‹ Les renaissancesChapitre 13 sur 16 · IMPRESSIONS · texte numérisé non relu

IMPRESSIONS

Virginis amor.

A Léon Valade.

y^ommey au fond des tripots^ ceux que le vin délie Des vulgaires pudeurs ^ ils chantent tour à tour Leurs plaisirs d'une nuit et leurs peines d*un jour,

Ceux dont les vains désirs font la mélancolie.

Mais celui que l'amour d'une vierge a blessé , Comme d'un baume saint , recouvre de mystère Sa blessure divine, et, sous la nuit austère, Pleure tout bas le mal qui le fait insensé.

A travers TAme. 117

Et le remords le prend comme d'un sacrilège^ D'espérer que ce corps vêtu de pureté Affronte, dans ses bras, Vaube de volupté Qui fondra ses blancheurs idéales de neige.

Il rêve cependant que, des anges suivi.

Il V emporte, endormie, au seuil d'un nouveau monde:

Extatique et pareil, en son âme profonde,

Aux femmes en douleur, il entrevoit, ravi ,

La première lueur inondant ses prunelles.

Et ses premiers sanglots d'un sourire apaisés Et ses pieds nus encor des langes de baisers Où les enfermera sa bouche — maternelle !

Car c'est un fruit vivant qu'il porte dans son cœur, L'époux chaste aux genoux d'une chaste épousée. Fruit vermeil et sanglant d'une sainte rosée. Mûri dans l'ombre, éclos sous le soleil vainqueur:

8 A travers TAme.

C'est tout son ètre^ à lui^ germant sous sa mamelle; C'est V espoir fécondé des Jloraisons d'amour Qui furent sa jeunesse et n'ont duré qu'un jour: C'est son âme entr'ouvrant sa ramure jumelle ^

Quandy sentant que sa vie a fini de mûrir ^ Comme un arbre géant sur la vierge il se penche Et dit : Eve^ ma sœur^ soulevé ta main blanche Et cueille le fruit d'or qui nous fera mourir!

Deux petites filles.

A Charles Desfossez.

y^omme un couple de cygnes blancs Harmonieuses à décrire^ Sur deux visages dissemblants. Elles ont le même sourire.

A travers l'Ame. 119

Le même regard dans leurs yeux S'attendrit quelquefois; — mais l'une Prit le sien au soleil joyeux, L'autre à quelque rayon de lune *

Et y bien que le même printemps Effleure leur petite joue, Voici déjà de longs instants Que l'une rêve et l'autre joue.

Songes d'or et vives chansons, Elles ont fait leur part entr' elles :

— L'une suit le vol des pinsons, Uautre celui des tourterelles.

Mais leur cœur fraternel sait bien Où se croise leur double voie ; Un tendre et mystique lien Unit ce calme à cette joie.

I20 A travers TAme.

Ety sous le même enchantement Que les fieurs discrètes des mousses ^ S'épanouissent chastement Leurs* âmes jumelles et douces!

Saint-Cloud, mai iS^p.

Le Charme antique.

A George Hartmann.

T)u front étroit jaillit sa large chevelure.

Flot vivant qui dormait au cœur Sun marbre blanc;

Echappée au contour serré de Vencolure^

La ligne s'arrondit pour embrasser le fianc.

La cuisse épaisse assied son contour opulent Sur un mince genou; — frêle ^ Jlexible et sûre^ La cheville soutient y comme un lis indolent ^ Son beau pied que jamais n'outragea la chaussure»

A travers TAme. 121

Enfant de l'art moderne épris de Part païen, J'adore y comme un Grec du temps athénien^ La femme que revêt cette splendeur insigne ^

Qui fait tout mon respect de sa seule beauté

Et y pareille à Léda^ montre sa nudité^

Fiere à tenter un dieuy blanche à tromper un cygne!

Rencontre.

Justice le cygne antique, est-ce l'ange chrétien Quij volant près de toi dans la nuit solennelle ^ A laissé sur ton cou la blancheur de son aile^ Vierge à l'air tout ensemble ascétique et païen?

L'inexorable feu de l'amour ancien

Brûle mystiquement au fond de ta prunelle^

Et l'irritant éclat de ta splendeur charnelle

S'amortit aux candeurs de ton chaste maintien.

122 A travers TAme.

Quel souvenir des deux, ô fille de la Terre . A ta grâce robuste unit ce charme austère Et d'un parfum claustral entoure ta beauté?

— Quel précoce dégoût de nos plaisirs moroses?

