrait taquin, agressif, oppresseur, odieux aux populations. Il l’était d’autant plus que l’administration politique le soutenait, et toute la haine que celle-ci pouvait s’attirer, il ne manquait pas de la partager avec elle.

La bataille de Kadessyeh fut un signal de délivrance pour les dissidents, et on vient de voir qu’ils étaient nombreux. Les Juifs, que l’on massacrait de temps en temps, et les chrétiens, que l’on déportait, respirèrent sous l’autorité d’un prophète qui les déclarait vrais croyants quoique incomplets et n’exigeait plus d’eux qu’un impôt en les exonérant des obligations militaires. Les innombrables gens de métiers que frappait une réprobation légale fondée sur ce qu’ils souillaient le feu, l’eau, ou la terre

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par leurs professions et que l’on maltraitait en conséquence, s’empressèrent de se convertir et allèrent grossir les rangs avides des vainqueurs. Voilà ce qui explique assez les prompts succès, l'extension subite de l’islam dans l’Asie centrale.

Cependant, le gouvernement n’était pas resté pendant plus de quatre siècles aux mains de religionnaires aussi savants et aussi fermes que les parsys sans que l’influence de ces derniers, impuissante à tout saisir, n’eût réussi du moins à s’étendre beaucoup. S’ils avaient d’ailleurs été vaincus, c'était avec la monarchie nationale, avec la patrie elle-même. Ils se trouvèrent, au bout de quelque temps, quand bien des griefs furent oubliés, représenter cette patrie opprimée. Débris des anciens pouvoirs, ils avaient conservé richesses, honneurs, influence locale beaucoup plus qu’on ne le croit, car on a fort exagéré les instincts oppresseurs et surtout spoliateurs des musulmans. Les chefs féodaux des tribus et des villages qui étaient parsys à l’ancienne mode, sous les Sassanides, et odieux au clergé triomphant, devinrent parsys à la nouvelle et chers au clergé opprimé. Quand des princes turks ambitieux voulurent se créer des royaumes dans les domaines des khalifes, ils ne manquèrent pas de remarquer ces dispositions et, tout musulmans qu’ils étaient, souvent musulmans e.xcessifs comme Mahmoud de Ghazny, ils les encouragèrent. La littérature, sauf quelques réserves de formes, se piqua d’étre guèbre au fond parce qu’il lui était commandé d’étre persane. Tout le monde devenu libre de maudire les Arabes s’en donna à cœur joie, même les petits-flls de ceux qui les avaient tant accueillis, et les souvenirs affaiblis de l’ancien mécontentement s’effacèrent devant les souvenirs grandioses de l’ancien sacer-

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docc, qui devinrent autant de regrets. Ce fut cette puissance éclipsée qui devint désormais l’objet de tous les rêves. On n’avait plus de descendants de l’ancienne dynastie; mais on pouvait refaire la nationalité si l’on réussissait à reformer un clergé semblable à celui que l’on pleurait. A dater de ce moment, le patriotisme persan eut pour expression la recberche d’une formule religieuse qui lui fût propre et qui se rapprocbàt, autant que les temps le pouvaient permettre, des anciennes apparences.

Car, de quitter brusquement l’islam, il n’en pouvait pas être question. Le monde entier, alors, était musulman pour un Oriental. C’était la puissance politique, c’était l’éclat, c’était la civilisation. Volontiers on réduisait l’islam à n’être qu’un mot; les philosophes y travaillaient à leur manière, avec non moins d'ardeur que les princes sassanides, gaznévydes, bouydes, deylémites à la leur; mais ce mot, il le fallait; il en était, absolument comme nous, où les incrédules, sans tenir en aucune façon à la messe, font cependant un si grand éclat de ces termes : • civilisation chrétienne • — • monde chrétien. •

C’était à l’unité du khalifat qu’on en voulait. On étouffait sous cette domination unique, étendue de l’Espagne à l’Inde, et les Persans aspiraient à leur autonomie. Les Persans attaquèrent donc la légitimité des khalifes. Ils se firent les champions du droit méconnu des Alydes et se trouvèrent ainsi établis sur un terrain où, devenus maîtres d’une théorie légale plus exigeante que la légalité reçue, plus arabes que les Arabes, plus musulmans que leurs rivaux, ils les assaillirent au nom de principes que ceuxci avaient mauvaise grâce à nier et qui étaient tous contre eux. Ce fut le commencement du shyysme et, dès les premiers jours, cette levée de boucliers occasionna de

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grands troubles et causa de grands malheurs. Mais elle servit au delà de toute espérance la cause nationale et raviva merveilleusement les données morales et les croyances de l’ancien Iran.

