‹ Les reposoirs de la procession [par] Saint Pol-RouxChapitre 46 sur 49 · L'ECHO DE LA CAVERNE · texte numérisé non relu

L'ECHO DE LA CAVERNE

A Edouard Dubus.

Pénétrant dans l'énorme escargot de granit comme dans sa conscience, le Pèlerin jeta vers la spirale, sur un ton de panégyrique, ces paroles :

— (( Mystère, tu sais bien que ce publicain n'a rien à craindre, l'eau de son âme étant vêtue de cygnes et ses rives enjolivées de flûtes futures ! »

Le miroir de verbe aussitôt rejeta, sur un ton de réquisitoire, ces paroles :

— « Mystère, je sais bien que ce pharisien a tout à craindre, l'eau de son âme étant vêtue

256 LES REPOSoms de la procession

de chats pourris et ses rives hérissées de serpents qui sifflent. »

Et le Pèlerin sortit de l'énorme escargot de granit comme de sa conscience.

LE CALVAIRE LMMÉMORIAL

A Josc-Maria de Heredia.

La brise bonne de la rêverie me poussait à l'aventure, emmi les toits de chaume, sur le solide fleuve des routes qu'enrivage Tespérance tendre oii pâturent les moutons, ces quenouilles vivantes.

Un peu partout, sous les coqs de métal, en les donjons divins, tintaient à rhythme égal les gros sous d'existence versés par l'aile des moulins et la nageoire des charrues.

Solitaire, j'allais, m'effaçant une fois seule devant la naïve diligence vieille : guêpe au dard de fouet qui, de village en village, voltige

et cueille l'animé butin qu'amassera tantôt la ruche de la Ville.

A certain coude du chemin, sans doute rendez-vous de l'adieu des conscrits, je vis un Calvaire soudain.

Le christ était à deviner, tant il était usé î

Gela s'arborait près d'un if séculaire aux petits fruits pareils à des gouttes de sang.

Or j'eus beaucoup de peine, car Jésus semblait davantage pâtir en sa décrépitude. Il n'était plus que quelque chose de pendu : comme un chiffon de pierre oublié là jadis, et plus jadis encore, par un gas d'avant l'Age des lances et des clous.

Alentour somnolaient les grandes Fleurs de Solitude.

Je dis :

— « Que je te plains, Crucifié, d'être si dévasté ! . . . Mais pourquoi telle misère

maigre?... T'avait-on pas appendu bel et grandiose au Sycomore de granit où je te vois à peine avec les yeux de l'âme? Réponds, ô père fraternel, la forme serait-ce des poussières superposées que lèverait en passant Taile ménagère des Oiseaux du Temps? Ou bien t'avait-on fait avec le sel des pleurs, et les larmes longues de la pluie t'auraient-elles fondu? Parle, frère paternel!... Tu parlas bien, à l'époque de palme, à la Jolie de Samarie. »

Jésus me répondit...

Oh! il ne parlait pas, n'ayant plus de lèvres, plus de langue, plus de bouche, oh ! il ne parlait pas... mais le chiffon de pierre prodiguait des abeilles, et chaque abeille était une voyelle avec deux ailes de consonnes.

Or, ce miel j'entendis :

— « Non, ce n'est pas la pluie, non ce n'est pas le temps ! bien que je sois là depuis des siècles, dressé par des femmes pies qui seraient très vieilles si elles vivaient encore,

et qui sont, en Paradis, très jeunes d'être mortes. Non, ce n'est pas le temps, non ce n'est pas la pluie ! bien qu'il ait plu souventefois pour le plaisir des fleurs et pour la gloire des pommiers! Non, ce n'est pas cela ! Mais, àce carrefour, viennent, depuis des ans et des années, viennent tous les moroses d'icibas. Depuis des ans et des anne'es, pèlerinent vers moi les mendiants de l'âme et de la chair fanées ; et tous, gravissant les marches du Calvaire, baisent fébrilement mon image salubre. >>

— « En vérité, Jésus, la présence des baisers se voit à l'absence de la pierre qui s'en alla parmi les lèvres qui passèrent. »

— « Sache davantage. Chaque baiser définit la douleur qui le pose. Ainsi le Fol baise mon front, l'Aveugle mes yeux, le Muet ma bouche, le Sourd mes oreilles, le Bancal mes jambes, le Manchot mes mains et mes bras, et mon cœur a le baiser des Madeleines-les-Garesses. Ces souff'rants réunis

signifient la Souffrance Humaine tout entière, et leurs baisers éparpilles concourent au môme but en labourant ma pierre bénévole. »

— « Ce but, quel est-il, Verbe fait essaim d'abeilles? »

— « C'est mon Ame! mon Ame Divine qui couve ingénument sous la forme terrestre. Elle est pour eux l'Espérance admirable, et s'ils savaient ne pas la récolter un jour sous la charrue de leurs baisers, ces pèlerins adoreraient rivraie blasphématrice et perdraient à jamais la foi du Paradis. »

— « 0 ton Ame Divine! »clamai-je éperdu comme un amant divin.

Alors, gravissant les marches du Calvaire, j'étreignis le rédempteur sycomore et j'y baisai avec ardence le chiffon de pierre à la place présumée des yeux, des mains, des pieds, du cu'ur, du front, — car le poète est la Souffrance Humaine tout entière.

Si nombreux furent mes baisers que, l'image disparue de par la forme usée, jaillit

l'Ame Divine enfin, TAme espérée depuis des ans puis des années par les mendiants de l'âme et de la chair fanées...

Mon cœur, soudain ravi par ce diamant premier de l'invisibilité, s'épanouit ainsi qu'un fanatique tournesol vis-à-vis du soleil.

Et je dus rester là, vierge, immuable, séculairement.

Seules m'avaient vu les grandes Fleurs de Solitude.

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