VI. — Pendant les controverses monophysites
On doit attacher assez peu d’importance à une lettre de forme un peu emphatique écrite par saint Léon. Mais il faut la mentionner parce que, nouveau contresens à noter, elle a été mol comprise par certains théologiens du moyen âge. Le concile de Chalcédoine avait défini l’Incarnation comme étant le mystère
i. S. Grcgorii Epist. II, 46. L’évêque .de Ravenne invoquait un précédent, a. Parlant du rèrne du roi lombard Rothari ( 036 - 652 ), Paul Diacre écrit, vers la fin du vin* siècle : « Huius temporibus pene per omnes civitates regni eius dao episcopi erant, unus catholicus et aller Arnanus. In civitate quoque Tici- «ensi (Pavie) usque nunc ostenditur ubi Arrianus episcopus apud basilicam •ancti Eusebii residens baptisterium habuit, cum tamen ecclesiae catholicae alius episcopus resideret. Qui tamen Arrianus episcopus, qui in eadem civitate fût Anaslasius nomine, ad ûdem catholicam conversus, Christi postea ecclesiam reæil., » Historia Langobaraorum y IV, 42, éd. des Mon . Germ., p. i 34 (Hanovre,
LES THÉOLOGIES GRECQUE ET ROMAINE
de l’unité de personne et de la dualité de natures en Jésus-Christ. Cette doctrine souleva une grande opposition dans divers pays d’Orient et surtout en Égypte. En 45a, Proterius avait été nommé patriarche d’Alexandrie, b la place du monophysite Dioscore envoyé en exil. Mais sa situation devint très difficile, après la mort de l’empereur Marcien. Les monophysites entrèrent alors en conflit avec les catholiques. Proterius fut tué dans une de ces batailles. Aussitôt les deux partis envoyèrent des pétitions à l’empereur Marcien. Celui-ci les communiqua à tous les métropolitains, en leur demandant un avis. Saint Léon répondit, le I er décembre 4^7 :
Nonne perspicuum est quibus pietas vestra succurrere et quibus debeat obviare; ne Alexandrina Ecclesia, quae seraper fuit domus orationis, spelunca nunc sit latronum? Manifestum quippe est, per crudelissimam insamssiniamque saevitiam 1 , omne illic caelestium sacramentorum lumen extinctum. Intercepta est sacrifiai oblatio, defecit chrismatis sanctificatio, et parricidalibus ma ni bus impiorum omnia se subtraxere mysteria a .
Au v* siècle, ces métaphores éloquentes ne présentaient aucun danger; mais un temps viendrait où elles seraient prises à la lettre. Il faut convenir d’ailleurs que saint Augustin n’aurait pas parlé comme Innocent I ou saint Léon. Nuances de langage, dira-t-on. Oui, mais qui prouvent que la chancellerie romaine en restait alors, en matière de sacrements, à des formules vieillies et un peu en retard.
Du moins aucune erreur n’était possible sur le sens de la décrétale du pape Anastase II à l’empereur byzantin de même nom. C’était en 49^* Depuis 484, les Églises de Rome et de Constantinople étaient séparées par le schisme d'Acace occasionné par l’Hénotique de Zénon. Acace, patriarche de Constantinople, ayant signé l’édit impérial, fut excommunié par le pape Félix III. Anastase II se préoccupa de mettre fin b cette scission, et écrivit b l’empereur byzantin. Sans consentir aucune concession théologique, il faisait des avances. Par exemple, il reconnaissait tous les actes ecclésiastiques accomplis par Acace. La solennité de ses déclarations fait même croire qu’il y avait eu, sur ce point, des controverses :
Nüllum de his vel quos baplizavit Acacius vel quos sacerdotes sive levitas secundum canones ordinavit, ulla eos ex nomine Acacii portio laesionis
i. Les troubles monophysites.
a. S Leonis Epist. i56, P. L. y t. LIV, col. ii3i.
DÉVELOPPEMENT DE LA THÉOLOGIE ROMAINE
attingat, quo forsitan per iniquum tradita sacramenti gratia minus firma videatur... Nam si visibilis solis istius radii, quum per loca foetidissima transeunt, nulla contactus inquinatione maculantur, multo magis illius, qui istum visibilem fecit, virtus nulla ministri indignitate constringitur... Ideo et hic... [Acacius] male bona ministrando sibi tantum nocuit. Nam inviolabile sacraraentum, quod per ilium datumest, aliis perfectionem suae virtutis obtinuit. Quodsi est aliquorum in tantum se extendens curiosa suspicio, ut imaginetur, prolato a papa Felice iudicio, postea inefticaciter in sacramentis, quae Acacius usurpavit, egisse, ac perinde eos metuere qui vel in consecrationibus, vel in baptismale mysteria tradita susceperunt, ne irrita bénéficia divina videantur, meminerint I etc .
Ce morceau est inspiré, quelquefois textuellement, de saint Augustin. Il reproduit une décision des papes Félix III 2 et Gélase 3 . Mais la politique vint ici brouiller les textes. Une légende créée par des rancunes politiques discrédita bientôt cette décision, une des plus explicites des papes sur les sacrements administrés en dehors de l’Eglise : c’est la légende d’Anastase II dans le Liber Pontificalis 4 .
La politique conciliante d’Anastase II trouva des adversaires, dans le clergé romain. Une espèce de schisme se produisit. A la mort du pape Anastase II, cette division se traduisit par une double élection. Le parti hostile à Anastase II élut Symmaque; l’autre élut Laurent. De là des compétitions qui se terminèrent par le succès de Symmaque. Le souvenir de ces faits n’aurait pas été bien durable s’il n’avait été fixé, à ce moment même, dans un livre qui a eu le plus grand crédit au moyen âge. Le Liber Pontificalis a été commencé par un contemporain d’Ànastase II et de Symmaque ; il exprime avec une extrême vivacité les sentiments du parti ecclésiastique hostile à Anastase II :
Eodem tempore multi clerici et presbiteri se a communione ipsius 5 erigerunt, eo quod communicasset sine consilio presbiterorum vel episcoporum vel clericorum cunctae ecclesiae catholicae diacooo Thessalonicensi, nomine
1. A. Thiel, Epistolae romanorum pontificum gcnuinac etc., p. 620, 622, Braunsbcrg, 1868.
2. Ibid., p. 269 : Felicis Epist. 14, en 490 : « Nobis Dco inspirante provisuris rationabiliter... ut eorum quos ordinavit vel baptiznvit Acacius, salva confessione catholica pro caritatis Ecclesiae redintegratione nihil pereat. »
3 . Ibid., p. 3 i 5 , Gelasii Epist., 3 , en 492 : « De his quos baptizavit, quos ordinuvit Acacius, maiorum traditione confcctam et vestrarum praecipue regionum sollicitudini congruam praebemus sine difficultate medicinam. »
4. Sur cette légende, cf. L. Duchesne, Le Liber Pontificalis, t. I, p. xliii et 208; Friedrich-Doellinger, Die Papstfabcln des Mittelalters, p. i46-i53, Stuttgart, 1890.