‹ Les remplaçantes; pièce en trois actesChapitre 22 sur 46 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

M. DEMSART, MADAME DENISART, puh MARIE, ET LAZARETTE

MADAME DENISART, entrant, à son mari.

Ce n'est rien.

DENISART

Il est tout à fait bien, maintenant?

MADAME DENISART

Tout à fait. Par ce beau temps, Nounou le sortira tout à l'heure.

DENISART

Toujours gentille, Nounou .'

MADAME DENISART

Toujours. Nous sommes tombés sur une vraie perle.

DEMSART

Je crois bien que, sans elle, notre pauvre petit Guy...

MADAME DENISART

Il ne faut rien exagérer. Mais la vérité c'est qu'elle l'a soigné comme s'il avait été à elle... Je vais sortir plus contente.

DENIS ART

Tu sors? Mais c'est aujourd'hui lundi.

MADAME DEMSART

Je serai rentrée avant que personne n'arrive. Je ne puis pas me dispenser d'aller chez la comtesse et chez madame Rovet, puisque ces pécores ont le même jour que moi... Je suis déjà assez contrariée de manquer le sermon du Père Espérance et la conférence sur l'amour à trois.

DEMSART

On ne peut pas être partout.

MADAME DEMSART

Malheureusement. [Entre Edmond apportant des lettres. Il sort ausssitôt.)

DENiSART, lisant les suscriplions des enveloppes. Monsieur et madame... Monsieur et madame... (// OMure.) Invitations à dîner.

60 LES KEMl'LACANTES

MADAME DEMSART

De qui?

DEMSART

Les Clérambot et les Boguin... Pour le 22 et le 26...

MADAME DEMSART

C'est la semaine prochaine.

DEMSART

Oui.

MADAME DEMSART

Nous n'avons déjà plus un jour libre.

DEMSART

C'est très ennuyeux.

Si c'est ennuyeux!... Pas pour les Boguin, ce sont des amis. Mais madame Clérambot ne peut pas me soufl'rir, j'aurais absolument voulu être là... Quel contre-temps... J'ai beau faire, j'ai beau me lever à dix heures pour ma correspondance, sortir aussitôt que je suis habillée, ren- • trer au galop pour la toilette du soir, je ne peux pas y arriver. 11 faudrait que je me coupe en deux.

DEMSART

Fais pas ça...

MADAME DEMSART, sans méchanceté.

Comme c'est drôle ce que tu viens de dire .

Tu as de l'esprit? Tu devrais le garder pour quand il y aura du monde...

DEMSAHT, de mèiw.

Je veux bien. Mais alors tu garderas ta bonne humeur pour quand nous serons seuls...

MADAME DEMSART, Viant.

Pauvre loup !... Mets-toi à ma place...

DENISART

Une lettre du pays de Nounou.

MADAME DEMSART

Bon ! Une tuile, je parie que c'est une tuile.

DEMSART, Usant.

« Monsieur, madame... »

De qui est-ce?

DENisART, regardant la signature.

Planchot... (Lisant.) « Monsieur, madame, en reconduisant ma femme à la gare pour nourrir votre bébé qui ressemble tant à monsieur, » [Parlé.) C'est étonnant comme ces paysans ont des qualités d'observation exacte qu'on ne leur soupçonnerait pas. [Lisant) « qui ressemble tant à monsieur, j'avais attrapé un chaud et froid, comme monsieur et madame le savent, puisqu'ils ont eu des bontés pour mes médica-

ments; malgré cela, j'étais resté très faible, et hier, j'ai voulu recommencer à travailler. J'avais trop eu de vaillance, et je suis tombé, et je me suis foulé le pied droit. Que monsieur et madame apprennent ce malheur tout doucement à ma femme à cause que ça pourrait faire du mal à monsieur Guy... (Parlé.) C'est d'une délicatesse...

MADAME DENISART

Si ce n'est pas une carotte.

DE>'ISART

Toi, tu ne crois à rien... {Continuant.) » Je ne sais pas comment faire. Je ne puis plus vivre tout seul. 11 faudrait que ma femme revienne, car je ne veux pas que monsieur et madame croient que je leur dis ça pour qu'ils m'envoient de l'argent. Ils ont déjà été trop bons pour nous et surtout pour moi. Nous sommes pauvres, mais nous ne demandons rien à personne... » (A sa femme.) Tu vois, avec ton scepticisme..: {lieprenant.) Mais que ma femme revienne. Je vous salue » avec un t. « Le mari de votre nourrice. Plancliot ». {Parlé.) Tu avais raison. Pouï* une tuile, c'est une tuile.

MADAME DEMSAHT

Quand je te disais de prendre une lillo-mère !

DEMSART

Et la morale?

MADAME DENISART

C'est vrai...

DENISART

Enfin!

MADAME DEMSART

Alors, ça va recommencer comme pour l'autre!... Bien entendu, nous ne laissons pas partir Nounou.

DENISART

Bien entendu... mais...

MADAME DEMSART

A aucun prix. Elle a tiré Bébé d'embarras. Voici que nous avons eu une nouvelle alerte. Changer de nourrice en ce moment serait criminel.

DENISART

Si elle veut s'en aller?

Voilà ce qu'il faut faire... Écrire à son mari, lui exposer la situation et lui envoyer cent ou deux cents francs.

DEMSART

Deux cents...

MADAME DENISART

... Deux cents, en lui demandant de nous

laisser Nounou. S'il a voulu nous exploiter il acceptera, et si c'est un brave homme, il acceptera encore. Mais, mon Dieu, que c'est irritant d'être à la merci de ces gens-là !

DENISART

Qu'est-ce que tu veux?

MADAME DEMSART

Et je vais encore être à court de temps... Je n'aurai pas dix minutes à donner aux Clerambot... Je me sauve... [Elle sonne.) Alors, tu te charges de cette lettre.

DENISART

Il vaudrait peut-être mieux que ce fût toi qui...

MADAME DEiNI?.'.:-T

Ah! non. J'en ai écrit huit ce matin, des lettres I [A la femme de chambre.) Mon chapeau?... La voiture est prête?...

Oui, madame.

MADAME DENISART

Dis-lui que Bébé est souffrant... Dis même qu'il est très malade, si tu veux, et que nous ne pouvons vraiment pas... [A Marie.) Merci... que nous ne pouvons pas la laisser partir... Mes épingles... Offre-lui l'argent gentiment. [Entre Lazarette.) Chut !... Qu'est-ce qu'il y a, Nounou?

LUS lŒMl'LAÇANTKS 71

LAiiAHETTE, cosldine dc nuiu j'ice de riches. Madame, si vous voulez venir voir monsieur Guy...

MADAME DENIS A KT

li u"est pas bien?

LAZARETTE

Si madame. Il dort comme une marmotte.

MADAME DE.XISAHT

Alors, c'est bon. (Regard à la pendule.) Trois heures dix... Ne sortez pas s'il ne fait pas très beau temps.

LAZARETTE

Bien, madame.

MADAME DEMSART

Nounou, avez-vous faim ?

LAZARETTE

Non, madame.

MADAME DE.NLSART

Vous devez avoir faim. J'ai remarqué quL.. que vous aviez relativement peu mangé à déjeuner. Il ne faut pas penser qu'à vous, Nounou. Marie, vous direz qu'on lui donne quelque chose.

MARIE

Oui, madame. Des biscuits?

MADAME DEMSART

C'est cela.

MARIE

Avec quoi ?

MADAME DEMSART

Avec quoi ?. . . André, croyez-vous qu'on puisse lui donner du vin de Bourgogne ?

LAZARETTE

Oh ! oui, madame.

MADAME DENISART

Je ne vous demande pas votre avis.

DENISART

Je ne sais pas, moi.

MADAME DENISART

Faites-moi penser à le demander tantôt au docteur... Jusqu'à ce que nous soyons fixés, vous lui donnerez de la bière.

, Mais je n'ai pas faim.

MADAME DENISART

Ça ne fait rien. Je vous le répète, il ne faut pas penser qu'à vous... Et ne vous fatiguez pas, surtout... Marie?...

MARIE

Madame.

MADAME DENISART

Vous lui ferez prendre la voiture pour aller aux Tuileries. Moi, j'irai en fiacre.

LES lŒMPLAÇANTES 73

LAZARETTE

Mais madame, ce n'est pas si loin.

MADAME DEMSART

Vous VOUS fatiguez trop... Et puis... Nounou?

LAZARETTE

Madame?... {Madame Denlsart lui parle bas à Voreille.)

MADAME DEMSART

Vous le direz au docteur... André, venez, reconduisez-moi. [Ils sortent en causant.)

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