‹ Les réordinationsChapitre 52 sur 264 · Pelàgii Epiit., P . L., t. LXIX, col · texte numérisé non relu

Pelàgii Epiit., P . L., t. LXIX, col

DÉVELOPPEMENT DE LA THÉOLOGIE ROMAINE

C’est là encore un texte qui a mis le moyen âge sur la mauvaise voie. Il a été souvent cité, à partir des mots soulignés Non est enim . Pris isolément et dans son sens obvie, il est inexact. Il signifie : hors de l’Église point d’Eucharistie. On rejoignait ainsi l’affirmation emphatique de la lettre au patrice Jean : Is qui cum in unwersali consecrari detrectet Ecclesia , consecratus dici vel essenulla poterit ratione : hors de l’Église, point d’ordination. La concordance paraissait parfaite entre la théorie de l’Eucharistie et celle de l’ordination. Pourtant ces interprétations sont injustifiées.

Et d’abord ce texte de Pélage contient une formule tout à fait exacte, et qui doit servir à interpréter celle qui paraît inexacte. Lorsque Pélage écrit: « [schismatici] corpus Christi sacrificium habere non possunt », il emploie une formule que les théologiens d’aujourd’hui pourraient adopter. En effet l’Eucharistie a deux valeurs distinctes : l’une comme sacrement; l’autre comme sacrifice. Le sacrement peut être valide et le sacrifice sans efficacité, par la faute de ceux qui le célèbrent et le reçoivent dans le schisme. Tout fait croire que, dans les deux passages, Pélage veut parler de l’Eucharistie en tant que sacrifice.

Une raison de plus de le penser est fournie par un autre texte de Pélage. Dans la lettre au patrice Jean déjà citée, on lit : Unum Christi corpus , unam constat esse Ecclesiam . Divisum ah unitate altare veritatem Christi corporis non potest congregare L On voit que Pélage met ici l’Eucharistie en relation avec le corps mystique du Christ qui est l’Église. Il veut dire que le schismatique ne peut pas célébrer l’Eucharistie parfaite, c’est-à-dire l’union du Christ et du corps mystique du Christ qui est l’Église. Cest une idée très augustinienne i. 2 . Bien formulée, comme dans

i. P . L., t. LXIX, col. 411.

a. S. Augustin! Sermo 27a : Quomodo est panis corpus eius ? et calix vel quod habct calix, quomodo est sanguis eius ? Ista, fratres, ideo dicuntur sacramenta quia in eis aliud videtur, nliud intelligitur. Quod videtur spccicm habet corporalem, quod intelligitur, fructum habet spiritualcm. Corpus ergo Christi si vis intelligere, Apostolum audi dicentem discipulis : « Vos autem estis corpus Christi et membre ». Si ergo vos estis corpus Christi et membre, mys- Urium vestrum accipiti». Ad id quod estis , Amen respondetis , et respondendo subscribitis. Audis enim : a Corpus Christi » et respondes «c Amen ». Esto me m bruni corporis Christi ut verum ait Amen.

Quare ergo in pane?... « Unus panis, unum corpus multi sumus » : intelligite et gaudete; unités, veritas, pietas, charités. « Unus panis » nuis est iste unus panis ? « Unum corpus multi ». Recolite quia panis non fit ae uno grano sed de multis. Quando exorcizabamini, quasi molebamini. Quando baptizati estis, quasi conspersi estis. Quando Spiritus Sancti ignem accepistis, quasi cocti estis... Estote quod videtis et accipitc quod estis... Ita et Dominus Christus nos LES RÉORDIN ATIONS. 0

LES THÉOLOGIES GRECQUE ET ROMAINE

le texte qui vient d’être transcrit, elle est tout à fait exacte. Exprimée sans les précisions nécessaires, elle peut prêter à la confusion et aux interprétations erronées. Il faut reconnaître que Pélage n’a pas évité ce danger dans l’assertion : Non est corpus Christi quod schismaticus conficit.

Ici, comme précédemment, Pélage entend parler du corps mystique du Christ; mais, en même temps, il substitue au mot congregare celui de conficere. De là une confusion d’idées, et des erreurs inévitables d’interprétation. Lorsqu’il s’agit de l’Eucharistie considérée comme cause de l’unité chrétienne ou du corps mystique du Christ qui est l’Eglise, le mot congregare est parfait et exprime au mieux la pensée de saint Augustin C II en est tout autrement du mot conficere. D’abord on ne le trouve pas dans saint Augustin; il exprime la doctrine eucharistique de saint Ambroise. En second lieu, ce verbe ne peut pas être employé pour désigner la réalisation du corps mystique du Christ par l’Eucharistie ; il ne peut s’entendre que de la production du corps personnel du Christ.

