Cf. plus haut, p. 35 o
3. De sacramento ordinis, c. 7, dans Guilielmi Alverxi Opéra, t. I, p. 539.
L’ENSEIGNEMENT A PARIS
Cest bien sur la question de fait que Guillaume d’Auvergne vient de se prononcer. Pour lui, le texte du Pontifical ne laisse aucun doute : par la dégradation, l’Eglise entend bien enlever les pouvoirs et le caractère de l’ordre. Mais cette solution est très grave. Le théologien s’en rend compte : aussi va-t-il graduellement l’atténuer. Jusque-là, pour lui, l’intention de l’Église était claire. Maintenant il dit que tout dépend de l’intention de l’Eglise :
Si eniin intentio ecclesiae exatictorando et deponendo sive degradando ordinatos, ipsos characteres ordinum delere, sive abolere in illis intendit, non solum verisimile, sed etiam necesse est ecclesiac intentionem , omnipotentiac d ivinae virtutc, quae minis terio ecclesiae semper assis tit et per ipsum operatur, impleri : sicut enim ministerio ecclesiae adest omnipotens virtus ad imprimenda sanctitatis signacula sive characteres quos ordines vocamus, et ad infundendam gratiam i psi us ordinibus congruentem, sic et ad abolcudum ipsa singula, dubitandnin non est eiusdem ecclesiae ministris eamdem esse et opéra ri virtutem et perficere intus quod foris facit ecclesia. Amplius... quomodo deesset divi,na virtus ecclesiae in islo ministerio auferendi ordines , quod tam salubre tamque necessarium est ad iustitiam exercendam, contra execrabiles eorumdem praesumptores et contaminatores ? Quod si ecclesiae intentio non fuerit ipsos ordines auferre ministerio exauctorationis et depositionis, sed soUrm eorum executionem, manifestum est quod ordines in exauctoratis et depositis remanere necesse esset, eosque ab ipsa executione solummodo de perpetuo esse suspensos : et propter hoc, si postea a suffragantibus restituantur, ordinari iteruin eos nullo modo est possibile...
Mais quelle est, en fait, l’intention de l’Église? Ici, on le voit, le théologien revient sur la question qu’il a tranchée plus haut. Dans sa réponse, s’affirme une fois de plus son respect pour l’autorité de l’Église romaine :
Quae autem sit intentio ecclesiae in opéré exauctorationis et dépositions, ab ecclesia Romana discendum est, penes quam residet auctoritas universalis ecclesiae, cuius auctoritate de exauclorationibus et depositionibusomnia statuta édita sunt ; adiiciendum est tamen eius esse legem interpretari qui condidit : intentio autem ecclesiae semper, aut sacra eruditione aut divina inspiratione, in his quae generaliter slatuit et formavit, procul dubio firmatur; propositum vero nostrum non est hic canones sacros exponere, vel contrarias opiniones doctoruin ipsorum in his ad concordiam reducereL..
Guillaume d’Auvergne admet donc que le caractère du baptême et celui de l’ordre ne sont pas de même nature. Le premier est ineffaçable et il subsiste chez le baptisé, même après les ablutions et les grattages que les Juifs ont quelquefois pratiqués pour débaptiser les chrétiens. La raison en est que le
i. Ibid., p. 54o.
IA THÉOLOGIE DE L’ÉCOLE DE BOLOGNE
baptême est le sacrement, le signe de la mort du Christ : « Et propter hoc, quia figura et veritas concordare debent, sicut una mors Domini salvatoris, ita sit unum baptisma 1 . » Ce caractère de signe de la mort du Christ ne convient pas à l’ordre, et voilà pourquoi le caractère de l’ordre peut être enlevé, et donné ensuite de nouveau, si telle est la volonté de l’Église.
Il y aurait à étudier la relation qui existe entre ces théories de Guillaume d’Auvergne et le cérémonial de la dégradation des clercs des différents ordres.
Alexandre de Halès, maître de l’Université de Paris, entra dans l’ordre des Frères Mineurs en i23i, et enseigna la théologie dans leur maison de Paris, jusqu’à sa mort, survenue en 19.45. Sa Somme thèologique ouvre la période d’apogée de la théologie scolastique. Elle suit le plan des Sentences de Pierre Lombard; mais cette ressemblance extérieure ne rend que plus sensible la différence des deux ouvrages. Chez Alexandre de Halès, les données théologiques ou l’information positive sont incomparablement plus abondantes, et elles trouvent place dans des discussions de l’ordre le plus rigoureux. Enfin la doctrine de la Somme thèologique a une fermeté qui contraste avec l’indécision de Pierre Lombard. Malheureusement la Somme d’Alexandre de Halès est inachevée. C’est ainsi qu’au IV 0 livre manque l’exposé relatif au sacrement de l’ordre 2 . On peut cependant se faire une idée de la doctrine de ce théologien sur le point qui nous occupe. L’auteur discute la vieille théorie française d’après laquelle la dégradation enlève à un ministre le pouvoir d’exercer son ordre 3 . C’est, pour le théologien, une occasion de définir, avec une parfaite netteté, la nature de l’ordination :
An et degradati consecrare possint ?... Quod sic videtur ex praedictis. Contra C. I, Quod quidam . (Ici Fauteur transcrit le passage de Gratien qui a été cité p. 294) Ex hoc patet quod episcopus degradatus non habeat ofncium episcopi neque potestatem : unde non potest ordi ries con ferre. A simili videtur quod sacerdos degradatus iure non habet ofïicium sacerdotis, nec potestatem consecrandi. Item , eius est interpretari cuius est condcre : igitur
