‹ Les renaissancesChapitre 5 sur 16 · LE DOUTE · texte numérisé non relu

LE DOUTE

A Leconte de Lisle.

La forme a des splendeurs où trébuche la foi : Quelle immortalité vaudra Jamais la tienne ^

Matière que revêt la beauté souveraine .

Nature à qui sourit une éternelle loi?

Tout est saint ^ tout est dieu^ tout est vivant en toi Quand notre âme se prend à ta grandeur sereine^ L'immobile nous charme et vers lui nous entraîne; Et nous sentons p perdus dans un mystique émoi^

La Vie des Morts. 29

Notre sang qui se fige au cœur glacé des marbres ^ Ou se fait sève et court sous Vécorce des arbres^ Ou rougit les pavots parmi les blésjlettants.

A l'horreur du tombeau V espérance pardonne^ Et le désir nous prend de la Mort qui nous donne La gloire de Jleurir la robe du Printemps!

La Mort revêt d'éclat la Nature éternelle Et c'est elle qui fait la gloire du Printemps! Aux germes sous la pierre endormis et latents Elle garde l'honneur d^une forme nouvelle.

C'est la Vestale assise au temple de Cybèle

Qui veille sans relâche aux feux toujours vivants;

C'est la grande Nourrice^ et ses derniers enfants

Un Jour boiront notre âme au bout de sa mamelle.

30 La Vie des Morts.

Oh! la nouvelle vie et le grand renouveau!

— C'est le monde des Jieurs qui jaillit du tombeau;

— C'est la rose de mai saignant sur la bruyère;

— C'est l'or que le vent roule aux cimes des moissons;

— C'est l'odeur des jasmins naissant sous les gaions ;

— C'est la splendeur des lis qui monte de la terre !

\^e qui reste des morts après les sépultures Ne vaut pas qu'on le cherche au secret des tombeaux Où leur chair se meurtrit et s'effondre en lambeaux Sous le Jiagellement des lentes pourritures.

Leur image ^ vivante en de rares cerveaux ^ Y subit ^ par l'oubli y l'affront des morts futures y Et s'efface y parmi l'ombre des deuils nouveaux^ Aux mémoires en deuil de leurs progénitures.

La 'Vie des Morts.

Ce qui reste des morts ^ hélas! ce n'est rien d'eux ^ S'ils gisent tout entiers en leurs débris hideux ^ Ou s'ils n'ont que nos vains souvenirs pour revivre.

Et si leur âme, éparse entre les Jiorai sons ^

S'exhale tout entière aux cimes des galons ^

Ce qui reste des morts ^ c*est l'effroi de les suivre.

Od^s cesse refoulé^ sans cesse Jaillissant ^ Aux flancs de la Matière entr' ouvrant des gerçures ^ Un Jlot profond et sourd perle ^ comme le sang Que filtrent lentement les vieilles meurtrissures.

C'est la source sacrée où ^ pas à pas y descend ^ Pour y boire en silence et laver ses blessures ^ Le troupeau des vivants saignant sous les morsures Dont le Temps, dur pasteur ^ les déchire en passant.

32 La Vie des Morts.

C'est la Vie inconnue ^ éternelle et profonde Dont vous vivei encore et fécondei le Monde ^ frères que pleurait la pâle humanité!

Car y après V agonie et les adieux suprêmes ^

Ce qui reste de vous est plus grand que vous-mêmes y

Morts dont Pâme errante emplit l'immensité.

Oans pitié ni souci du rêve audacieux Qui promet au Néant notre âme tout entière .

U infatigable Echo promène sous les deux La plainte de l'Esprit que trahit la Matière.

Sous les sens révoltés ^ une voix prisonnière S'accroît et les défie ^ et leur chant orgueilleux Traîne y sans l'étouffer^ à l'oreille des dieux ^ Cet éternel sanglot qui sort de la poussière.

La Vie des Morts. 33

De ruines couverte et de mondes Jiottants y

La mer de V Infini gronde aux rives du Temps,

— U espérance au tombeau descend inassouvie;

Et la Mort nous étreint entre ses bras jaloux ^ Sans briser cette foi que nous portons en nous ^ D'une force d'aimer qui survit à la vie !

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