En apparence, il ne s'agissait que d’une opinion sur le droit des Abbassides à occuper le trône. En réalité, des habitudes absolument opposées aux dogmes de Mahomet reparurent et s’établirent graduellement. Chaque ville, de la réunion de ses docteurs, forma un clergé; ce clergé reprit une hiérarchie, s’attacha à couvrir de ses membres unis le pays tout entier et, avec le temps, y réussit. Il ne pouvait pas justifier son existence par le Koran, ni même par les traditions authentiques du Prophète, qui, au contraire, avait voulu que chacun des croyants restât maître et libre dans sa foi. 11 s’arma donc de maximes antiques et, les métamorphosant en dires du Prophète et des imams, il établit dogmatiquement que le Koran, sous peine d’infidélité, ne pouvait être lu et commenté que par des moullas.Ces maximes antiques, auxquelles j’ai déjà fait allusion plus haut, furent prises un peu partout, dans les écrits des philosophes comme dans ceux des parsys, mais préférablement dans les derniers, et ainsi, graduellement, il arriva un jour où la religion sassanide se trouva virtuellement ressuscitée, à peu de chose près, dans le shyysme. Ce jour suivit de peu l’avénement desSéféwys, qui se trouvèrent ainsi être à leur tour des espèces de Sassanides musulmans.

En allant au fond des choses, voici aujourd’hui ce qu’est le shyysme : Dieu infini, éternel, unique, n’exerce pas sur le monde une action directe. Il en a posé les lois, il a établi les conditions de la damnation et du salut; on retournera à lui. Le Prophète est invoqué plutôt pour la

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forme qu’en fait. Il csl la plus excellente tles créatures. Est-il créature? On en peut douter, tant il se confond avec Dieu sur bien des points. En tous cas, le Koran est incréé, il a existé de toute éternité dans la pensée divine. En somme. Dieu, le Prophète, le Koran reviennent assez bien à une unité enveloppante qui représente la notion du Zerwanè-Akerené, le temps sans limites, d'où le parsj sme des derniers âges tirait tout le reste des existences et au moyen de laquelle il prétendait donner satisfaction à l’unitarisme araméen.

Ce qui est vraiment actif, c’est le corps des imams. Le monde n’est conservé, justifié, conduit directement que par eux et leur action. En dehors d’eux, il n’y a que ténèbres. Ne pas s’en tenir à eux, c’est courir au-devant de la Géhenne. Avec eux, tout est salut. Us sont douze, mais en y regardant de près on aperçoit en eux deux faits bien distincts : chez Aly, le réle tout divin, tout conservateur, tout sauveur d’Ormuzd, tandis que ses descendants ressemblent aux Amshaspands à s’y méprendre. Si, au contraire, on contemple l’imamat, réduit à une existence concrète, c’est encore Ormuzd que l’on retrouvera. Quant au monde, à la matière, au Sheytan sémitique qui y préside et qui est en contention perpétuelle avec les imams, on y aperçoit sans peine Ahriman et sa défaite assurée. IJ n’est pais très-extraordinaire c[u’un pareil système soit odieux aux sunnites ; ils n’ont pas grand peine à le reennnaitre à travers ses déguisements et malgré scs habiletés de langage. S’ils lui donnent le nom qui lui appartient en l’accusant de parsysme, ils n’ont pas tort. Mais ce qu’ils méconnaissent à leur tour, c’est qu’une religion aussi vague que la leur, aussi inconsistante dans sa profession de foi, pouvait seule permettre

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une pareille intrusion. S’il y a scandale, c’est un scandale que l’islam rendait inévitable en prenant si peu de soin de l’écarter. En effet, l’islam, moins exigeant que le parsysme sassanide, semble avoir plutôt voulu fonder un empire terrestre qu’une religion proprement dite. On pourrait l’accuser d’avoir surtout tenu à enrôler, sous ses étendards, aux plus faciles conditions possibles, le plus de gens, le plus d’esprits différents. Réellement, cette foi n’est pas une foi dans l’idée d’un système bien défini ; c’est un compromis, une cocarde, un signe de ralliement; on peut à peine y rien trouver d’obligatoire et, c’est pourquoi, favorisant la mobilité de l’esprk asiatique, ne le gênant en rien, il lui est agréable en presque tout et ne menace aucunement de tomber en ruines de la façon dont nous l’entendons en Europe. Mais on verra tout à l’heure qu'une transformation de plus, après toutes celles auxquelles il s’est constamment prêté, est impossible.

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