VI AVANT-PROPOS
Montbéliard, tome XXXV, 1908, pp. 1 45-32 2, et Paris, Champion, 1909). M. Rossel a utilisé pour la première fois une partie des documents contenus dans le carton K. 2007 des Archives Nationales de Paris (fonds Montbéliard).
Nous avons dépouillé à nouveau ce carton, ainsi que d'autres du même fonds, et mis à profit d'intéressants documents, tirés des Archives de Besançon, que notre compatriote, M. Louis Nardin, l'érudit franc-comtois, a bien voulu mettre obligeamment à notre disposition.
Cet ensemble de matériaux, quelque imposant qu'il soit, est loin encore d'être complet : il manque notamment une foule de lettres de Voltaire. Néanmoins il est largement suffisant pour permettre de retracer avec certitude les péripéties de la véritable lutte que Voltaire soutint, de 1753 à 1778, contre son illustre débiteur ou ses représentants. C'est ce que nous avons essayé de faire.
On nous pardonnera les chiffres ; ils étaient nécessaires. Il s'agit de finances, et les histoires de finances ne sont rien sans les chiffres.
DE YOLTAIRK
On dit que les porteurs de rentes viagères
Vivent plus longtemps que les autres pauvres hères.
J'en ai connu — détail qui vous paraîtra fort,
Et pourtant authentique — un qui n'est jamais mort.
Lord Byron. Don Juan, 11, 05.
(Traduction inédite.)
Je n'ai jamais rien perdu avec les grands,
excepté mon temps.
(Lettre du 9 septembre 1762 à M"* Denis.)
Ce fut au cours de Tannée 1702 que Voltaire, chambellan du roi de Prusse, ayant appris par un de ces amis charitables qui se chargent volontiers des méchantes commissions, le mot de Frédéric II sur l'orange et le jus, se proposa sérieusement de sauver l'écorce.
\\ ilhelrniue, margravesse de Baireuth, sœur de Frédéric, et amie de Voltaire, venait de marier sa fille, la princesse Frédérique-Wilhelmine-Sophie, au jeune duc de Wurtemberg, Charles-Eugène. Né en 1 7 :> S , fils aîné tin due Charles-Alexandre, Charles-Eugène avait été élevé à la cour de Prusse, où Voltaire l'avait vu déjà lors de ses précédents voyages à Berlin l. La
1. Voir notamment la lettre de Voltaire à Amclot du 3 octobre 17'» 3.
rigide éducation protestante qu'il y avait reçue ne put avoir raison de ses goûts de prodigalité, Duc régnant en 1744, marié en 1748, père, en 1749, d'un enfant qui mourut à peine né, Charles- Eugène, dès 1750, voyait grand : dix ans après, il avait fait bâtir près de Louisbourg le château somptueux de la Solitude { , et il avait maîtresse attitrée, maître de chapelle, maître de ballet, poète de cour2, parc magnifique, écuries monumentales avec 4oo chevaux 3. Nous tirons, du savoureux journal d'un voyage à la cour de Wurtemberg et de Prusse 4, la naïve description d'un grand dîner qui eut lieu, le 11 juin 1775, dans ces fameuses écuries :
« On soupa à la grande écurie qui était supéu rieurement illuminée ; il y avait au moins
1. Voir les Mémoires de la baronne d'Oberkirch (Paris, Charpentier, 2 vol.).
2. M. Uriot, Français, avec qui Voltaire fut en correspondance. L'ironie de la lettre du 7 mai 1770, que Voltaire lui adresse au sujet de son ouvrage sur les richesses et les ressources du Wurtemberg, ne peut se comprendre que si l'on sait que Voltaire avait 62.000 livres de rente viagère sur le Wurtemberg.
3. Il « tendait au sublime », selon le mot de Frédéric II (lettre à Voltaire du 9 novembre 1777).
4. Publié par M. E. Fallot (Mémoires de la Société d'émulation de Montbéliard, tome XXX, 1903). L'auteur est un nommé Berdot, médecin, conseiller de régence et physicien adjoint de la principauté de Montbéliard (alors dépendance du Wurtemberg).
