I MADAME GARDIN
*• Vous avez raison 1 Voilà la vérité 1
LE D'' RICHON
Soit. Vous avez peur pour votre foyer et vous prenez une nourrice. Mais elle est mariée, cette nourrice. Mais son mari sera exposé à ces mêmes tentations que vous redoutez pour le vôtre. Donc, afin de vous épargner un danger, vous exposez une autre femme à un danger identique. Je sais bien que c'est une paysanne. Mais avez vous le droit de juger, vous, que votre bonheur mérite d'être payé au prix du sien? Avez-vous le droit de juger que la vie de votre enfant vaut le sacritice possible de la vie de son enfant? Moi, je ne le pense pas.
MADAME DE SALT
Mais les nourrices sont enchantées de nous trouver !
LE D'' RICUOiS"
Hélas, oui, madame, elles le sont. Et c'est un des plus grands malheurs parmi ceux dont vous
LES Iii:Ml'LA(,AMLS 119
lies responsables. Vous avez mis au cœur de nos villageoises un tel besoin degagnei'de largent quelles abandonnent leurs petits avec Joie. Et elles savent cependant que ces petits sont trop souvent des condamnés à mort.
ilADAME DENISAHT
Je rends hommage à l'excellence de vos sentiments, mon cher docteur, mais vraiment, il serait bon de ramener les choses au point...
MAUAJIE DALÈZE
Oui, comme tous les apôtres, mon cher docteur, vous êtes un excessif et un violent. LE D'' lUciiON, exalté.
Non, madame ! non ! Je ne suis ni un excessif ni un violent. Je sais des choses que vous ne savez pas, croyez-moi. Si je suis ardent, c'est que depuis quarante ans, j'assiste à la démoralisation des paysans qui vivent à cùté de moi, démoralisation causée par la séparation de la femme .et du mari... c'est que, depuis quarante ans, j'assiste à la mort de pauvres petits innocents qui vivraient si leur mère ne leur avait pas été prise, et qui sont la rançon — ignorée par vous — de vos joies et de vos loisirs. La mortalité des enfants de nourrices sur lieu est elfroyable : trois fois plus forte que la mortalité ordinaire ; ce qui revient à dire, qu'en réalité,
on tue un petit paysan pour que trois parisiennes puissent se décolleter pendant un hiver ! Écoutez-moi, madame. Ayez encore un peu de patience. Vous ignorez, c'est pourquoi vous doutez. Mais moi, j'ai vu, j'ai vu ! Laissezmoi vous dire ce qui se passe. Je ne serai pas bien long, mais ayez cette bonté de me prêter encore un peu d'attention. Voici ce qui arrive... Là-bas, dès qu'une femme vient d'accoucher, elle n'a qu'une préoccupation, être nourrice. Elle veut l'être le plus tût possible, parce qu'à Paris, les nourrices qui ont le lait le plus jeune sont les plus recherchées... La famille, pour mieux se renseigner sur la santé de la nourrice, désire voir son enfant. Alors, cette femme nhésitepas. Par tous les temps... en plein été, en plein hiver, elle embarque le pauvre petit dans un wagon de troisième classe, et la voilà partie pour Paris, avec son lamentable, son douloureux colis. Elle arrive au bureau de placement. Elle attend. Elle attend qu'une de vous ait besoin d'elle. Cela dure quelquefois quinze jours ! Quinze jours ! Cette femme, au bureau de placement, n'a droit qu'à un lit. Il faut qu'elle se nourrisse elle-même. Elle est pauvre. Imaginez donc quels soins l'enfant peut recevoir. Enfin, elle est engagée. Alors, un meneur, une meneuse, une autre nourrice, une voisine rem-
LES ri:mi'la(;antes 121
porte le pauvre petit enfant, par les mêmes chaleurs ou les mêmes froids, dans le même wagon de troisième classe. On le conduit ordinairement chez ses grands-parents, bonnes gens sans doute, mais ignorants, et qui, lorsque l'enfant demande le sein de sa mère, lui enfoncent dans la bouche le caoutchouc d'un biberon sale. (Au public.) Alors vous comprenez bien qu'ils meurent, ces pauvres petits! vous le comprenez bien !... Et vous comprenez bien que j'ai raison de faire appel pour eux à votre esprit de justice et à votre pitié !
MADAME DEN'ISART
C'est effroyable !
MADAME d'aLÈZE
Mais il devrait y avoir des lois pour empêcher cela !
