LE RÊVE
Mémento.
Souvent^ à la clarté qui tremble Sur Vâtre en feu je les revois ^ Les amoureuses d'autrefois ! — Je les revois toutes ensemble.
Elles gravissent lentement Le coteau fleuri de mon rêve^ Dans mon cœur réveillant sans trêve Le remords du dernier serment.
La Vie des Morts. 35
Comme les Jlots d'une onde morte , Passe leur chœur silencieux; Leur mystique regard m'apporte Le pardon des derniers adieux !
Ces doux spectres au front de femme ^ Ces chers hôtes de mon foyer ^ Ces débris aimés de mon âme Me rendent à moi tout entier.
Alors ^ enivrante et profonde^ M'envahit la tentation De suivre^ par delà le monde ^ Cette blanche procession,
Aux doux pays oit, l'ont suivie Ceux qui ne se consolent pas; Où s'accroît la future vie De tout ce qu'on perd ici-bas!
3^ La Vie des Morts.
Oà lentement se recompose^ Et^ souvenir à souvenir^ Notre être que doit rajeunir L'éternelle métamorphose.
Car les gapns oie J'ai pleuré
Me doivent compte d'une larme.
— Car un fol espoir^ comme une arme ^
Au fond de mon cœur est entré!
Car vous fuyei avant l'aurore y O vous qu'en pleurant je revois , Et je veux vous aimer encore ^ Mes amoureuses d'autrefois !
Alors ^ à la clarté qui tremble Sur le chemin des trépassés , Quand nous recompterons ens,emble Le trésor des bonheurs passés, . .
La Vie des Morts. 37
Souvenei-pous ^ o bien^^imées^ De ces Jours ^ de tous les meilleurs ^ ^ Et de tant d'heures consumées En tant de baisers et de pleurs !
L'Inquiétude des Momies.
A Henri Cazalis.
i lus haut que le vol des ibis
Et la pointe des granits roses ^
Et les pyramides moroses^
Et le vieux temple d'Anubis ^
38 La Vie des Morts.
Des âmes rêvent ^ endormies :
Les âmes d'hommes anciens Qui furent les Egyptiens Et ne sont plus que les momies,
— Elles rêvent^ — et doucement y Sur le sistre étoile des nues.
Modulent des chansons connues Du peuple des morts seulement.
C'est une musique sans nom Pareille à celle que l'argile
— Dès qu'aux deux montait l'aube agile^ Chantait aux lèvres de Memnon :
<( Quand les jours seront révolus ^ Revêt irons^nous la jeunesse?
— Ils sont si lents qu'on ne sait plus S'il est assuré qu'on renaisse*
La Vie des Morts. 39
(( Vêtus comme des chrysalides Et cachés au fond des tombeaux y Sous leurs bandelettes solides Nos corps "^estent fermes et beaux,
a Mais si le temps vient de V oubli ^ Pourrons^nous bien les reconnaître?
— Pour être mieux ensepeli En est~on plus sûr de renaître?
(( Sans doute les portes sacrées ^ Les cent portes d'or de Memphis Depuis longtemps sont demeurées Ouvertes sur nos derniers fils^
(( Et des reptiles sont venus Qui y sous leurs armures squameuses ^ Ont fait glisser leurs ventres nus Tout le long de ses tours fameuses;
40 'La Vie des Morts.
(( Des crocodiles faméliques Qui^ sur la pierre las d'errer^ Auront englouti les reliques Où nos souffles devaient rentrer !
(( Faudra^t^il^ pour reconquérir Le terrestre habit de nos âmes y A notre tour faisant mourir^ Fouiller des sépulcres infâmes?
« Mieux vaut y loin dujleuve et des îles ^ A travers les sables brûlés Fuir et y pour suprêmes asiles , Chercher des corps inviolés;
(( E.ty dans les mêmes nœuds charnels S'il nous faut ^ deux, à deux ^ descendre y Unir deux souffles fraternels Pour échauffer la même cendre.
