‹ Les reposoirs de la procession [par] Saint Pol-RouxChapitre 31 sur 49 · LES RKPOSOIRS DE LA PROCESSION · texte numérisé non relu

LES RKPOSOIRS DE LA PROCESSION

fois, car les baisers permanent d'évidente façon, papillons subtils, le baiser étant de ces choses qui ne meurent jamais absolument, — parce que d'éternité.

Et, dans ce fouillis de ruines, ma sensibilité au fin museau de chienne se faufile...

0 ces baisers, tous ces baisers !...

Il en est de tout bas, de plus élevés, de progressivement plus hauts, d'autres hauts aussi mais un peu penchés, suggérant les joues de bébés, les joues d'adolescents, les joues de fiancés, les joues d'époux, les joues de vieillards qui les reçurent, — en outre je devine presque la bouche pâle ou rose qui les offrit.

Sur tel seuil, deux baisers accouplés signifient que lèvres à lèvres deux êtres s'unirent; céans, des baisers à foison, traduisant le dessin horizontal des corps, visibilisent quasi dans leur forme plénière des amants étendus où s'élevait un lit.

Dans ce qui fut un grand moulin sur la

rivière aujourd'hui tarie, des essaims de baisers pointillent le Temps de dates familiales, et c'est comme des constellations indiquant des noëls, des jours de l'an, des naissances, des noces, des jubilés, des pluies de fortune, des orgies de moissons ou de vendanges...

Sous cette treille desséchée à même ce pan de logis déchu — veines sur un cou de vieille — voltigent des baisers ardents durant la jeunesse qui, le couple à la longue lassé, se transformèrent en baisers d'amitié échangés seulement aux anniversaires de tradition.

Derrière toutes les haies je reconnais (car les baisers ont de l'individualité), je reconnais d'innombrables baisers de la même bouche , baisers donnés à des joues diverses, et je conclus à quelque beau gars embrassant toutes les filles du village.

Sur une place de tilleuls, des baisers à hauteur d'êtres se nougatisent en courbes harmonieuses. A suivre les scansions variées il m'est aisé de rétablir des pavanes, des valses,

des gavottes, des rondes, des farandoles, d'où il appert que c'est ici la place aux danses dominicales, — d'ailleurs voici, défoncé, le tonneau sur quoi devait opérer le ménétrier.

Parmi le chemin de l'église paroissiale aux niches effarées d'herbe folle et de saints cassés, une procession de baisers pas plus haut que ça, comme faits en agenouillement, tas de baisers sur un même point, telle une quantité de sceaux superposés sur un même timbre : ce sont les baisers donnés par les fidèles à la bague du Pasteur violet évidemment venu pour la confirmation, et je perçois, à la table sainte rouillée du chœur effondré, comme un feu d'artifice de petites gifles sur des émotions de cire.

A travers le val, j'erre toujours, et maintenant c'est le deuil, le drame, l'infamie.

Çà et là dans l'espace, des baisers prompts, en traînée de flèche, envoyés de la main à des cœurs en partance.

LA ROSE ET LES Éi'i.NK» DU CHEMIN 153

A la croix du carrefour — promises et conscrits — des baisers d'adieu autour desquels jo m'imagine ouïr du tambour et, moins nombreux, des baisers de retour, car de la guerre on ne revient pas tous.

Là, sur le bord de l'étang lépreux cloué de têtards, m'apparaît un tragique buisson de baisers éperdus, baisers en fraises écrasées, aussi larges que des lèchements de langue de bête en délire, caresses enfin. Peu à peu, la forme essentielle du buisson se divulgue, et c'est un enfant qui gitpar terre, près des joncs, — l'enfant de réternelle bistoire, vous savez, celui-là qui se noie et que sa tardive mère en train de rire à la lessive accourt enlinceuler de ses premiers cbeveux blancs de folle soudainement poussés ! Quelque école manquée pour attraper une grenouille, n'est-ce pas, et voilà que tout à coup le pied glissa dans la vase sournoise, — et (^'avait dû faire, hélas ! des milliers de ronds de bulles sur le petit, couronnes de perles d'air!

154 LES RKPOSOinS DE LA l'HOGESSION

Un peu partout geignent des baisers suprêmes au fond d'antiques lits clos.

Dans les taillis hypocrites, je démasque des baisers obscènes; une grange m'avoue les baisers d'adultère cueillis par le valet de ferme sur l'épouse du maître en allé à la foire voisine; au mitan de ce champ de coquelicots, regardez ces baisers de soldats d'invasion alors que les violées miraient leur épouvante heureuse à même le sabre vainqueur.

Enfin, en un ravin sombre, à l'écart, je rencontre un baiser de Judas.

Et d'en induire que ce val fut une réduction de la Vie, — qu'on y aimait, qu'on y trahissait, qu'on en partait, qu'on y retournait, qu'on y jouissait, qu'on y souffrait, qu'on y mourait.

Page 1