Ibid., III, a5, col. i
8a PENDANT LES CONFLITS ECCLÉSIASTIQUES ET POLITIQUES.
deux siècles, des émigrants jutes et anglo-saxons avaient débarqué sur les côtes de Bretagne, et, refoulant graduellement la population indigène vers l’ouest, s’étaient créé de$ cantonnements définitifs. La guerre ayant été sans pitié, la haine la plus violente séparait les groupes celtiques et germaniques. La diversité de religion créait une barrière nouvelle, car les anglosaxons étaient païens et les bretons, chrétiens.
Mais c’était un christianisme assez spécial que celui de l’ile de Bretagne. Depuis le départ de la dernière légion romaine pour le continent en 4°7> la Bretagne avait été laissée à ellemême. Bien des causes avaient dès lors favorisé un particularisme étroit : l’éloignement de Rome, dont on était encore plus séparé par les envahisseurs établis en Gaule, et surtout les nécessités de la lutte journalière contre les germains. Le résultat fut celui-ci. Tandis que les Églises du continent poursuivaient leur développement normal, dans les divers domaines de l’activité ecclésiastique, l’Église bretonne s’immobilisa et se figea dans la forme qu’elle avait vers le milieu du iv® siècle. Aussi, lorsqu’en 597 le moine Augustin, envoyé par Grégoire I, entra à Cantorbéry et se mit à évangéliser les anglo-saxons, se vit-il aux prises avec une situation inextricable. Non seulement les Bretons se refusaient à évangéliser leurs ennemis, et se formalisaient de l’apostolat de saint Augustin parmi les envahisseurs, mais encore ils se scandalisaient de certaines pratiques de la mission romaine, lesquelles différaient des leurs.
Ces divergences nous paraissent et sont sans importance ; elles ont pourtant occasionné de longs conflits et rendu plus épaisse encore la muraille de préjugés qui séparait les deux chrétientés. L’opposition était surtout marquée sur deux points.
L’Église bretonne en était restée, pour calculer la date de Pâques, au comput en usage, à Rome, en 343. Or depuis cette date, l’Église romaine avait changé trois fois sa méthode de calcul L Conséquence : les Églises bretonnes et les Églises de saint Augustin ne célébraient pas la fête de Pâques le même jour. De là des controverses qui rappelaient celles qui, au second siècle, avaient mis en danger l’unité chrétienne. De plus un signe extérieur séparait les deux clergés : les tonsures bretonne et
1. A. Giry, Manuel de diplomatique , p. 14 1 et suiv., De la date de Pâques, Paris, 1894; et W. Hunt, The english Cnurch from iis fundation to the norman conquest, p. 5 - 6 , London, 1901.
romaine n’avaient pas la même forme, et semblaient conférer aux âmes un caractère sacramentel différent et irréductible i .
Pour tous ces motifs, saint Augustin s’était heurté, de la part du clergé breton, à une opposition absolue 2 . Mais le conflit était alors localisé sur la frontière des deux chrétientés. Depuis 63o, environ, il s’était étendu, de proche en proche, jusqu’au centre des chrétientés anglo-saxonnes. C’était là une suite de l’apostolat irlandais. Les moines de ce pays, animés d’un prosélytisme ardent, n’avaient pas, contre les envahisseurs, tous les préjugés du clergé breton. Aussi exercèrent-ils une action apostolique qui fut très féconde. Mais comme leur liturgie présentait à peu près 3 les mêmes particularités que celle des Bretons, il y eut bientôt, en territoire germanique, les chrétiens irlandais et les chrétiens romains, deux groupes entre lesquels subsistaient, bien qu’atténuées, les animosités des Églises romaine et bretonne. C’est à une situation pareille que le synode de Whitby mettait fin. L’adoption de la liturgie romaine assurait l’unité de l’Église anglaise.
Cette décision, qui rendait impossible le retour d’un passé plein de divisions, préparait un avenir tout nouveau.
A ce propos un écrivain anglican, le Rev. John Richard Green, a écrit : a Quelque secondaires que fussent les points en discussion entre les deux Églises romaine et irlandaise, la question de la communion à laquelle appartiendrait la Northumbrie devait être d’une immense importance pour la suite de l’histoire d’Angleterre. Si l’Église irlandaise avait définitivement remporté la victoire, l’histoire ecclésiastique de l’Angleterre eût probablement été la même que celle de l’Irlande. Privée de l’esprit d’organisation qui fit la force de l’Église romaine, l’Église celtique, en Irlande, mit à la base du gouvernement ecclésiastique le système des clans répandu dans le pays. Aux querelles de tribus vinrent s’ajouter les controverses ecclésiastiques, et
i. Les clercs de S. Augustin portaient la tonsure romaine, de même forme que la nôtre, mais plus grande : c’était la tonsure de S. Pierre. La tonsure des Bretons et des Irlandais consistait à raser tout le devant de la tète suivant une ligne qui allait d'une oreille à l’autre : pour ceux qui la portaient, c’était la tonsure de S. Jean; pour les Romains, c’était celle de Simon le Magicien. Cf. Bedae Uist. eccl.f V, ai, col. 371 et 337.
a. R. P. Brou, S . Augustin de Canterburv, p. uo-i 3 a, Paris, 1898.
3 . Dès le pontificat du pope Honorius ( 6 a 5 - 638 ) l’Irlande commença à se rallier graduellement aux usages romains (Bedae Hist. eccl. , II, 19); et son exemple fut lentement suivi par l’église bretonne aux viip et ix e siècles. Cf» P . L,, t. XCV, col. 317, Appenaix ad omnia Bedae opéra.
le clergé, privé de toute influence spirituelle véritable, ne contribua qu’à augmenter le désordre dans l’État. Des centaines d’évêques errants, l’autorité religieuse entre les mains des chefs héréditaires, le divorce entre la piété et la moralité, l’absence de ces larges et bienfaisantes influences qui naissent du contact avec le monde extérieur, telle est la peinture que nous offre l’Église d’Irlande jusqu’à une époque très rapprochée de nous. C’est d’un tel chaos que l’Église d’Angleterre fut sauvée par la victoire de Rome au synode de Whitby *. » Tableau qui serait tout à fait exact, si l’exaltation de Rome n’était obtenue par un abaissement exagéré de l’Église irlandaise.