II. — Réordination par le légat grec Théodore
Le synode de Whitby fut suivi d’un exode de moines irlandais vers leur pays natal. La place était libre; les rois de Kent et de Northumbrie firent appel au pape Yitalien. De là l’envoi de l’archevêque Théodore 1 2 . Ce personnage, moine grec, originaire de Tarse en Cilicie, était depuis quelque temps fixé à Rome. C’était un homme d’expérience et de grande culture : le pape le choisit pour la mission difficile d’organiser l’Eglise anglaise. Et, comme un moine grec ne donnait pas toute garantie d’orthodoxie, au moment des controverses monothélites, Théodore se vit adjoindre, en qualité de compagnon et de conseil, le moine Hadrien, Africain de naissance et préposé à un monastère de Naples. La précaution s’est trouvée insuffisante. Théodore n’écouta-t-il pas son mentor, ou la théologie de ce dernier se trouva- t-elle en défaut au milieu des landes anglaises? On ne saurait dire. Quoi qu’il en soit, l’archevêque Théodore a porté sur les ordinations bretonnes un jugement qui aurait été, bien difficilement, accepté à Rome. Pour ces questions, Théodore a apporté et appliqué en Bretagne les principes de la théologie grecque.
Dans une de ses premières tournées, en 669, Théodore constata les suites d’un retour offensif du parti irlandais. Après le synode de Whitby, Wilfrid avait été fait évêque d’York par le roi de Northumbrie, et, pour ne participer en rien à l’ordination
1. J. R. Green, A short history of the english peoplc, p. 3 o, London, 190a.
a. Bedae Hist. eccl., IV, 1 et suiv.
des évêques irlandais, il alla se faire consacrer en pays franc, à Compïègne 1 . Son absence fut courte, mais elle avait suffi pour permettre le succès d’une réaction à la cour de Northumbrie. Le siège d’York avait été donné à Ceadda. C’était un personnage de la plus grande vertu; il était Northumbrien de naissance, mais avait fait ses études en Irlande ; de plus il se fit consacrer par l’évêque Witie de Winchester assisté de deux évêques bretons. A son retour du pays franc, Wilfrid trouva son siège occupé, mais ne s’en formalisa nullement : il y avait assez de territoire à évangéliser dans le voisinage. Wilfrid tourna de ce côté son activité.
L’archevêque Théodore fut moins conciliant. Mis au courant de tout, il trouva la situation irrégulière, bien qu’elle durât depuis trois ans, et y appliqua un remède imprévu. Wilfrid fut replacé sur le siège d’York, et Ceadda, déposé. Mais comme ce dernier était plein de mérite et que le roi de Mercie demandait un évêque pour son royaume, l’ex-évêque d’York fut désigné pour le siège de Lichfield chez les Merciens. Seulement, avant de partir pour son nouveau siège, il fut traité par Théodore et par Wilfrid comme un laïc, c’est-à-dire réordonné, depuis la tonsure jusqu’à l’épiscopat inclusivement :
Postquam ergo tribus annis transactis Theodorus archiepiscopus de regione Cantuaria veniens ad regem Deyrorum et Berniciorum, statuta iudicia Apostolicae sedis, unde emissus venerat, secum deportans : primoque ingressu regionis illius rem contra canones male gesîam a veris testibus audivil, quod, praedonis more, episcopus alterius episcopi sedem praeripere a usas sit, indigneque ferens, Ceadda in episcopuin de sede aliéna iussit deponi.
Ille vero servus Dei 2 verus et mitissimus, tune peccatum ordinandi a Quartodeciraanis * in sedem alterius plene intelligens, paenitentia humili se-
1. Eddii Stéphane Vit a Wilfridi episcopi, cap. XII, dans les Rcrum britannicarum medii aevi scrinlarcs. J. Raine, Tlic historians of te church of York and iU archbishops, vol. I, p. 18 (London, 1879) et Bedae üist. eccl., III, 28. Voici le texte d’Eddi. C’est un discours tenu par Wilfrid aux deux rois pour obtenir l'autorisation de se faire sacrer sur le continent; il exprime énergiquement l’éloignement des Romains pour l’ordination des Bretons et des Irlandais.
Vita Wilfridi, p. 18 : « O Domini venerabiles reges, omnibus modis vobis nccessarium est provide considerare quomodo cum electione vestra, sine accusatione catholicorum virorum, ad gradum episcopalem, cum Dei adiutorio, venire voleam. Sont enim hic in Brytannia, multi episcopi, quorum nullum meum est accusare, quamvis veraciter sciam quod Quatuordecimanni sunt, ut Brittones et Scotti ab illis (sunt) ordinati, quos nec Apostolica Sedes in communionem recijpit, neque eos qui schismaticis consentiunt. Et ideo in mea humili ta te a vobis posco, ut me mittatis cum vestro praesidio trans mare ad Galliarum regionem, ubi catholici episcopi multum habentur, ut sine conlroversia Apostolicae sedis, licet indignas, gradum episcopalem merear accipere. 1»