En résumé, Pélage a exprimé une idée augustinienne dans le langage de saint Ambroise. Aussi a-t-il paru nier que le schismatique pût opérer non seulement la réalisation du corps mystique du Christ (ce qui est exact), mais encore la consécration du corps personnel du Christ (ce qui est inexact).

Il est donc sûr que c’est la doctrine eucharistique de saint Au-

significavit, nos ad se pertinere volait, mysterium pacis et unitatis nostrae in sua mensa consecravit. Qui accipit mysterium unitatis, et non tenei vinculum pacis, non mysterium accipit pro se, sed testimonium contra se. »

i. S. Auguôtini In Iohannis evangelium tractatus XXVII, 18 : « Dénique iam exponit quomodo id fiut quod loquitur, et quid sit manducare corpus eius et sanguinem bibere. « Qui mnnducat carnem menra et bibit meum sanguinem in me manet et ego in illo. » Hoc est ergo manducare illam escam et ilium bibere potum, in Ctiristo manere, et ilium manentem in se habere. Ac per hoc

Î rui non manet in Christo et in quo non est Christus, procul dubio nec manducat spiritualiter] carnem eius nec bibit eius sanguinem, [licet carnaliter et visibiiter premat dentibus sacramentum corporis et sangumis Christi] etiamsi tantae rei sacramentum ad iudicium sibi manducct et bibat. [Quia immundas praesumpsit ad Christi accedere sacramenta, quae aliquis non digue sumit, nisi qui mundus est de quibus dicitur <c Beati mundo corde, quoninm ipsi Deum viaebunt]. »

. Et plus haut (/£«£, i5) : « Hune itaque cibum et potum societatem vult intelligi corporis et membrorum suorum quod est Sancta Ecclesia etc. »

Ce texte et d’autres analogues sont la paraphrase un peu trop poussée du mot : « Esto membrum corporis Christi ut verum sit Amen » de la note précédente. Dans le texte ci-dessus, les mots placés entre crochets ne se trouvent pas dans les manuscrits. D’après une note des Bénédictins, ils viennent des commentaires de Bède et d’Alcuin sur saint Jean. On a cru nécessaire de paraphraser ce passage. Cf. P . L., t. XCII, col. 719 et t. C, col. 835.

DÉVELOPPEMENT DE LA THÉOLOGIE ROMAINE

gustin qui a été la cause du lapsus linguae de Pélage. Si celuici, dans le cas présent, n’a pas mieux distingué le corps personnel et le corps mystique du Christ, c’est que, dans la doctrine si complexe et si riche de saint Augustin, ils sont, dans bien des passages, étroitement unis bien que séparables. Ne pourrait-on pas dire que si saint Augustin avait parlé plus clairement, Pélage eût mieux reproduit son exposé? Dès lors le moyen âge n’aurait pas commis une fâcheuse erreur en prenant à contresens le texte de Pélage. La doctrine de saint Augustin au sujet de la validité des sacrements ne présentait qu’une fissure 4 . Le malheur a voulu que le moyen âge l’agrandit jusqu’à en faire une brèche.

En tout cas, la pensée de Pélage sur ces questions ne saurait être douteuse. Un texte récemment découvert le prouve. Entre 558 et 56o, le comte Jean intervint auprès de Pélage, afin d’obtenir la réintégration dans l’Église d’un clerc qui avait adhéré au schisme des Trois-Chapitres. Le pape répond :

Et suscepi eum et catholice fidei communione iussimus adunari; quiasicut docte veraciterque dixislis, nihil in illo maxime nisi solam a se divisionein dolebat Ecclesia. Eadem siquidem fides in symbolis, eadem forma in baptismatis sacramentel, eadem in dominici corporis consécration* mysteria i. 2 .

Après avoir lu ce texte, il serait difficile d’admettre que Pélage considérât comme nulle ou invalide l’Eucharistie célébrée dans le schisme.

i. Noter que la préoccupation du corps mystique du Christ, dans la théologie de F Eucharistie, et du symbolisme du pain et du vin a été suggérée à saint Augustin par saint Cynrien, et la tradition africaine. Cette préoccupation s’accordait très bien avec la théologie de saint Cyprien, d’après laquelle : Hors de f Église, point de sacrement* ; elle déconcerte un peu dans la théologie sacramentelle de saint Augustin, pour qui les sacrements peuvent exister en dehors de l'Eglise. A cet endroit saint Augustin dépend du passé.

a. S. Loewenfeld, Epistolae pontificum romanorum ineditae, p. i5, Leipzig, i885. Il n’est pas dit expressément que le converti soit un clerc, mais c’est la seule hypothèse que permette le contexte.

Page 1