‹ Les religions et les philosophies dans l'Asie centrale par le comte De GobineauChapitre 8 sur 71 · COMMENCEMENTS DU BABYSME. IG · texte numérisé non relu

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épuisèrent tout pour la ramener au moins à une conduite plus placide et plus réservée. Elle les repoussa par ces arguments sans réplique de la foi impatiente du repos. On l'accuse même (le fait ne parait nullement prouvé) d’avoir dirigé les coups d'une troupe de ses partisans, qui massacrèrent son beau-père dans la grande mosquée, pendant que le vieillard faisait sa prière. Ce fut la première violence née du bàbysme. A la fin, lasse des importunités, la Consolation des Yeux quitta sa famille et se consacra hautement à l’apostolat dont le Bàb lui avait conféré tous les droits et confié tous les devoirs. Sa réputation théologique devint immense, et l’idée qu’elle avait elle-même de sa valeur était telle, qu’un jour, xaconte-t-on, Moulla Mohammed- Aly-Balfouroushy s’étant tourné vers la Kibla musulmane pour faire sa prière, Gourret-Oul-Ayn le prit par le bras et lui dit : « NonI c’est à moi qu’il faut t’adresser ; je suis la Kibla I • Je n’ai jamais entendu personne parmi les musulmans mettre en doute la vertu d’une personne si singulière.

Tels étaient les deux associés, l’apôtre du Mazendéran et la Voyante de Kazwyn, que Moulla Ilousse’i’n fit prévenir lorsque l’ordre de quitter Téhéran lui parvint. Ce fut avec ces deux collègues qu’il consulta sur ce qu’il avait à faire. 11 ne fallait plus penser, pour le moment du moins, à ranger le pouvoir laïque du côté du Bàb et à décider par un coup de main la victoire contre l’Islam. D’autre part, il eût été fâcheux de compromettre, par une résistance hors de saison, la situation, en définitive très-bonne, que l’on avait conquise dans la nation elle-même, en s'obstinant, par un séjour orgueilleux à Téhéran, 5 appeler sur soi des rigueurs qu’évidemment le Roi et son ministre ne tenaient pas à réaliser. On résolut donc que Moulla Housseïn-

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Boushrewyèh obéirait et irait dans les provinces continuer le cours 'de ses prédications et de ses conquêtes. Le travail serait plus lent, mais il n’en serait pas moins sùr, si l’on en pouvait juger par le passé. La direction qu’il convenait de suivre et les pays à convertir étaient bien indiqués : Moulla Housse'in avait traversé victorieusement le Sud de la Perse; Gourret-Oul-Ayn s’occupait de l’Ouest; le Balfouroushy réussissait dans le Nord. L’apostolat de l’Est restait à entreprendre, et le lieutenant du Bàb, prenant congé de ses deux ardents coreligionnaires, quitta la capitale et se dirigea, sans rien dire, vers le Khorassan.

On était alors à la fin de 1847. Le pèlerin mettait à profit, suivant son usage, un séjour, qu’il prolongeait au besoin, dans tous les villages, les bourgs et les villes de sa route, pour tenir des conférences, argumenter contre les moullas, faire connaître les livres du Bàb et prêcher ses doctrines. Partout on l’appelait, on l’attendait avec impatience; il était recherché avec curiosité, écouté avidement, cru sans beaucoup de peine. Ce fut surtout à Nishapour qu’il fit deux conversions importantes, dans les personnes de Moulla Abd-el-Khalck de Yezd, et de Moulla Aly le Jeune. Le premier de ces docteurs avait été élève du sheykh Ahmed-Ahsayy. C'était un personnage célèbre et par sa science et par son éloquence et par son crédit sur le peuple. L’autre, sheykhy comme le premier, de mœurs sévères et de grande considération, occupait le poste considérable de principal moudjtehed de la ville. Tous deux devinrent Bàbys emportés et firent retentir les chaires des mosquées des prédications les plus violentes contre l’Islam. Pendant quelques semaines on eût pu croire que la religion ancienne était décidément vaincue. Le clergé, démoralisé par la défection de son chef, effrayé