— Quel mépris de l'amour ou quel oubli des roses? O Fleur de sacrifice! — O Fleur de Volupté!

Respect.

1 ume tendais ta bouche et J'ai baisé ton front» Et ta fierté y surprise à cet accueil farouche ^ N'a pas su démêler le respect de V affront ^ Et tu m'offres ton front quand je cherche ta bouche,

— Ce que j'aurai souffert ^ d'autres te le diront : Pour sauver le seul bien dont le souci me touche^ Sur mon cœur, où longtemps des regrets saignerorit ^ D*un amour fraternel j'aurai greffé la souche.

A travers TAme. 123

Je ne connaîtrai pas V intime volupté

De boire les parfums de ton corps enchanté^

Fleuve lacté qui fait les blancheurs de ta couche»

De l'honneur que j'ai mis plus haut que le désir ^ Je porterai le faix ^ quand j'en devrais mourir,.. — Mais une fois pourtant je veux baiser ta bouche.

Jalousie.

JLt'Aube a posé ses pieds ^ ses pieds blancs et fur tifs. Sur les fronts des rêveurs et les monts taciturnes. Et fermé les yeux d'or^ les yeux doux et craintifs. Des constellations- et des oiseaux nocturnes.

L'allégresse du ciel^ du ciel vibrant et clair ^ Ne descend plus au fond de mon esprit morose. Sitôt que le frisson^ le doux frisson de l'air ^ Fait s'ouvrir l'Orient comme une immense rose.

124 ^ travers l'Ame.

Car^ penché sur ton cœur^ ton cœur triste et profond^ Qu'enveloppe de paix ta gorge cadencée^ T entends sourdre la mer^ la mer sombre et sans fond^ De ton Rêve où se perd ma jalouse pensée.

Enfantillage.

A Atnédée Cautaloube.

Je lui rend la rose Jlétrie

Que réclame son ris moqueur,

Ce doux rien qui fut tout mon cœur!

-^Mais je ne veux pas qu'elle rie.

Je lui rends la frange de soie Dont m'a lié son cœur méchant, Et je la baise en me cachant : — Car je ne veux pas qu'elle voie.

A travers l'âme. 125

Quand elle viendra tout à l'heure Avec des larmes dans les yeux^ Je lui pardonnerai^ joyeux :

— Car je ne veux pas qu'elle pleure!

Colère.

(Juand au plus profond de mon être Ton regard m'atteint et me mord^ Sais'tu que tu n'auras^ peut-être ^ L'impunité que par ma mort?

De ton rire cruel et traître.

Tu m'ouvres le cœur sans remord^ Plus implacable que le prêtre A la victime qui se tord.

126 A travers Tâme.

Et tu ne crains pas y mon pauvre ange.

Qu'un jour y révolté y je me venge Et que je te frappe à ton tour?

— Uheure d'aimer est incertainey Et nul ne sait combien de haine Se cache au fond de son amour.

Un Adieu.

our ta bouche y avec le désir y Je bois ta dernière caresse :

— Car je ne veux plus de rriaîtresse Que celle qui ne sait trahir.

Sur ta bouche, avec le désir.

Je veux boire l'oubli des roses :

— Car je r^ aimerai plus des choses Que celles qu^on ne peut Jlétrir .

A travers rame. 127

Sur ta bouche, avec le désir.

J'ai bu ma dernière espérance :

— Car je ne veux plus de souffrance Que celle dont je dois mourir.

La Nourrice.

A Henry Forneron.

A la table ^ au foyer, dans la famille antique La nourrice gardait une place à côté De V aïeul y — et c'était une sage pratique : Son conseil entre tous demeurait respecté.

Comme un hôte sacré qu'environne un mystère^

Des lares endormis religieux gardien^

Passait dans la maison cette figure austère ^

Et l'homme lui disait : Ma mère! — Et c'était bien.

28 A travers Tâme.

Car y monté dans tes bras^ mieux que ton ventre ^ ô femme C'est ton sein patient qui nous dorme notre âme; Car c^esty pour qui le cherche ^ un symbole puissant y

Qu'au-dessus de tes Jlancs Dieu^ dressant ta mamelle^

Ait assis sur ton cœur la colline jumelle

Oà nous buvons le lait^ cette Jleur de ton sang!

Défense des Bêtes.

O '// existe vraiment ^ oà donc s^arrête-t-il?

Cet effroyable droit qui nous livre la vie

Comme une chose inerte au travail asservie.

Et nous met la douleur aux mains comme un outil?

