ACTE TROISIÈME l
EERTRY
N'ai-je pas été bon pour toi?
LUCIENNE
Trop.
BERTRY
C'est cela que tu me reproches?
LUCIENNE
Oui.
bERTRY
Je t'affirme que je ne te comprends pas.
LUCIENNE
Tu reconnais bien que je suis digne de quelque pitié, n'est-ce pas? Mon union avec Jean est brisée, mon bonheur est perdu. Qu'est-ce que je vais devenir maintenant?... Laisse-moi parler. La vie ordinaire et heureuse dans la médiocrité, le bonheur du foyer, le mari qu'on aime, l'enfant qu'on berce... je ne suis pas faite pour cela. Tout le monde me l'a dit, et Jean lui-même a fini par me le répéter. Ce que je te reproche, c'est de m'avoir donné une éducation qui m'a fait prendre en aversion le sort qui doit être le mien. Si tu m'avais laissée là où je suis née, je n'en souffrirais pas.
BERTRY
C'est donc de cela que tu me fais un crime ?
C'est de cela que je souffre, et cela me vient de toi.
62 l'évasion
Sans cette éducation, je serais comme tant d'autres, inconsciente et heureuse.
BERTRY
Heureuse dans le mal.
LUCIENNE
U ne saurait y avoir de mal où il n'y a pas de responsabilité.
BERTRY
Ma fille!
LUCIENNE
Hélas! oui! ta lillel... Tu as voulu m'éleyer jusqu'à toi ! Il fallait m'ignorer ; j'aurais été, non la fille de M. Bertry, mais tout simplement celle de Sophie Claret. Pourquoi m'as- tu reconnue?
BERTRY, sans élever la voix.
Lucienne ! Pourquoi je t'ai reconnue I Je vais te le dire, mon enfant. J'ai profondément aimé ta mère, qui fut ma compagne pendant quatre ans. Si c'est là une faute, pour excuse, je ne puis invoquer que ma jeunesse et mon besoin d'affection. Je n'ai rien à te dire sur la vie de ta mère avant qu'elle m'ait rencontré; malheureusement, tu la connais. Lorsque tu vins au monde, je me crus lié à elle par des liens plus étroits. J'ai cru qu'un devoir nouveau m'incombait, celui de veiller sur toi et de te rendre la vie aussi douce que possible afin de me faire pardonner l'irrégularité de ta naissance. Ta mère tomba malade. Tu ne sauras ja-