La Vie des Morts. 41
(( Car des voluptés réveillées Les saints pouvoirs se doubleront Quand deux âmes appareillées Dans un même corps s'aimeront,
« Pour nous le réveil peut venir :
Prêts aux divines fantaisies , Au doux pays du souvenir Nos sœurs par nous seront choisies ,
« Pour qu'il se fasse vérité
Le rêve qu'on rêvait ensemble
De deux chairs qu'un baiser rassemble
Et confond pour l'éternité !
« Quand les temps seront révolus , Revêtirons-nous la jeunesse?
— Ils sont si lents qu'on ne sait plus S'il est assuré qu'on renaisse, »
42 La Vie des Morts.
La Renaissance Mortelle.
Ltas des rapides jours et des lentes années ^
Des soirs tristes^ des nuits mornes ^ des gais matins y Vers les Temps éternels^ continus et lointains Que ne troubleront plus les heures obstinées ^
Vers les Temps éternels mon rêve s'est enfui Par delà rhoripn des sépultures vaines y Vers les Temps éternels dont les douleurs humaines Ne mesureront plus le monotone ennui.
La Vie des Morts. 43
Vers le Toujours promis de mes amours passées, Vers Vaiur où Vextase a figé les soleils Dans Vimmobilité des deux toujours pareils.
Mon Ame tend l'essor de ses ailes blessées.
Une glace éternelle a sculpté les Jlots blancs De la mer qui m'attire, et les ports sont moins calmes Que sa morne étendue où, pareils à des palmes, Sont couchés les sillons jadis faits à ses Jlancs,
Puisque tout mouvement pousse vers un abîme, Tout espoir vers un doute ou bien vers un remords, Et qu'un baiser sans fin r^est qu'aux lèvres des morts, — Vienne enfin la pitié du tombeau magnanime!
Sous l'oblique regard des Orients vermeils Je veux, tel que Memnon, m' endormir dans la pierre. Le grand sommeil des dieux tente seul ma paupière, Ayant lassé l'oubli des terrestres sommeils.
44 * ■ La Vie des Morts.
— La pâle enchanteresse , à mon chevet penchée ^ Laissa choir de ses mains lasses sa lampe d*or^ Et^ comm£ une maîtresse indifférente ^ dort y Dans ses cheveux et dans ses longs voiles couchée.
Rêve des deux fermés et des jours révolus ^ Fantôme virginal et doux^ 6 fiancée Des célestes amours ^ ma blanche trépassée ^ Ne te réveille pas! — je ne t^ appelle plus,
L'ajur a bu ton sang dans quelque aurore antique ^ Avec le sang des lis et des dieux méconnus^ Et les rouges soleils ont brûlé tes pieds nus^ O pâle sœur d'Icare^ ô vision mystique!
Spectre divin ^ dans l'aube errante évaporé ^ Corps devenu farfum ^ parfum perdu ^ ma bouche Se sèche à t'aspirer dans l'air mortel que touche Le vol noir de la nuit froide oii je te suivrai.
La Vie des JM^orts. ?-*• 45
Je lasserai le vol de la nuit qui t'emporte ^ Et y fermant les yeux d'or des constellations ^ Touhlîrai ta splendeur avec les passions Qu'allume dans mon sein ton souffle épars, morte!
Puisque^ mêlant ta voix aux terrestres rumeurs y
Ton être épars m'entoure ^ et ^ fidèle ^ réclame
La foi jurée ^ — au seuil des ténèbres de l'Ame
Ne m'attends plus! — Reprends ton corps auguste et meurs.
Reprends ton corps auguste et sois corps tout entière ^ Puisque la Mort s'arrête à l'esprit triomphant y Et que de sa pitié toute âme se défend ^ Et qu'un souffle suffit à sauver la poussière.
Loin du souffle obstiné des créateurs pervers ^ Des rêveurs, des printemps et des méfamorphoses , Revêts, pour t'y mouler dans l'orgueil de tes poses, La neige qui fera les éternels hivers.
46 La Vie des Morts. •
Sous des éclats pareils et des blancheurs égales ^ Tes formes dans la neige à jamais revivront :
— Lève-toi seul dans V ombre où, y ai caché mon front ^
Astre froid des deux noirs et des nuits boréales!
