‹ Les remplaçantesChapitre 79 sur 162 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

JEAN

En vous voyant aussi inconséquente, qui donc vous épousera ?

LUCIENNE

Et qui vous dit que je veuille être épousée?

JEAN

Vous haïssez le mariage?

LUCIENNE

Je ne le hais pas ; il m'est interdit.

JEAN

Que dites-vous ?

LUCIENNE

C'est vrai, vous ne vous mêlez pas aux cancans mondains. Nous nous sommes peu rencontrés. Vous n'aimez pas causer, vous ne quittez pas votre chambre où votre misanthropie vous enferme; vous n'êtes à Paris que depuis peu et vous ignorez, sur moi, des choses que tout le monde sait. Eh bien ! soyez donc instruit ! On peut faire de moi sa maîtresse, mais sa femme, jamais. Pourtant, je ne suis pas plus mauvaise que les autres jeunes filles ; je n'étais pas plus pervertie qu'Alice, mon ancienne amie, et M. de Maucour l'a épousée. Mais, par ma naissance, je suis vouée au mal.

JEAN, ému.

Par votre naissance !... Expliquez-vous.

LUCIENNE

A quoi cela servira-t-il ?

JEAN

C'est que moi, moi aussi, je suis voué au malheur et non par ma faute.

LUCIENNE

J'ai reçu en naissant un héritage fatal.

JEAN

Je suis écrasé, moi aussi, par un héritage faîal, comme vous dites. Mon père m'a transmis, avec l'existence, la mélancolie dont toute sa vie avait été empoisonnée. Ah ! Lucienne, dites-moi vos peines; nul, nul mieux que moi ne peut les comprendre.

LUCIENNE

Je porte le poids des fautes de ma mère. Elle m'a transmis, avec l'existence, toutes les tristesses de sa vie... non, je me trompe, elle m'a transmis la honte de ses joies, car sa vie fut heureuse, et c'est moi qui suis punie de ses fautes.

JEAN

Ne parlez pas ainsi de votre mère, Lucienne... LUCIENNE, se levant.

Ah! oui... La convention du respect filial! C'est que, voyez-vous, on ne me l'a pas apprise... Mon père m'aime à sa façon, il fait ce qu'il peut. Ce n'est pas de sa faute si ses plaisirs lui ont toujours pris le meilleur

Page 1