ACTE TROISIÈME l
mais combien elle t'a aimée. Les larmes qu'elle a versées à cause de toi, tu les ignoreras toujours, LUCIENNE, un peu radoucie.
Pourquoi pleurait-elle à cause de moi ?
BERTRY
Parce qu'elle t'aimait et que ton avenir l'inquiétait. Son rêve, c'eût été de se sacrifier toute à toi. D'autres fois, elle se reprochait de t'avoir donné son nom dans le premier élan d'amour maternel, et elle en pleura souvent. (Peu à peu la voix de Bertrv s'allère.) Lorsqu'elle-sentit que la fin approchait, elle m'appela et me dit : « Il est bon que je meure, parce que je l'aurais gênée plus tard. »
Luci-ENNE, émue.
Elle disait cela?
BERTRY
Je te ferai voir une lettre qu'elle m'écrivit à ce sujet... C'est elle qui me supplia de te reconnaître... Moi, je l'ai fait, Lucienne, pour elle et pour toi. {L'émoiion Vempêche de parler un instant.) La feuille de papier de l'état civil où était inscrite la déclaration par laquelle tu devenais ma fille, je la lui apportai le jour même qui devait être son dernier jour... Elle eut encore la force de lire et sa figure, que la souffrance et la maladie avaient ravagée, redevint belle et calme, et tout illuminée de joie ; deux larmes tombèrent du coin de ses yeux sur l'oreiller; elle me dit merci !... Elle me
dit merci, Lucienne, et elle passa... Tu vois comme elle t'aimait.
LUCIENNE, doucement, les mains jointes comme à elle-même.
Maman ! [Elle pleure en silence.)
BERTRY, sans regarder au ciel.
Oh ! ma chérie ! Si elle pouvait t'entendre. [Un temps. Il la relève,) Dis-moi si tu trouves encore que j'ai eu tort?
LUCIENNE
Je te demande pardon.
BERTRY
Si tu veux que je te pardonne tout à fait, tu te réconcilieras avec Jean.
LUCIENNE
Cela n'est pas possible. 'Jean l'a dit lui-même. Il y a des forces contre lesquelles on ne lutte pas.
BERTRY
Mais, je te connais bien, moi, je sais ce que tu es réellement ; tu te trompes sur toi-même, Lucienne.
LUCIENNE
Non. J'ai trop lu les livres du docteur Bertry et je l'ai trop écouté pour ne savoir à quoi m'en tenir... Je suis une savante, vois-tu ! Et puis... je crois bien que je n'ai jamais aimé que Paul de Maucour. C'est lui que j'aurais dû épouser.