LF.s i;i.\ i ES s : 1 \
« 100.000 (sic) tant lampions que chandelles et « bougies. La table, qui était ronde, se trouvait a placée au milieu du salon en dôme qui est au « milieu de l'écurie ; tout ce salon était illumiié c avec des bougies très artistement placées ; le « chiffre de S. A. R. i s'y distinguait en plusieurs endroits. La table, qui était de trente et « quelques couverts, représentait un parterre « rempli de Heurs naturelles ; les vases qui les <( contenaient ne paraissaient pas. Au milieu de « la table était un bassin avec quatre jets d'eau ; « on voyait dans le bassin, au travers de l'eau. <( le chiffre de S. A. R. illuminé, et des carpes y « nager et même y faire des sauts. Ce bassin était « surmonté d'une couronne de fleurs naturelles, a entourée d'une guirlande de mêmes fleurs, et « soutenue par huit colonnes également garnies « de fleurs naturelles et de bougies. Cette illua mination faisait un coup d'œil des plus beaux. « Ce qu'il y avait de surprenant, c'était la Iran « quillité des 35o et quelques chevaux qui s'y « trouvaient entourés de chandelles et de lam- < pions. L'inconvénient était une chaleur tontine « (sic) que produisaient tant l'illumination que « les exhalaisons des chevaux et celles d'un grand
i i.i princesse Prédérique-Dorolhée-Sophie de Brradebourg-Schwedt, nièce de Frédéric II, et femme du prince Frédéric-Eugène de Wurtemberg, frère de Char] Eugène.
« nombre de spectateurs ; aussi S. A. S. en futce elle incommodée à la poitrine. »
En i752, Charles-Eugène ne menait pas encore cette vie à la Louis XIV, mais déjà il avait besoin d'argent ». Voltaire, qui avait d'importantes espèces liquides à placer, profita de l'occasion. Plein de confiance en la solvabilité du jeune duc, par un premier contrat du 27 septembre 1762,' il lui prêta à fonds perdus i5o.ooo livres, moyennant une rente viagère de i5.75o livres (soit
1. Ce sympathique prodigue mourut en laissant près de trente millions de dettes personnelles. Il aimait les Français et parlait élégamment notre langue. Voici un petit billet autographe que nous tirons des Archives Nationales, K. 2007; il s'agit du rescrit du i« mars i753, relatif au deuxième contrat de rente viagère passé avec Voltaire ■ le duc l'envoie au Gouverneur de Montbéliard, M. de Gemmingen : « Mon cher Gouverneur, je vous envoie ci-joint « un rescrit pour la recette de Montbéliard, que vous me « ferez plaisir de faire observer ponctuellement. J'attends « cela, mon cher Gouverneur, comme une nouvelle preuve « de votre zèle, et suis toujours, mon cher Gouverneur « votre très bon ami, Charles-Eugène. » Rien n'est plaisant comme le contraste entre ce léger billet et le lourd parchemin allemand, écrit en lettres gothiques, qui l'accompagne. Le carton des Archives Nationales K. 1^92 nous apprend aussi que le duc adorait les bons vins de Bourgogne, les belles soieries de Lyon, les costumes bien coupés de Pans, et les... danses de M11* Asselin. Sans doute, il s écriait souvent, comme le Roi de MM. de Fiers et Gaillavet : « Ah ! comme j'aime la France ! » Il appréciait d autant plus les bonnes choses de France qu'il laissait à ses successeurs le soin de les payer.
io, 5o %), payable par quartiers à partir du ier octobre 1702, avec réversibilité pour 7. 5oo livres sur Madame Denis *.
Deuxième contrat, le 3i janvier 1753 : Voltaire abandonne au duc ii2.5oo livres, moyennant une rente viagère de 12.370 livres (soit 11 "/„), jouissance du ier avril 1703, avec réversibilité pour 2.260 livres sur la tête de Madame Denis.
Nouveau contrat, le 10 octobre 1764 : en échange de 200.000 livres, Charles-Eugène consent à Voltaire, à partir du ier octobre 176'!, une rente viagère de 2/1.000 livres (soit 11%), avec réversibilité pour 16.000 livres sur Madame Denis.