LE D'' RICllON
Il y en a une, madame. 11 y a la loi Roussel, loi admirable qui exige que toute femme qui veut se placer comme nourrice, ait donné le sein à son enfant pendant sept mois. Eh bien, cette loi, on ne l'applique pas ! Que dis-je? Ce sont ceux qui sont chargés de la faire respecter qui la combattent. Vous ne le croyez pas? J'affirme ceci : le préfet de police a écrit une lettre, une lettre officielh^ où il se refuse à appliquer cette
loi parce que... ce sont ses paroles textuelles, « parce que cela aurait pour conséquences de jeter une perturbation profonde dans les habitudes de la population parisienne I » (1)
MADAME DE SALT
Il faut qu'on applique la loi.
LE D'" RICIIOX
11 faut qu'on l'applique et qu'on en fasse une autre. Il faut que le voyage à Paris des petits enfants de nourrice soit absolument interdit. Si les familles veulent voir ces enfants, elles se dérangeront. Il vaut mieux faire faire à un homme riche cent lieues en rapide et en première classe que d'envoyer par les trains omnibus, et sur les planches des wagons puants, des petits bébés de trois semaines qui mourront ensuite parce qu'on aura exigé qu'ils aillent portera Paris l'attestation de leur bonne santé.
MADAME d'aLÈZE
Mais pourquoi ne s*occupe-t-on pas de ça à la Chambre ?
LE D'" RICUON
Parce que les députés en sont arrivés à croire
(1) Cette lettre émane de la Prélecture de Pulice, i"= division, 3°"= bureau, .'« section. Elle est datée du 25 février 1898 et porte cet en-tête : a Proleclion des enfants du premier ûqe. » f'A'o/e de l'anleur.)
LKS HEMPLACANTES 123
que leur seule raison d'être est de faire ou de renverser des ministères... Et il faudrait avoir le courage d'aller jusqu'au bout. Il faudrait que l'allaitement maternel fût considéré comme le service militaire des femmes. Avant 1870, un homme riche avait, en France, le droit de se soustraire à rimpO)t du sang et de s'acheter un homme, comme on disait alors. Il n'y a plus de remplaçants, il faudrait qu'il n'y ait plus de remplaçantes.
MAllAME DEMSART
L'allaitement obligatoire et personnel, alors?
LE D"' HICIION
Oui, madame, sauf les cas d'impossibilité physique. Alors, il y aie lait stérilisé. Consultez votre médecin.
MADAME d'aLÈ/E
Et les ouvrières?
LE D"" KICHON
Qu'on fasse partout, poiu* elles, ce qui a été fait à Mulhouse, où une crèche est installée dans l'usine. Depuis, il y meurt trois fois moins d'enfants.
madame d'alèze Et les autres femmes qui travaillent?
LE D'' Ru;uo.\ L'État se charge bien de l'entretien des jeunes
12i LE^ HEMI'LAÇANTES
gens pendant trois ans pour assurer la défense de la patrie, il pourrait aussi se charger de Tentretien des mères non fortunées pendant l'allaitement, pour assurer sa perpétuité. On la dit : « La mère pauvre doit être la nourrice payée de son enfant. ■»
MADAME DE SALT
Les dépenses seraient énormes.
LE D"' RICllOiN
Il en coûterait moins pour améliorer lart de créer des hommes qu'il n!en coûte pour enseigner Fart d'en tuer.
MADAME d'aLÈZE
On se plaint déjà que la natalité diminue en France. Ajoutez cette obligation à la maternité, on ne fera plus d'enfants du tout.
LE D'' Riciio.x, se levant.
Si nous en sommes là, madame, si nous en sonuTies là, il faut licencier notre armée, démanteler nos places fortes, etracer nos fron- I tièresel abdiquer en tant que nation. Renonçons à « être ». Licencions notre armée, ouvrons nos portes aux peuples qui ont encore le courage et la vertu de faire des enfants;... nous aurons au moins économisé une guerre ou deux. (Ii)i s'en aJhint.) Je vous demande par-
LES REMPLAÇANTES 12o
don, mesdames... Je ne sais plus où j'ai mis mon |»araj)luic... .Pai à voir votre nourrice.
MADAME DENISAHT
On va nous conduire auprès de Nounou, docteur. [Elle dit, à la porte, deux mots à Edmond à voix basse. Salutations. Le docteur sort. Les dames se sont levées, silencieuses, pensives.)
RiriEA l: