II. — La théologie de saint Cyprien
L’occasion immédiate de la controverse fut le retour à l’Église d’un certain nombre de novatiens d’Afrique. On a vu déjà qu’en 25 1 , lors de l’élection du pape Corneille, le prêtre romain Novatien avait, par ambition, assumé le rôle d’antipape. Aussitôt il avait organisé de tous côtés, en Italie, en Gaule, en Orient, des communautés schismatiques. C’est ainsi qu’il y avait un évêque nova tien à Carthage. L’organisation du schisme fit de rapides progrès, mais l’union des évêques catholiques l’enraya bientôt. En Afrique, saint Cyprien et le pape Corneille agirent de concert; aussi en 255, y avait-il un retour marqué des novatiens d’Afrique vers l’Église. A ce moment se posa la question : « Que faut-il penser du baptême adnfinistré par les novatiens? est-il réel ou nul? » Le cas à résoudre était particulier, mais il posait le problème général de la valeur des sacrements administrés en dehors de l’Église, soit dans l’hérésie, soit dans le schisme 1 .
Un évêque, Magnus, demanda à saint Cyprien s’il fallait traiter les novatiens baptisés en dehors de l’Église comme les autres hérétiques, c’est-à-dire les rebaptiser. Toute la question était donc de savoir s’il fallait appliquer aux novatiens le principe de l’Église d’Afrique, d’après lequel le baptême administré par les hérétiques est nul et doit être réitéré. Saint Cyprien répondit que l’usage d’Afrique devait être maintenu et appliqué aux no-
i. On suppose toujours qu’il s’agit de sacrements administrés suivant la forme prescrite par Y Église.
LES THÉOLOGIES GRECQUE ET ROMAINE
vatiens 1 . Le concile de Carthage siégeant la même année fut du même avis 2 . Un second concile, tenu au printemps de s56, communiqua une sentence identique au pape Étienne 3 . Jusqu’alors l'opposition de l’Église de Rome et de celle d’Afrique, sur ce point, était latente ; dès lors elle devint déclarée.
En 206, le pape Étienne écrivit que la coutume romaine, au sujet des chrétiens baptisés dans l’hérésie, était non de les rebaptiser, mais de leur imposer les mains. Faisons abstraction ici de la nature de cette imposition des mains. Il reste que l’Église romaine se refusait a réitérer le rite baptismal reçu suivant la forme prescrite. C’était poser, à propos du baptême, le principe de l’efficacité objective des sacrements. Mais le pape Étienne procéda sans ménagement. Il écrivit une lettre violente en Afrique, envoya en Orient une circulaire comminatoire. Ces documents sont perdus. Mais, à en juger par les lettres de saint Cyprien et par celle de Firmilien, le ton de ces pièces devait être agressif et fâcheusement autoritaire.
Le résultat produit fut déplorable. Comme les Églises d’Asie Mineure et de Syrie pratiquaient la rebaptisation des hérétiques, saint Cyprien se mit en relations avec elles et surtout avec Firmilien de Césarée de Cappadoce. Puis il écrivit deux nouvelles lettres doctrinales 4 5 , et provoqua la sentence du concile du i er septembre a 56. Quatre-vingt-sept évêques y proclamèrent l’usage africain 3 . A quelque temps de là, saint Cyprien recevait de Firmilien de Césarée, une lettre d’adhésion formelle, mais qui était plus qu’impertinente à l’égard du pape Étienne 6 .
Cette controverse, au cours de laquelle l’attitude de saint Cyprien fut quelque peu contradictoire, ne peut s’expliquer si l’on ne tient compte de l’influence des livres de Tertullien sur l’évêque de Carthage. Le pape Étienne invoquait la coutume, en faveur de sa doctrine. Saint Cyprien écarta cet argument, en s’inspirant des critiques de Tertullien contre la tradition :
Non est de consuetudinepraescribendum, sed rationevincendura 7 .., Proinde frustra quidam qui ratione vincunlur consuetudinem nobis opponunt, quasi consuetudo maior sit veritate, aut non id sit in spiritualibus se -