Enfin, le 28 décembre 176A, quatrième contrat : Voltaire donne au duc 80.000 livres, moyennant une rente viagère de 10.000 livres (soit i2,5o%), jouissance du rr janvier 1765, avec réversibilité pour 2.000 livres sur Madame de Florian, sa nièce, pour 2.000 livres sur l'abbé Mignot, son neveu, et pour 2.000 livres sur M. de Fontaine d'IIornoy, son petit-neveu 2.
1. \ oir Correspondance générale, lettre* à M"1* Denis des 32 avril, 9 septembre, i5 octobre et 18 décembre 17!
conclusion de ce contrat, ainsi que du suivant, ne contribua pas peu à envenimer la brouille avec Fréd< rie et à hâter le départ de Berlin ; mais Voltaire s'\ attendait et s'y préparait depuis de longs mois.
a. Nous anticipons un peu. pour donner, dès maintenant, un état complet des contrats de rente passés entre Voltaire
Voici, à titre de curiosité, le texte in-extenso du contrat du 27 septembre 1752 d :
« Nous, Charles, par la grâce de Dieu, duc « de Wurtemberg et de Teck, comte de Monta béliard, seigneur de Heidenheim et de Jus- « tingen, maréchal général du Cercle de Souabe ;
« Confessons avoir reçu de messire François « àrouet de Voltaire, gentilhomme ordinaire (( de la Chambre du Roi très chrétien, et cham-
et Charles-Eugène. — À remarquer que, pour l'époque et pour l'âge de Voltaire, le taux d'intérêt de ces contrats n'est nullement usuraire : ces prêts n'ont été une bonne affaire pour Voltaire que parce qu'il a vécu longtemps. Les commentateurs ennemis de Voltaire ont souvent, au xixe siècle, péché par ignorance. Que n'a-t-on pas écrit, par exemple, sur là prédilection de Voltaire pour les rentes viagères ? On oublie qu'au xviue siècle, le prêt à intérêt, sauf en matière commerciale, passait encore, reste de la vieille doctrine de l'Eglise, pour immoral, et qu'on recourait de préférence au contrat de rente (abandon total du capital moyennant une rente viagère) ; Voltaire n'a donc fait que se conformer aux idées de son temps. Nicolardot, que la haine aveugle, va jusqu'à écrire : « Ses débiteurs, étonnés de le voir vivre si longtemps, s'impatientaient... Aussi prirent-ils la résolution d'être de moins en moins exacts», semblant ainsi justifier la malhonnêteté des débiteurs. On verra plus loin que Voltaire n'a jamais réclamé que son dû, et il l'a fait toujours avec une mesure à laquelle il faut rendre justice.
1. Document inédit. Original en allemand et traduction en français aux Archives Nationales, Fonds Montbéliard, K. 2007. Les trois autres contrats sont conçus en termes presque identiques.
« bellan du Roi de Prusse, la somme de 'jo.ooo « risdahler l eu espèces, de laquelle somme « nous lui constituons une rente viagère de « \. 200 risdahler, payable à la fin de chaque u quartier de l'année ; laquelle rente viagère lui « sera payée de notre recette de Montbéliard pour « la première fois le dernier du mois de décembre u de cette année 1762, et ainsi de suite de trois a mois en trois mois, tant que ledit contractant « sera en vie, ordonnant par les présentes à notre « receveur de Montbéliard de payer ladite rente u préférablement à toute autre assignation, selon « les ordres précis que nous lui donnerons là- « dessus, et même sur la seule présentation, une « fois faite par ledit sieur François Arolet de « Voltaire ou ses ayants cause, de la présente « ordonnance originale ou copie d'icelle, sans a qu'il soit besoin d'autres ordres ou formalités. « Hypothéquons tous nos biens, généralement « selon l'usage, et spécialement notre comté et « principauté de Montbéliard audit paiement. « notre présente promesse et ordonnance valant « contrat pour nous et nos hoirs, et nous enga- « géant de passer contrat à La réquisition du dit « sienr François àroi r de Voltaire ou ses ayants « cause soit en France ou ailleurs.