Tous ces êtres vivants qu'une invisible trame Tient enchaînés pour nous sous une loi de sang^ Tous ces fils de V argile ont un peu de notre âme^ Un peu de ce qui pense ^ un peu de ce qui sent.

A travers rame. 129

Le dieu qui les couvrit d'une éternelle enfance Leur donna la pitié de Vhomme pour défense^ L'œil pour le supplier ^ la voix pour l'attendrir :

Et ceux-là sont des fous dont Vhorrible caprice Torture sans raison ou frappe sans justice Ces frères que nous fait le pouvoir de souffrir.

Mémoire d^un Héros.

A F. Gatineau.

Marceau! — Quand l'âme eut fui de sapoitrine ouverte^ Souffle ardent qui passa sur les fronts éperdus^ Ce fut comme un remords immense de sa perte Qui prit tous ces soldats ensemble confondus;

Comme une horreur secrète envahissant la plaine Oà la moisson guerrière ondoyait au tambour ; — Le vent chargé de fer suspendit son haleine^ Et^ mornes^ les canons se turent tout un jour.

i^o A travers Tâme.

Les vainqueurs oubliant d'achever la victoire^ Librement^ dans Vaiur, vers sa grande mémoire Le pardon des vaincus monta religieux.

Et ces deux Jlots humains qu'un peu de sang sépare, — Tels les Jlots EgéenSy linceul du doux Icare, — Pleurèrent cet enfant qui tombait glorieux!

Prière.

L)es souffles attiédis, sous les deux taciturnes , Roulaient lejleuve errant des vivantes odeurs, — Lointain enchantement des Jlorai sons nocturnes, Du monde des parfums invisibles splendeurs!

J'en oubliai l'effroi de ces ombres moroses

Que l'heure à nos cerveaux comme aux monts vient asseoir.

Et J'admirai comment l'air pénétrant du soir

Fait jusque sous nos fronts monter l'âme des roses.

A travers Tâme.

Tamis maudit Vaiur et ses illusions; Mais sentant y réveillé des mornes visions ^ Respirer sous mes pas l'argile maternelle ^

Le désir me surprit de me mettre à genoux Et d'adorer y perdu dans la nuit solennelle ^ Cette grande pitié de la Terre pour nous!

Théorie funèbre.

A Gustave Barré.

J'ai pensé quelquefois que tous les trépassés Dont la tombe est déserte et sous l'oubli se creuse ^

Venaient pleurer en moi d'être ainsi délaissés : Tant mon cœur s'emplissait d'une détresse affreuse !

Tant le souci me prend de vos maux insensés ^

spectres descendus dans l'ombre aventureuse^ Quand la procession de mes bonheurs passés Serpente sous mon front ^ dolente et ténébreuse !

132 A travers l'âme.

Esprits sans corps ^ parfums sans Jieurs^ souffles errants^ Voix sans lèvres^ aux mots subtils et pénétrants^ souvenirs ! — un chœur fraternel vous convie :

Car un peuple de morts habite mon cerveau^ Et Je ne puis chasser du profond de ma vie Une mélancolie immense du tombeau!

A travers rame. 133

La lâche Douleur.

A Armand Renaud.

Qj es fils de notre cœur et ces fils de nos Jlancs^

Les morts j — s'ils n'emportaient sous les suaires blancs

Que Vavare trésor de nos larmes ameres^

Uoubli consolerait les amants et les mères.

Plus longtemps que leur spectre insaisissable et doux^ Ce qu'un regret cruel et lâche pleure en nous^ C'est la part de notre être en leur être perdue, Que de nous ils tenaient et qu'ils n'ont pas rendue;

IJ4 -^ travers Tâme.

Oest la force (Taimer^ moins vivace en nos seins ^

Nos rêves envolés dont les vagues essaims

S'effarouchent au bruit des funérailles lentes;

C'est notre espoir moins ferme en nos mains plus tremblantes;

C'est nous^ — c'est nous tous seuls qu'iti ont abandonnés^ Nus sur un sol aride et pareils aux damnés Que hante le regret de la vie écoulée, — Cet égoïste effroi de l'âme inconsolée^

C'est le mien^ et J'en sais la honte et le remords. Car y détournant de moi le deuil lourd de mon etre^ Je fouille le secret interdit de renaître^ Ainsi qu'un or maudit^ dans la cendre des morts;

Etj penché sur le sol^ silencieux^ J'épie^ Dans les tressaillements de la matière impie La lointaine chaleur et le rhythme perdu De mon cœur dans la mort avant moi descendu !