1. De sacramento baptismi, c. 3, p. 4a3. Guillaume rappelle la même doctrine De sacramento ordinis, c. 8, p. 54o.
a. Sur la Somme d’Alexandre de Halès, cf. H. Felder, Geschichte der wissen* schaftlichcn Studien im Franziskanerorden bis um die Mitte des i3 . Jahrh unde rts, p. 177-an (Fribourg en B., 1904).
3. Alexandre de Halès ne s’occupe pas de la théorie radicale d'après laquelle la dégradation enlève le caractère même de l’ordre.
I/ENSEIGNEMENT A PARIS
si episcopus qui contulit ordines sive condidit in degradato, interpretetur ilium nullum esse et omni carere potestate, standum est eius ordinationi : igitur non est ordo in talibus alicuius potestatis... Rationes quae ostendunt quod haereticus potest eonsecrare ostendunt similiter quod et degradatus.
Respondeo quod degradatus habet pot esta tem consecrandi : ius tamen exequendi non habet, sicut supra dictum est de haeretico. Sicut enim charactere non potest privari, nec sic potestate eonficiendi.
Ici, Alexandre de Halès répond aux diverses objections qu’il vient de formuler. Voici seulement deux réponses sur quatre. La première d’entre elles est relative à la dégradation. L’auteur montre d’abord qu’il ne faut pas identifier la dégradation des évêques et celle des prêtres :
Ad aliud quod obiicitur dicendum quod [ut dicunï) non est simile de episcopo degradato et sacerdote, quia in ordine episcopali non imprimitur cnaracter sicut in sacerdotali : qui scilicet character impressus in anima deleri non potest : unde solummodo aufertur illi officium consecrandi : non enim aufertur illi potestas sed executio potestatis : sed quia in ordine episcopali non imprimitur character, in degradando aufertur ei potestas conferendi ordines et ofïicium executionis.
C’est là une théorie sur la nature de l’épiscopat qui a eu des partisans au moyen âge, mais Alexandre de Halès ne s’y arrête pas ; il propose une autre solution :
Aliter dicitur : Si episcopus degradatus ordinaret aliquero, est ordinatus. Et quod dicitur quod non habet potestatem largiendi ordines, intelligitur de potestate executionis : quasi diceret, ligata est potestas quantum ad executionem.
Ad aliud quod obiicitur, quod eius est interpretari etc., Dicendum quod character, unde est potestas ordinis, est immédiate a Deo, licet episcopus cooperetur ministerialiter : dominus autem non interpretatur degradatum carere potestate consecrandi : nec episcopus etiam, sed iure executionis 1 .
A cette date l’accord est fait sur tous les points essentiels.
Les grands scolastiques sont restés fidèles à la doctrine d’Alexandre de Halès. Ils n’admettent pas que l’épiscopat constitue un ordre et confère un caractère; ils enseignent pourtant que tout évêque, fût-il déposé ou dégradé, peut conférer validement l’ordre 2 . Duns Scot a vu dans l’épiscopat un ordre, bien
1. Alexandre de Ales Summa theolosica, P. IV, q. X, m. 5 , a. i, § 6, p. 147.
2. S. Tiiomae Commentum in IV libros scntentiarum, L. IV, dist. 24, q. 1, art. 2, ad 2 U “ : « In promotione episcopi datur sibî potestas quac perpetuo manet in eo; quamvis dici non possit cnaracter, quia per eam non ordinatur homo directe ad Deum sed ad corpus Christi mysticum; et tamen indebiliter manet sicut character, quia per consecrationem datur. •
LA THÉOLOGIE DE L’ÉCOLE DE BOLOGNE
qu'il ne dise pas explicitement que la consécration épiscopale soit un sacrement. Pour appuyer son sentiment, il n’hésite pas à dire que si l’épiscopat n’est pas un ordre, il en résulte qu’un évêque frappé de peines ecclésiastiques ne peut plus validement ordonner 1 . Mais c’est là une conséquence qu’Alexandrede Haies ni saint Thomas n’avaient admise.
i. Du?is Scot, Quacationes in IV libroa Sententiarum, L. IV, dist. a 5 , q. i, art. a, ad 3 U " : « Si vero [episcopus]sit praecisus et condemnatus ab Ecclesia, non confert ordines si episcopatus non sit ordo et possit simpliciter auferri, sicut haberent respondere illi qui tenent episcopatum non esse ordinem, sed quamdam dignitatem additam super ordines, quac ad iurisdictionem ma gis spectat. » Dans J. Duxs Scoti... Opéra omnia, t. XJX, p. 49, Paris, 1894.