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des discours publics qui le ménageaient si peu, ou n’osait se montrer ou avait pris la fuite. Quand Moulla Housseïn- Boushrewyèh arriva à Meshhed, il trouva, d’une part, la population émue et divisée à son sujet; de l’autre, le clergé averti, très-inquiet, mais poussé à bout et décidé à faire une vigoureuse résistance aux attaques dont il allait être l’objet.

Toute cette cléricature était si résolue, qu’elle prit vigoureusement l’offensive. A peine le missionnaire bâby avait-il mis le pied dans la ville, qu’une députation de moullas en sortit pour aller le dénoncer au gouverneur,

Hamzé-Mirza, alors engagé dans une expédition contre les

Turkomans de la frontière, et campé dans la plaine nommée la Prairie de Redgân. Ces mandataires dénoncèrent violemment au Prince l’homme dangereux qui venait d’entrer dans leur cité. Ils racontèrent les scandales arrivés à Nishapour de son fait, ils s’étendirent sur l’impossi bilité de tolérer dans la ville sainte par excellence, celle qui a le bonheur d’être le sanctuaire de l’Imam Riza, un aussi scandaleux infidèle. Us persuadèrent le Prince, autant que l’on pouvait persuader un personnage aussi difflcile à émouvoir par des considérations de cet ordre, et il commanda que Moulla Housse’m-Boushrewyèh fût conduit au camp et èùtà comparaître devant lui. Par ses ordres également, on arrêta à Nishapour ce fougueux néophyte, Moulla Aly le Jeune, et on le lui amena. Celui-ci ne se tira pas de l’entrevue avec beaucoup d'honneur pour son courage et pour sa fermeté. Soit que les menaces l’eussent effrayé, soit que les cadeaux l’eussent gagné, il revint du camp à Meshhed pour monter dans la chaire de la grande mosquée et renoncer, devant les moullas et le peuple assemblés, à ce qu’il avait professé peu de jours auparavant

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avec un zèle si furieux. Il délesta les doctrines qu’il avait tant louées, et maudit solennellement le Bâb et ses compagnons. Sur quoi on le laissa libre, et ils ’cn retourna la tête basse à Nishapour. A son exemple, un certain nombre des convertis de cette ville firent défection ; mais Moulla Abd-el-Khalek ne les imita pas et ne voulut rien entendre. 11 s’obstina, au contraire, et jura que rien ne le détournerait de la voie dans laquelle il s’était engagé. Alors le clergé, tout ranimé, tout réuni, et plein de courage à suivre la direction qui lui venait de Meshhed, chassa subitement Moulla Abd-cl-Khalek de la chaire et lui interdit l’entrée des mosquées. Puis on lui ordonna de se tenir enfermé dans sa maison et de ne plus paraître dans les rues.

Pour Moulla IIousseïn-Boushrewyèh, conduit au camp, il fut mis dans une lente, et des karaouls ou sentinelles, établies à l’entour, empêchèrent qu’il ne pùt communiquer avec personne.

Pendant qu’on discutait pour savoir ce qu’il fallait faire de lui, une révolte de soldats éclata à Meshhed. Ilamzé- Mirza fut forcé de lever le camp, at comme les insurgés, avec leur chef, le Salar, avaient réussi à s’emparer de la ville, le Prince, fort embarrassé et inquiet d’un événement qui, en effet, compromit un instant rcxistence de la dynastie, cessa de songer à son prisonnier. Celui-ci mit le temps à profit, s’échappa et courut vers Meshhed, espérant y gagner quelque chose à la faveur du tumulte. Mais il n’en alla pas ainsi ; à peine reconnu, on lui intima l’ordre de sortir. Le Salar avait assez d’affaires sur les bras sans se donner encore le souci d’une querelle avec le puissant clergé de la Ville Sainte, soutenu par une population considérable de fainéants qu;, ne vivant que

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de la cuisine de la grande mosquée, est nécessairement à la dévotion absolue des personnages qui en disjiosent. MoullaHousseïn-Boushrewyéh n’eut donc rien autre chose à faire que de s’enfuir encore, et il retourna à Nishapour.

