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CHAPITRE VI

LES ORDINJVTIONS d’eBO DE REIMS.

Le conflit d’Ebo et d’Hincmar de Reims est, au point de vue ecclésiastique, l’épisode le plus important de la lutte entre Louis le Pieux et ses fils. L’histoire de ce conflit nous montre quelle idée on se faisait de la transmission du pouvoir d’ordre, pendant la période la plus éclairée de l’époque carolingienne. Elle nous montre comment l’esprit et l’intérêt de parti pouvaient tenter de fausser, sur ce point, les principes de la dogmatique, et y réussir partiellement. Cette expérience est caractéristique. Elle fait prévoir le succès complet que ne pourraient manquer d’obtenir des tentatives pareilles, dans des périodes de moindre culture, ou lorsque le Saint-Siège serait occupé par des papes de moins de clairvoyance et d’énergie que Nicolas I. Ebo et Hincmar ont été archevêques de Reims, un des sièges les plus en vue du pays franc; chez tous les deux, le mérite personnel justifiait leur haute fortune. Ainsi s’explique que le différend qui les mit aux prises ait agité l’Église franque, et occupé la papauté pendant plus de vingt ans. ,

Ebo avait été nommé archevêque de Reims en 816. En 829, il se joint au parti des fils de Louis le Pieux révoltés contre leur père. Aussi, lors de la restauration de Louis le Pieux, en février 834, se trouva-t-il dans une fâcheuse situation. Au synode de Thionville(835), il fut solennellement condamné et déposé. Puis, il fut tenu sous bonne garde, jusqu’à la mort de l’empereur,

1. Sur Hincmar, le livre indispensable est la magistrale histoire de H.Schroers, Hinkmar Erzbischof von Reims, Fribourg en B., 1884. M. Schrôrs admet (jp. 6a, n. 5 a) que le synode de Reims de 853 a déclaré simplement non canoniques, c est-à-dire illégitimes les ordinations faites par Ebo en 840, après sa déposition. Sur ce seul point, je me permettrai d’être d^un autre avis que M. Schrors. Je crois qu’Hincmar a fait annuler les ordinations faites par Ebo, mais que, dans la suite, il n’a pas pu maintenir cette prétention.

survenue le 20 juin 840 . Quelques mois plus tard, Ebo était remis en possession du siège de Reims, par un diplôme de Lothaire portant la signature de dix-huit évêques, et ensuite par un acte signé des suffragants de Reims. Cette restauration ne dura qu’un an. Charles le Chauve s’étant emparé du territoire de Reims, Ebo dut fuir et chercher un refuge chez son protecteur Lothaire. Quatre ans plus tard, le 18 avril 845, Charles le Chauve donnait le siège de Reims à Hincmar. Peu après, en tout cas avant 847 , Ebo était nommé évêque d’Hildesheim, par Louis le Germanique. Il mourut, au plus tard, le 20 octobre 85 1 L

Il semble que cet événement dût mettre fin au conflit des deux évêques. Il n’en fut rien. C’est qu’Ebo, pendant Tannée de sa restauration à Reims, avait procédé à diverses ordinations.

I. — Annulation des ordinations d’Ebo au concile de Soissons.

Le synode se tint à Soissons, en avril 853 1 2 . Les actes du concile ne laissent aucun doute sur l’attitude d’Hincmar. Pour mieux affirmer la légitimité de la déposition d’Ebo, en 835, et l’absence de toute réintégration, en 84o, Hincmar en vint à nier la validité de toutes les ordinations faites par Ebo lors de la reprise de possession du siège archiépiscopal en 84o. Sur ce point, toutes les données concordent : et les déclarations générales du concile, et les précédents historiques invoqués, et les conséquences pratiques qui furent tirées immédiatement de ces prémisses. A la quatrième session, Immo, évêque de Noyon, lut un mémoire démontrant que les ordinations faites par Ebo, après sa déposition, étaient nulles :

... Tune surgen9 Immo, Noviomagensis episcopus, porrexit roluhtm, auctoritatem canonicam et apostolicam continentem, quod qui ab ipso voluerant et visi fuerant ordinari in gradus eccUsiasticos , ab eodem quod idem non ha huit nerno eorum accipere potuit : damnationem, utique, quam habuit, per pravam manus impositionem eis dédit : quia qui particeps factus est damnato, quomodo debeat honorem accipere, ut Innocentius Papa dicit, inveniri non potest.

1. A. Hauck, Kirchcngcschichtc Deutschlands, t. II, p* 785, Leipzig, 1900.

2 . Les Actes du concile se trouvent dans Hàrdouin, Acta Conciliorum, t. V r col. 45 et suiv.

LES ORDINATIONS D’EBO DE REIMS

Le synode fait ici allusion à la lettre d’innocent I aux évêques de Macédoine 1 . L’interprétation qu’il en donne est certainement inexacte. Mais depuis lors, bien souvent dans la suite, ce document allait être invoqué à contresens, pour justifier des mesures qu’innocent I aurait condamnées. L’exagération voulue du langage du pape, l’absence des correctifs théologiques nécessaires allaient favoriser les déformations intéressées ou les in « terprétations simplistes.

A la session suivante, le concile tira la conséquence de ces principes. Il déclara que tous les actes sacramentels accomplis par Ebo, depuis sa déposition, étaient nuis, le baptême seul excepté. Ici encore, le concile invoque une autorité, qui est les Gesta pontificum ou le Liber pontificalis, comme nous disons aujourd’hui. Il a en vue les décisions du concile de Rome de 769, et la cassation des ordinations faites par Constantin. Que valait cet argument? Pas grand’chose, semble-t-il, car la situation juridique de Constantin et celle d’Ebo étaient très différentes. Le fait n’aura pas échappé à un canoniste aussi exercé qu’Hincmar. D’ailleurs pouvait- il, de bonne foi, accepter la procédure du concile romain de 769, et surtout les réordinations qui y furent prescrites ? On peut en douter, car ailleurs Hincmar cite des textes qui condamnent formellement les réordinations. Aussi le concile de Soissons passe-t-il sous silence cet abus de pouvoir du pape Étienne III, successeur de Constantin :

Et sic quinta actione, canonica et aposlolica auctoritate inventum et decretum est a sacratissima synodo, ut quidquid in ordinationibus ecclesiasticis idem Ebbo post damnationem suam egerat, secundum traditionem apostolicae sedis, ut in Gestis Pontificum legitur , praeter sacrum baptisma , quod in nomine Sanctae Trinitatis perfectum est, irritum et vacuum habcatur : et ordinati ab eo, in quamcumque terrarum parlera profugi evagentur, vel vagati sunt, quia divinum iudicium effugere nullatenus possunt, Spiritus Sancti indicio, ecclesiasticis gradibus privati perpetuo habeantur.

Si notre interprétation paraissait fausser les textes, on devrait se rassurer par la conséquence pratique que le concile de Soissons a tirée de ces prémisses. A la sixième session, on eut a régler la situation de l’abbé Hilduin. Celui-ci, après avoir été ordonné diacre par Ebo lors de son second épiscopat, fut ensuite ordonné prêtre par Loup, évêque de Châlons. L’ordination d’Hilduin par Loup avait été entachée d’un autre défaut, car

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