ACTE PREMIER
LUCIENNE
Eh !... il s'agit bien de son nom !... On a peur que je lui ressemble tout à fait, comprenez-vous?... Et, au fond, je crains qu'on ait raison. J'ai e'crit, sous la dictée de mon oncle, ses derniers ouvrages dont vous savez le sujet... Devinez-vous, alors, avec quelle avidité j'écoute depuis quatre ans ses conversations sur l'hérédité, l'implacable hérédité, comme il dit?... Avec quelle passion j'ai lu et relu ses livres, vous le comprenez, n'est-ce pas? Il y a des moments, cependant, où je me demande s'ils ont raison avec toute leur science... car, dans les bals, dans les flirts, plus d'une fois, j'ai senti en moi monter une révolte, une indignation.... Ça m'écœurait, ce qu'ils appellent l'amour... Mais je pensais que, vraiment, ce n'était pas à moi de faire la prude et je m'appliquais à surmonter mes répugnances... J'y suis parvenue... et tout à l'heure, là, en souriant, j'ai écouté des paroles qui, jadis, m'eussent soulevé le cœur...
JEAN
Lucienne !...
LUCIENNE
J'avais rêvé autre chose, en effet... Je pensais que mon bonheur, plus tard, serait de me dévouer à un être aimé... pour lequel j'aurais eu les tendresses qu'on a pour les petits enfants... car, dans mon idée, il était faible...
JEAN, qui Va écoulée avec la plus grande énwlion, s\isseyanl tout pris d'elle.
Malheureux?...
LUCIENNE
Oui.
JEAN
Comme moi, Lucienne?
LUCIENNE
C'est cela... Il aurait eu besoin d'être protégé et d'être plus doucement chéri que tout autre!
JEAN, mellant sa main, devant ses yeux. Lucienne! Lucienne I
Jean !
JEAN
Je souffre les mêmes souffrances que vous, je vous l'ai dit... Quand mon père s'est suicidé, j'avais trois ans...
LUClr.NNE
J'avais trois ans quand ma mère est morte.
JEAN
J'ai lu, moi aussi, tous les livres du docteur Bertrv, et comme vous, Lucienne, je suis un désespéré I... Nos malheurs sont le même malbeur.
LUCIENNE
Nos malheurs sont le même malheur!