SCÈNE IX Les Mûmes, LE DOCTEUR RICHO.X
LE D'' RICHON
Je VOUS remercie, madame.
MADAME DENIS ART
Vous êtes pour quelque temps à Paris, docteur ?
LE D'' RICIION
J"y suis depuis huit jours, madame, et je pars ce soir.
TIRELLE
Et qu'est-ce que vous pensez de la « capitale », mon clier docteur?...
LE D'" RICUON
J'ai failli me faire écraser trois fois. {Jiires étouffés.)
TIRELLE
Ingénieuse remarque, et bien personnelle. [Nouveaux rin's. Le D'' Richon dresse Voreille.) Et madame Richon vous a laissé venir tout seul dans la Babylonc moderne?
LE n'' RICUON
Oli ! à mon âge I
TIRELLE
Comment, à votre âge! Mais vous avez l'air
112 LES l'.EMPLAÇANTES
d'un jeune homme... Parole d'honneur, tout à Theure, en vous voyant dans le vestibule, je me disais... quel est donc ce jeune homme?
LE D'' RiciiON, qui s'aperçoit que Tirelle se moque de lui, se lève et prend congé. A madame I)enisart.
Vous m'excuserez, madame.
TIRELLE
Vous n'êtes point si pressé... Voyons, mon cher confrère, accordez-nous encore un moment... Précisément, ces dames et moi, tout à l'heure, nous parlions de l'amour, et nous étions divisés sur une question délicate. Vous allez nous donner votre avis.
LE I)'' RICIION
Dispensez-m'en mon cher confrère, nous autres, médecins de province, nous sommes trop absorbés par Texercice do noire profession pour avoir le temps de réfléchir sur dos subtilités de psychologie mondaine.
MADAME d'aLÈZE
Asseyez-vous donc, mon cher docteur Tirelle.
madame demsart Alors, monsieur, l'amour n'existe pas, au village ?
LE D'' lacilON
Je n'ai pas dit cela, madame. Mais, au village.
LES RKMFLAÇANTES 113
OU aii;it plus quou ue parle... Je ne suis pas renseigné sur ce qui se fait à Paris.
MADA.ME DE SALT
Alors, les « villageoises » agissent beaucoup?
LE n'' RICHON
Heureusement, madame. Sans cela, il n'y aurait personne pour nourrir les enfants des Parisiennes.
MADAJIE DE SALï
Et je parie, docteur, que vous leur en voulez beaucoup, aux Parisiennes, de ne pas nourrir elles-mêmes?
LE D"" RICHO.X
Oui, madame. Je trouverais mieux que toute mère allaitât son enfant...
MADAME DALÈZE
On viendrait aux thés de cinq heures, chacune avec son poupon.
JIADAME RELTORET
Et Ton luncherait en famille, corsage ouvert. Ce serait charmant.
ÏIRELLE
Hé! Hé!
MADAME D ALÈZE
Tirelle, vous êtes grossier.
LE D"" RICliON
Jean-Jacques Rousseau Ta dit, madame : « On
respecte moins la mère dont on ne voit pas les enfants... »
MADAME DE SALT, // iiu-culx, à SCI voisine, gaieme»!. Mais nous ne tenons pas à être respectées tant que cela, nous autres.
MADAME BELTORET
Alors, monsieur le docteur, nous toutes qui sommes ici, qui avons des bébés et ne les avons pas nourris nous-mêmes, nous sommes des monstres?
LE D'' RICiiO.N
Non, madame. Il y en a peut-être parmi vous qui ont des excuses valables... Si je me trompe, et si, pouvant allaiter, vous ne l'avez point voulu, vous avez causé — sans le savoir — beaucoup de mal. A vous-mêmes, d'abord, en vous privant du premier sourire de votre enfant et en vous exposant à toutes les maladies qui sont la conséquence possible de votre abstention.
MADAME DENISART
Quelles maladies?...
TIRELLE
Mon cher docteur...
MADAME DE SALT
Taisez-vous donc, Tirelle.
LE D' RiciiON, à madame Denisart.
Celles qui sont particulières à votre sexe, ma-
LES rempla(;antes 115
dame, (;t qui sont souvent une revanche de la nature que vous avez trichée.
TIHELLE, .'inluant mndnmi' ]tourmrl.
Madame...
MADAME DEMSART
Vous partez, Tirelle?
TIHELLE
Excusez-moi... mes clients... jai à l'aire... (// sort, sans que personne fasse attention à lui.)
MADAME DE SALT
Je ne dis pas que vous n'ayez pas raison, docteur, mais que voulez-vous ! nous ne pouvons cependant pas nous enfermer toute une année.
La vicomtesse a raison.
MADAME DE SALT
Je conviens que c'est un malheur.
LE D'" RICIIOX
Le malheur, c'est qu'on n'ait pas un aussi grand souci de la race humaine que de la i-ace chevaline. Vous riez, madame?... Un éleveur ne mettrait pas le produit d'un pur sang à la mamelle d'une jument de fiacre — et cependant, vous, à qui madame Denisart donnait tout à l'heure le titre de vicomtesse, vous faites sucer
à votre enfant le lait d'une femme sur laquelle vous n'avez d'autre renseignement qu'un certificat de bonne vie et mœurs délivré par un maire qui peut n'être qu'un complaisant; le lait d'une femme dans le verre de laquelle vous n'auriez pas voulu boire!...
MADAME d'aLÈZE
C'est cela, nous sommes des mauvaises mères?
LE "d'' ricuon Non, madame, vous êtes des ignorantes, voilà tout.
madame d'alèze Des ignorantes?
LE D'" RICIION
Des ignorantes. Si vous saviez qu'en donnant votre enfant à une nourrice vous augmentez les chances de le voir mourir, vous le garderiez. C'est la vérité, cependant, mais vous ne le savez pas-
MADAME d'alèze
Lorsqu'on a une bonne nourrice chez soi...
MADAME DEMSART
Une brave fille de la campagne.
le d"" RICIION
La meilleure a des préjugés et des superstitions qui peuvent être fatales à votre enfant.
LES REMPLAÇA.NTES 117
Allons, mesdames, la prochaine fois, il faudra vous décider à être mères tout à fait.
MADAME DENISART
Écoutez-moi, mon cher docteur... Si nous sommes coupables, d'autres le sont. Nos mères d'abord, inquiètes de la santé de leurs filles et qui se font un complice du médecin de la famille afin de déclarer la jeune mère trop faible pour allaiter.
LE iV RicnoN
Trop faible ! Il n'y a pas cinq femmes sur cent dans ce cas. Les plus grands médecins l'ont constaté.
MADAME d'aLÈZE
Les mères ne sont pas seules à nous conseiller... Le plus grand ennemi de l'allaitement maternel, c'est le mari.
MADAME DENISAHT
Oui, c'est le mari. Dans les livres, dans les journaux, à la tribune et partout, il le prèclie. Mais comme ces belles maximes de morale ne sont que des blagues, la vue du bébé à la mamelle lui répugne, il proclame la jeune mère fort respectable, mais il la délaisse pour aller voir des demoiselles qui ne le sont pas. Alors, nous avons peur, en allaitant nos enfants, de perdre nos maris!
J18 LES REMPLAljAISTES
MADAME DE s ALT
Voilà la vérité.
i MADAME BELTORET
, , 1 Voilà ce dont nous avons peur. hiisemuu\
1 MADAME D ALÈZE
\ C'est vrai !