A travers l'âme. 135

La Gloire du Souvenir.

L'impérissable orgueil de mon cœur vient de celle

Qui daigna sur mon cœur poser son pied divin Très-longtemps et très-fort^ — afin qu'il se souvînt Depuis Je n'ai connu la douleur que par elle.

Car J'ai souffert des maux qu'elle n'espérait pas^ Fier du sillon saignant qu'elle ouvrit dans mon être. Et qui des dieux Jaloux me fera reconnaître : gloire! J'ai servi de poussière à ses pas!

136 A travers l'âme.

Et Je reste meurtri loin de la route ailée Oii sa course égarait le caprice des cieux^ Meurtri^ vide et pareil à l'air silencieux Que brûle encor le vol d'une étoile envolée.

Sidérale blancheur du front pur qui^ vers moi^ Pencha du firmament la lumière sacrée ^ Vision tout entière en mon cœur demeurée^ L'impérissable orgueil de mon cœur vient de toi!

Je dirai ta beauté perdue â ceux qu'offense

La superbe de ma douleur^ Ton front marmoréen^ éternelle pâleur,

Ton sourire^ éternelle enfance;

A travers l'âme. 137

Et tes yeux au regard magnétique et profond

Pareils aux lampes adorées Qu'un jour intérieur illumine et qui font

Palpiter les ombres sacrées;

Et V éclat de ton col dressé jusqu'à l'orgueil De ta face où dort la lumière^

La fête de ton teint lilial et le deuil De ta sombre et lourde crinière;

Et tout ce qui me fut le suprême abandon Des Cieux^ du Rêve et de la Vie^

Ta beauté surhumaine oii mon âme asservie Trouve sa gloire et ton pardon!

138 A travers Tâme.

Sous les deux que peuplait de ses grâces robustes L'héroïque troupeau des Ji II es d' A star té ^ Calme^ J'aurais été^ durant l'éternité ^ Le familier discret de tes formes augustes,

A l'ombre des splendeurs sereines de ton corps J'aurais dormi le rêve éternel que je pleure^ Absous des trahisons de l'espace et de l'heure Qui font tous nos pensers douloureux et discords;

Et y d'une mort sans fin plus douce que la vie^ Ta lèvre eut mesuré^ seule^ l'enivrement A mes sens confondus dans l'immense tourment Dont Vénus embrasait l'immensité ravie.

A travers Tâme. 139

O douleur! — Le Temps fuit: le Temps brise, — tu pars. Et, des bûchers mortels dédaignant la brûlure, Tu t'enfuis emportant, parmi ta chevelure.

De mes deux déchirés tous les astres épars !

Et pourtant Vlnfini qu'en leur vol diaphane Poursuivent , sous ton front, tes rêves surhumains , Je V enfermai pour toi, moi mortel, moi profane. Dans mon cœur élargi par mes sanglantes matins.

Dans ma poitrine ouverte, argile sacrilège.

J'avais senti passer Pâme errante des deux.

Portant comme un parfum, jusqu'à tes pieds de neige. L'immense amour qui fait l'aïur silencieux.

140 A travers râjme.

Qui fait la mer pensive et tristes les étoiles Dans Pair vibrant du soir que bat son aile en feu, Qui fait la nuit sacrée et semé ses longs voiles D'astres brûlants tombés des paupières d'un dieu.

Ces pleurs divins ^ ces pleurs que ton orgueil réclame^ Cet Infini qui fait ton mal et ta pâleur y Pour toi je l'ai porté tour à tour dans mon âme^ Vivant dans mon amour p et mort dans ma douleur!

La fierté de mon être ici gît tout entière :

Mesurant au tombeau l'amour enseveli^ J'ai jugé sa grandeur à peser sa poussière Et pour lui ne crains pas l'outrage de l'oubli.

A travers Tâme. 141

A Vhoriion perdu des visions aimées ^ Son spectre y chaque jour y se lève grandissant ^ Et y comme un soleil rouge au travers des fumées , Teint ces pâles brouillards du meilleur de mon sang*

En fuyant vers Païur, malgré toi^ tu Remportes Dans le pli virginal de tes voiles sacrés^ Ce sang vermeil et doux des illusions mortes Dont ma veine a rougi tes beaux pieds adorés.

Et je monte, vivant ^ avec toi sur la cime

Où te suit sans merci mon amour obsesseur^

Palpitant comme toi de ton rêve sublime^

Fille auguste et terrible y ô chercheuse! o ma sœur!

Août 1869.

Table

A George Sand.

La Vie des Morts.

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