SCÈNE II LAZARETTE, MARIE, puis EDMOND
Des biscuits avec delà bière!... Je n'ai pas faim de biscuits avec de la bière. Je n'en mangerai pas... Moi, d'abord, je ne peux plus... je ne peux plus manger tant que ça!... On me fera ce qu'on voudra, je ne peux plus... Des lentilles, du bifteck, <les lentilles, du veau, des lentilles et du mouton à chaque repas, avec de la bière... Non, je ne peux pas, je ne peux plus.
MARIE
Il le faut cependant. Nounou. Madame a dit que je vous fasse servir quelque chose. Venez à la salle à manger.
ii LES REMPLAÇANTES
LAZARETTE, (Icins iiu fauteuU.
Je n'irai pas à la salle à manger.
MARIE
Alors, on vous servira ici. Dites ce que vous voulez.
LAZARETTE
Je veux des artichauts avec du vinaigre.
MARIE
Oh! Nounou ! M. Guy serait malade demain.
LAZARETTE
Alors, donnez-moi une bistouille.
MARIE
Une quoi ?
Une bistouille. Il me semble que je prononce bien, pourtant... Du café avec de leau-de-vie,
MARIE
Oh! Nounou! Et M. Guy!
LAZARETTE
Ça lui donnera des forces.
MARIE
Écoutez, Nounou. Si vous me promettez de ne pas le dire à madame, je vais vous faire donner du malaga. . .
LAZARETTE
Allons! je veux bien. (J/arte ya à la porte.)
Moi, je ne peux plus. Toutes mes robes sont trop étroites... Tenez, Marie... Regardez... U n'y a pas un mois qu'on jn'a acheté celle-ci... Essayez de mettre votre main... Non, mais essayez. [Edmond entre avec trois verres et une bouteille sur un plateau. Edmond est un admirable valet de chambre. \
EDMOND
Biscuits et Malaga !...
LAZAREÏÏE
Et voilà encore cet autre flambart qui arrive avec son plateau... Si on m'avait dit que le malaga me ferait un jour l'effet d'une médecine ! [Edmond a versé. Elle boit.] Qu'est-ce que c'est que ça! En voilà une drogue... Je ne veux pas de cette saleté-là... C'est le Malaga des maîtres, ça, ça n'est pas le mien !
EDMOND
En effet. Il y a erreur. (// sort.)
LAZARETTE
D'abord, elle ne m"a jamais plu, cette robelà. J'en veux une autre. J'en veux une verte... Vous le direz à madame... [Elle se lève et va devant la glace.) J'ai vu une autre nourrice aux Champs-Elysées, qui en avait une verte, j'en veux une verte... Et puis, si on ne m'en donne pas une verte, on verra si ça fera du
bien à M. Guy, de me contrarier... on verra... on verra.
« MARIE
Vous en aurez une verte. Je le dirai à madame.
EDMOND, revenant.
Biscuits et malaga.
LAZARETÏE
Encore... {A Marie.) On verra... AIi ! on me bourre comme ça... Alors, qu'on paye les robes... Ah I si je pouvais inventer quelque chose qui ferait enrager madame sans faire du mal au petit !
MARIE
Vous en voulez donc à madame?...
LAZARETTE
Ah ! oui...
Pourquoi ?
LAZARETTE
Je ne saurais pas le dire.
EDMOND
Vous avez tort, Nounou. Les domestiques peuvent mépriser les maîtres, mais ils ne doivent pas les détester.
LAZARETTE
Parce que ?
EDMOND, lui tendant un verre plein.
Parce que ce serait trop fatigant.
LAZAHETTE
Il a toujours des choses à dire qu'on n'a pas encore entendues... {tUe boit.) Ça fait du bien tout de même... Ouf! Par exemple, je ne peux plus me remuer... Marie, passez-moi donc mon mouchoir, là, sur la table...
MARIE, à Edino7id, trinquant.
Si on ne dirait pas que c'est elle, la patronne. {Elle boit et lui donne son mouchoir.)
EDMOND
Parbleu ! Demandez un peu à M. Guy laquelle des deux il a envie d'appeler maman. (// boit.)
Nounou, je demanderai votre robe verte : mais vous devriez bien dire à madame que sa robe noire, en petite soie, n'est plus assez fraîche, et qu'elle ferait bien de me la donner.
LAZARETTE
Je ne demande pas mieux ; moi, je n'en veux pas : elle ne fait pas assez d'efï'et. {Marie .sort.)