ACTE PREMIER
BERTRY
Cependant...
LE DOCTEUR, très Supérieur.
Allons ! allons! tu n'as pas la prétention de discuter avec moi, je suppose ? Je crains bien que rien ne puisse désormais sauver Jean de sa mélancolie.
Pourquoi ?...
LE DOCTEUR
Lorsque j'ai épousé sa mère, il n'avait que deux ans et, tu t'en souviens, elle est morte peu de tem.ps après notre mariage. J'ai donc élevé Jean, il a grandi sous mes yeux. Je sais de quel mal il est atteint.
BERTRY
Lequel ?
LE DOCTEUR
Jean appartient à une famille où l'hypocondrie et le suicide sont héréditaires.
BERTRY
On ne peut pas guérir de ça?
LE DOCTEUR
Si, mais c'est bien rare. J'ai fait ce que j'ai pu ; j'ai voulu le distraire, le mettre au grand air ; je l'ai envoyé au collège, en province, par acquit de conscience, et sans succès, naturellement. Lorsqu'il a eu vingt-cinq ans, j'ai employé les grands moyens.
BERTRY
Tu m'effraies.
LE DOCTEUR
J'ai fait appel à toute son énergie, puis je lui ai raconté la vie de son père, je lui ai dit la terrible ascendance qui pesait sur lui, je lui ai donné mes livres à lire, afin que, connaissant le danger, il se décidât à se secouer, à réagir. Il a été plus triste après qu'avant.
BERTRY
Ça ne m'étonne pas !
LE DOCTEUR
Tu te rappelles bien... c'est au moment où il s'est amouraché de ta fille.,. {Après une réflexion.) En y réfléchissant, il y aurait là, en effet, une raison de l'éloigner.
BERTRY
Oh! tu peux être tranquille... Jean est d'une timidité si grande que jamais il ne dira un mot à Lucienne sur ce sujet. D'ailleurs, il la fuit, et leur attitude est celle de deux étrangers. Il s'est jadis confié à moi et je t'ai dit son secret, que j'étais seul à connaître avec lui. Lorsqu'il a suc(ue tu t'opposais à ce mariage... au nom de la science...
LE DOCTEUR
Oui, au nom de la science.
BERTRY
Il s'est incliné et moi aussi.