‹ Les réordinationsChapitre 1 sur 264 · J. A. VIDAL · texte numérisé non relu

J. A. VIDAL

CURÉ-ARCHIPRÊTRE d'rSPAMON

AVANT-PROPOS

Bien des motifs m’auraient détourné d’un sujet aussi délicat que l’histoire des réordinations. Mais, au cours d’une étude sur la Réforme de l’Église au xi e siècle, je me suis trouvé en face des controverses théologiques qui ont si profondément agité les esprits, à cette époque, au sujet de la transmission du pouvoir d’ordre. Et comme, malgré de nombreux travaux préliminaires, cette histoire est presque entièrement neuve, du moins pour les xi e et xu e siècles, il n’étail. pas possible de s’en rapporter à des études antérieures. Dès lors j’étais obligé de faire un examen personnel de la question. Mais l’enquête ne pouvait être limitée aux xi e et xn° siècles; il fallait retrouver les moments principaux du développement théologique. Les matériaux se sont accumulés, et le chapitre projeté est devenu le présent volume.

On peut dire que l’histoire des réordinations en est encore au point où elle a été laissée par l’oratorien Jean Morin. Bien plus, la solution de ce problème a subi un recul notable, qu’il sera trop facile de constater en étudiant la bibliographie du sujet. Cet état de choses trouve peut-être son explication dans les intérêts théologiques qui sont en jeu dans la présente question. Tandis que certains auteurs ont voulu voir des réordinations partout, d’autres n’ont voulu en voir nulle part. De tels partis pris multiplient les chances d’erreur, dans une étude

AVANT-PROPOS

d'ailleurs difficile. Ainsi s’est fait que des textes caractéristiques exhumés par Morin ont disparu de la circulation ; et que certaines conclusions à arêtes vives, mises par lui hors de doute, ont été émoussées, rognées et rendues méconnaissables. Après cela, c’est simplement justice de rendre hommage à tel auteur, qui, sans prétendre épuiser la question, l’a traitée avec la franchise et l’objectivité de nos vieux auteurs.

Le recul ainsi constaté dans la discussion des réordinations contraste, de façon déconcertante, avec un fait non moins certain, l’accumulation de données nouvelles qui permettent d’avoir un énoncé bien meilleur du problème. Certaines de ces données sont à la portée de tous, comme les trois volumes de Libelliy dans les Monumenta Germaniae . D’autres sont encore inédites dans les Sommes du Décret deGratien, qui contiennent, sur ce point, l’expression d’une théologie à peu près inconnue ' jusqu’ici.

Comme on le verra, la bibliographie de ce livre est, en majeure partie, composée d’ouvrages allemands. C’est un fait dont quelques-uns pourront s’étonner, mais qui ne cause à l’auteur aucun embarras. Nos contemporains n’ont rien à apprendre sur l’étendue et la minutie de l’érudition allemande. Elle nous présente, dans tous les domaines, un grand nombre de travaux qu’il est impossible de négliger. Dans le cas présent, toute une partie du sujet étudié ici, celle qui concerne les xi e et xii e siècles, intéresse spécialement l’histoire de l’Église germanique; rien d’étonuant que l’attention des Allemands se soit spécialement portée de ce côté, et que l’on soit leur tribu- 1 taire en y travaillant. D’ailleurs ce sont uniquement des données / ou matériaux que j’emprunte aux savants nos voisins. On s’apercevra sans peine que les solutions proposées viennent d’ailleurs.

Ce livre contient la transcription de beaucoup de textes. En un sujet délicat, il importe que le lecteur puisse vérifier les interprétations qu’on lui propose. De simples références ne

AVANT-PROPOS

sauraient suffire. Peu de lecteurs ont sous la main tous les ouvrages cités. D’ailleurs un bon nombre des textes transcrits dans la quatrième partie sont inédits. Enfin, il va sans dire qu’il ne faut pas demander l’identité d’orthographe à des textes latins d’origines très diverses.

Puisse cette étude n’étre pas trop indigne de mon premier et principal maître, dont le nom est en tête de ces pages.

La Tour, près Villecomtal, le 8 septembre 1906.

mm:-. '■‘•Il-;

Dti'A.rniNTOfhir TM* UWvt .-ory oh

INTRODUCTION

Ministère de la parole, pouvoir sacramentel, don des miracles, telles sont les principales prérogatives de l’Église, dès la première génération chrétienne. Mais l’accord étant fait làdessus, il fallait dire dans quelle mesure ces privilèges sont particuliers à l’Église. Peuvent-ils être possédés par des Églises séparées? A quelles conditions peuvent-ils être acquis?

Dès le début de la prédication apostolique, il fallut se défendre contre une tentative d’accaparement. De là un incident quia frappé, au plus haut degré, l’imagination chrétienne d’alors, et qui a eu un long retentissement dans l’histoire ecclésiastique. C’était après la lapidation d’Étienne. La persécution qui sévissait à Jérusalem avait dispersé la communauté des croyants, à l’exception des Apôtres. Aussi les disciples se mirent-ils à prêcher de tous côtés. Le diacre Philippe s’établit dans la Samarie. Par ses miracles, il convertit une grande foule et même Simon, magicien qui avait exercé jusque-là une grande autorité sur le peuple. « Simon lui-même crut, disent les Actes , et, après avoir été baptisé, il ne quittait plus Philippe, et il voyait avec étonnement les miracles et les grands prodiges qui s’opéraient. »

INTRODUCTION

A quelque temps de là, les Apôtres Pierre et Jean vinrent dans la Samarie, pour donner le Saint-Esprit à ceux qui avaient été baptisés par Philippe.

Lorsque Simon vit que le Saint-Esprit était donné par l'imposition des mains des Apôtres, il leur offrit de l’argent en disant : « Accordez-moi aussi ce pouvoir, afin que celui à qui j’imposerai les mains reçoive le Saint-Esprit. » Mais Pierre lui dit : « Que ton argent périsse avec toi, puisque tu as cru que le don de Dieu s'acquérait à prix d’argent! Il n'y a pour toi ni part ni lot dans cette affaire, car ton cœur n'est pas droit devant Dieu. Repenstoi de ta méchanceté L »

C’est la première impression de l'égoïsme en présence des dons de l’Évangile. Dans les Actes , la cupidité et l’inconscience de Simon s’affirment avec une rare énergie. Elles montrent à quels dangers l’Église allait se trouver exposée dans son action sur le monde. On verrait des individus ou des groupes tendre à exploiter les prérogatives de la communauté : ministère de la parole, pouvoir liturgique, don des miracles.

D’abord l’Église a couru le danger d’être absorbée ou dénaturée, dans le milieu malsain où elle est tombée. Cette réaction du milieu gréco-romain sur le christianisme porte le nom de mouvement gnostique. Sous l’influence des superstitions orientales et des philosophies dégénérées issues des grandes écoles classiques, les philosophes décadents et les magiciens de toute espèce avaient mis en circulation des métaphysiques romanesques, qui se continuaient par la théurgie et les sciences occultes. Ils ne virent dans le christianisme qu’un thème de plus, pour leurs essais de syncrétisme religieux.

Ce danger fut écarté par le sentiment profond que l’Église avait de l’unilé chrétienne, et par la force avec laquelle la tradition établissait la vérité révélée. Vers la fin du second siècle, la partie était irrémédiablement perdue pour les philosophes et les magiciens. L’Église revendiquait exclusivement pour elle la parole révélée 1 2 et le don des miracles 3 . Sur ces deux points, la doctrine de saint Irénée présente toute la netteté désirable.

Page 1