Là, son attitude, qui jusqu’alors avait été purement celle d’un missionnaire pacilhiue, changea du tout au tout. Sa sûreté était gravement compromise ; le pays était en feu. La sédition du Salar mettait toutes les populations sur pied. Pour vivre au milieu des armes, il fallaits’armer. Moulla Ilousseïn prit ce parti, et, s'entourant d’une troupe de fidèles, se dirigea sur Sebzewar. Là, Mirza Taghy- Djouyny, homme riche et considérable, se donna à lui et se chargea de l’entretien de sa bande. De nouvelles recrues s’unirent aux Bàbys, qui marchèrent sur Miyamy et ensuite sur Yardjemend, dont ils s’emparèrent; mais ils en furent presijue aussitôt repoussés par Aga-Séyd-Mohammed, qui, entouré de ses amis, leur intima l’ordre de s’éloigner, ce qu’ils firent, ne se sentant pas en force ou plutôt n’étant pas encore bien résolus, tout armés qu’ils étaient, à en venir aux dernières extrémités.

Ils se replièrent donc sur un village nommé Khan- Khondy, situé à trois lieues de là, où ils furent rejoints par deux hommes importants, Moulla Hassan et Moulla Aly, qui lirent profession entre les mains du chef, lin somme, la troupe grossissait. La majorité du peuple semblait se prononcer pour les novateurs. Moulla Housseïn- Boushrewyèh, voyant cela, ne s’éloignait pas; il revenait par les lieux où il avait déjà passé, confirmait ses néophytes dans leur foi et dans leur confiance ; il faisait tout pour soulever le (lays. Revenu de la sorte à Miyamy, il décida encore trente-six hommes, dans la fleur de l’àge, à prendre leurs armes et à le suivre.

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Les passions des deux partis étant excitées au plus haut point, il était difficile qu’il n’y eût pas bientôt un conflit. Toutefois il semblerait que Moulla Housseïn-Boushrewyèh ne le cherchât pas. Tout en cédant à l’entrainement des circonstances et au désir de faire des recrues, il aurait autant aimé ajourner la lutte; mais il n’en fut pas maitre. L’enthousiasme de ses partisans ne lui permettait pas de garder toutes les mesures nécessaires. Les convertis étaient si emportés dans leurs discours, si peu ménagers d’insultes et de menaces que les musulmans de Miyamy se jetèrent enfin sur eux. 11 y eut combat, les Bâbys eurent le dessous, quelques-uns d’entre eux furent tués et le chef ordonna la retraite. 11 se dirigea sur Shahroud.

En entrant dans cette ville, il envahit avec son monde la maison du moudjtched, appelé Moulla Mohammed- Kazem, et commença à prêcher la nouvelle foi et à exhorter particulièrement le maitre du logis à l’embrasser. Mais le moment n’était pas aux discussions curieuses. Le moudjtehed répondit par des injures et, levant son bâton, il en frappa Moulla llousseïn à la tête et lui ordonna de quitter la ville. Probablement, l’ordre n’eût pas été exécuté sans peine et l’action hardie du moudjtehed aurait pu entraîner pour lui de mortelles conséquences, si, au moment même où les invectives s’échangeaient et où des cris on allait passer aux actes, l’annonce d’un événement auquel personne ne songeait n’était venue changer toutes les dispositions. On se mit à crier partout dans la ville qu’un courrier arrivait annonçant la mort de Mohammed- Shah. C’était vrai.

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