LE RIRE PERDU
A M"« Eugénie Nau.
0 passants, n'au riez-vous pas rencontré mon rire, par hasard ?
Fleur invisible de musique, il s'est esquivé de mon visage tantôt, et je le cherche en mon logis, dans toutes les demeures, au cours des rues, parmi les carrefours, dessus, dessous, à droite, à gauche, en bas, en haut, partout.
Vers où s'est-il enfui?
Etait-il las du balcon monotone et restreint de mes dents?
Le désir des aventures?
A mes lèvres préféra-t-il les lèvres de l'Amante en allée? ou quelles autres? Un rire, s'il a des ailes, la bouche alors serait un peu la cage dont voudrait parfois s'émanciper ce rossignol de l'être.
Depuis j'épie la joie éparse : les écoliers roses, les paillasses des tréteaux, les soirs de salaire, les affiches heureuses, les gagnants de gros lots, les sorties de prison, enfin toutes les faces de gaîté.
Mais, tous ces rires, ce n'est pas le mien.
A moins que mon rusé transfuge n'ait habilement troqué sa sorte contre une autre et déguisé d'une morphe imprévue son escapade, c'est pourquoi je le recherche aussi sous des transpositions bizarres.
En quoi donc put-il, de préférence, se cristalliser ou se volatiliser?
Serait-il pas devenu :
Cette souris qui trottine menu sur mon tapis de prière ?
Ou ce chardonneret d'en face?
Ou ce saphir de la dame qui passe?
Ou le bouton de cuivre de ma porte?
Ou les yeux du chat dans l'ombre?
Ou cette tasse vieux Japon à famille rose?
Ou cette essence de verveine?
Ou cette joue de jeune fille?
Ou ce bec allumé du trottoir?
Ou cette vitrine d'orfèvre?
Ou ce bouquet de corsage?
Ou cette devanture d'horloger?
Ou la lame de cet ouvrier coupant son pain ?
Ou cette cocarde à ce harnais de gala? Ou ce clairon de la caserne ?
Ou ce pendant d'oreille?
Ou ce refrain de chanson ?
Ou cet arpège de mandoline?
Ou ce bout de sein de nourrice?
Ou ce bas de jambe retroussée?
Ou cet octave de piano ?
Ou cette grappe de raisins?
Ou cette pendeloque de cerises?
Ou ce miroir ?
Ou cette étoile ?
Mais dites, s'il s'était converti en louis dans ma bourse vide?
Ah ! ce cri de marchande de quatre-saisons, si c'était lui?
Eh ! s'il s'était blotti dans la flûte de ce mendiant des cours ?
Hélas ! ce n'est toujours pas mon rire que je découvre en ce multiple carnaval des formes I . . .
Oh reviens-moi, mon rire, oh reviensmoi! Vois, je suis laid bien plus que si j'avais perdu toutes mes dents, car, toi loin, c'est la grimace de l'âme, et l'on me fuit pour ma face de pleurs. Reviens, ô mon bon rire, reviens ! Et si quelqu'un te m'a volé, malheur à ce larron s'il vient à m'apparaître avec toimême entre les lèvres !
Quelqu'un, que ma pluie m'empêchait de distinguer, me dit :
— « Ton rire, poète, tu l'as toujours. Il ne t'a pas abandonné, seulement il a changé d'allure et s'est réfugié parmi tes larmes. Et c'est au fond la même chose en ce Pays des Peines où la félicité ne fut jamais qu'un deuil porté en rose. Ton rire était une larme travestie, comme ta larme est un rire masqué. Car c'est toujours de la douleur qu'on vit, la joie n'étant qu'une douleur exaspérée jusques à l'hystérie. »
Et je trouvai cela si spécieux que je me pris à rire aux larmes.