— Revers^ pour y dresser ton spectre radieux ^ Quelque granit perdu dans l'inerte matière ^ Aussi dur que l'airain^ plus blanc que la lumière, Moins vivant que le marbre habité par les dieux !
— J'étais chaste à Jamais de t' avoir possédée , Fille auguste et terrible^ ô Vestale ^ ô ma sœur : Car y dans tes bras sacrés ^ J'avais pris la douceur D'anéantir en moi la Forme sous l'Idée.
La pudeur de mon Rêve a trahi mon amour.
Et, dans la nuit de l'Ame oit Je t'ai poursuivie . Vainement Je te cherche ^ ô Cruelle ^ ma Vie^ Et Je me sens aveugle — à ne plus voir le Jour !
La Vie des Morts. 47
Réveille mes yeux morts ^ Cruelle . ô Lumière , Soleil d'un firmament ou lampe d'un tombeau y Rallume ta splendeur sur l'autel large et beau
Où fume encor l'encens de ma ferveur première.
Que renaissent en toi^ sous mes regards Jaloux , Tes Beautés, visions que nulle ombre n'efface y O Pâleur y ô Clarté nocturne de ta face !
O Douceur de tes yeux si mortellement doux!
O Langueur, deux lointains que ton front rêve encore!
O Rougeur de ta lèvre ouverte sur les deux!
O Charme enveloppant tes traits délicieux!
O Parfums y soujffle errant sur tes fraîcheurs d'aurore!
O Gloire de mon Rêve^ à Jamais mise en toi^
Torme exquise et puissante en mon cerveau dressée,
Incarne-'toi dans l'ombre oit t'étreint ma pensée :
— Reprends ton corps auguste — et ne meurs qu'après moi!
Villiers, juin 1868.
48 La Vie des Morts.
Les Immortels.
A Philippe Burty.
Je pense quelquefois qu'à ceux-là seulement Que vierges elle a pris^ la Mort laisse leur âme Comme une récompense ou comme un châtiment.
Ils aimeront ailleurs plus implacablement ^
Ces âpres dédaigneux de V amour de la femme ;
— Car^ plus que nos désirs, leurs rêves sont cruels.
La Vie des Morts.
Et seuls ^ ils connaîtront y après V humaine vie, Uétékiel renouveau des deux spirituels Oà se rafraîchira leur âme inassouvie,
— Je ne sais y cependant^ si je leur porte envie : — Leur chimère peut^elle égaler les douceurs
Dont s'enchante^ pour nous^ votre beauté fragile.
Cher et vivant troupeau de mes terrestres sœurs? Entre vos bras féconds j nous^ les fils de l'argile y De l'immortalité rapides possesseurs^
Nous léguons à des fils l'heur de nous faire vivre ^ Puis vers le grand repos cheminons sans remord; Car chaque volupté dont l'Amour nous enivre
Comble un peu du néant que nous garde la Mort!
— Et tous meurent pourtant^ pleins du rive de suivre y
Par delà l'inconnu visible des tombeaux
50 La Vie des Morts.
Ef Vhoriion banal où se dot la matière^
Des chemins infinis vers des mondes plus heaiBc,
Et nul ne croit avoir vécu sa vie entière.
Vienne la jloraison des divins renouveaux!
— Mais son enchantement n'est qu'ironie et leurre S'il ne te rend à nous y ô spectre radieux^
Lumière de la voie et délices de l'heure^ Corps féminin pareil au souvenir des dieux!
— Car^ si tu ne renais ^ toi seul vaut qu'on te pleure.
La Vie des Morts. çi
La Double vie
A Théodore Moutard.
Quelque chose de moi^ plus vivant que la vie. Plus vrai que le réel dont je croyais souffrir ^ Plus puissant que V amour dont j'eus Pâme asservie^ Quelque chose de moi qui ne saurait mourir^
C'est la part de moi-même à moi-même ravie.
Eparse au sein de tout ce qui ne peut finir ^