1. Ou Reichsthaler, écus d'Empire. Cet écu râlait 3 livres i5 sous «le monnaie françai!
« Promettons et nous engageons en outre, à « l'extinction de la rente viagère de /i.200 risa dahler supprimée au jour du décès du dit sieur <( François Arouet de Voltaire, de payer aux « mêmes conditions la somme de 2.000 risdahler <( par année en forme et stipulation de rente x( viagère à la dame Mignot Denis, nièce du dit « contractant et veuve du sieur Denis, ci-de- <( vant officier dans le régiment de Champagne « et commissaire des guerres en France, laquelle « somme de 2.000 risdahler sera éteinte au jour « du décès de ladite dame Mignot Denis, notre « promesse envers ladite dame valant contrat et « permettant pareillement de passer contrat à sa a réquisition, et de lui hypothéquer sa dite « rente viagère de 2.000 risdahler sur notre comté « et principauté de Montbéliard ou sur telle u autre terre à son choix.
« Le capital de 4o.ooo risdahler restant doréna- « vant à nous et à nos hoirs, sans que le sieur a François Arouet de Voltaire et la dame Mignot « Denis ou leurs héritiers puissent jamais le « réclamer sous quel titre que cela puisse être.
« Fait dans notre résidence de Stuttgart, le u 27 septembre 1752, la minute demeurant dans « notre chancellerie, et deux originaux égaux « l'un à l'autre, valant pour un, signés de notre « main et scellés de notre sceau, délivrés au sieur <( François Arouet de Voltaire acceptant pour
d lui et pour la dame Mignot Dems sa nièce, « sans qu'il soit besoin d'aucune autre formalité « pour rendre notre engagement valable
« Signé : Charles de \\ urtembbrg. »
Au total, Voltaire s'était donc constitué sur le Wurtemberg 62.120 livres de rente viagère ; c'est bien le chiffre qui figure sur la curieuse pièce de la Bibliothèque Nationale connue sous le nom de Livret de Voltaire, et qui contient un état autographe des rentes et revenus du patriarche de Ferney au ier juillet 1770 : Voltaire s'est contenté d'arrondir à 62.Ô00 livres. Il avait de plus assuré 2."). 700 livres de rente viagère à M""' Denis, qui mourut en 1790, 2.000 livres à l'abbé Mignot, mort en r —<) 1 , 2.000 livres à M" de Florian (en première noces. M"" de Fontaine), qui ne put en jouir, étant morte en 1 771, c'est à dire sept ans avant Voltaire, et 2.000 livres à M. de Fontaine d'Hornoy. qui ne trépassa qu'en 1828.
Les documents publiés en 189g et en ii)<>S par MM. Sackmann et Roasel, d'autres que nous avons
recueillis aux Archives Nationales de Paris e( aux archives de Besançon, établissent, d'une part
que Voltaire, au jour de ^a mort, le 3o mai 1778, était intégralement payé de se* rentes ' : d'autre
1. Vu prix de quelles difficultés, c'est ce qu'on verra plus loin.
part, que ses héritiers touchèrent exactement les leurs jusqu'à leur décès, y compris M. de Fontaine d'Hornoy, ce qui fait honneur à la loyauté du Wurtemberg. Un calcul facile permet de se rendre compte que pour 542.5oo livres abandonnées par Voltaire à Charles-Eugène, le duc ou ses successeurs payèrent, à Voltaire, 1. 177.860 livres 4 à Mme Denis, 3i4-8o5 livres, à l'abbé Mignot, 26.585 livres, et à M. de Fontaine d'Hornoy, 102.000 livres, soit en tout 1.62 1.240 livres ! Mais aussi comment Charles-Eugène aurait-il pu prévoir, en 1753, que Voltaire, avec sa fragile santé, vivrait jusqu'en 1778 ?
a On croit avoir remarqué, disait plus tard Voltaire lui-même 2, que les rentiers viagers vivent un peu plus longtemps que les autres hommes ; de quoi les payeurs sont assez fâchés. La raison en est peut-être que ces rentiers sont, pour la plupart, des gens de bon sens, qui se sentent bien constitués, des bénéficiers, des célibataires uniquement occupés d'eux-mêmes, vivant en gens qui veulent vivre longtemps. Ils
1. Nous ne faisons entrer dans ce compte, ni les frais parfois élevés auxquels donnèrent lieu les démêlés avec Voltaire, ni les petits intérêts que Voltaire, de temps en temps, s'arrangea pour toucher en plus, grâce à des tracs ingénieux sur lesquels nous aurons à revenir; c'était d'ailleurs la juste compensation de la peine qu'il avait à se faire payer.